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L’île des libertariens, entre innovation et projet politique

L’île des libertariens, entre innovation et projet politique
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Alors que la délégation française a remporté un franc succès lors du CES de Las Vegas, véritable grande messe annuelle de la high-tech, l’annonce d’un projet de ville flottante à la fois futuriste et symbolique, issu d’un partenariat entre une ONG et la communauté d’outre-mer de Polynésie française, semble confirmer le succès du pays dans le domaine de l’innovation. Une idée enthousiasmante, qui ferait presque oublier les motivations étranges de ses investisseurs…


 

Ville flottante

 

Dans un contexte où la “French Tech” est toujours plus mise en avant par les médias et les politiques, la nouvelle ne pouvait pas mieux tomber. Le 13 janvier dernier, le représentant de la communauté polynésienne d’outre-mer, Jean-Christophe Bouissou, s’est déplacé jusqu’à San Francisco afin de signer un memorendum autorisant l’ONG Seasteading Institute à lancer la phase d’étude d’un projet futuriste de ville flottante au beau milieu du lagon local, en présence d’un parterre d’investisseurs et d’entrepreneurs de la Silicon Valley. Le projet, pour l’instant limité à quelques plateformes flottantes d’une étendue de 7500 m2, vise à terme à développer une véritable cité autonome énergétiquement, profitant des défis posés par la colonisation des océans, comme le filtrage de l’eau ou l’approvisionnement en nourriture, pour développer une économie centrée sur les nouvelles technologies.

Une aubaine pour la région, qui compte déjà sur des « retombées économiques importantes”, mais aussi sur la médiatisation que lui apportera ce projet, tant sur le plan du tourisme que sur celui des enjeux environnementaux, importants pour ce grand archipel menacé par la montée des eaux. D’autant plus que l’administration n’aura pas à débourser un sou durant les phases préparatoires du projet, puisqu’elles seront entièrement couvertes par le Seasteading Institute, en attendant que les deux partenaires ne se mettent d’accord sur une répartition des 40 millions de dollars nécessaires à sa réalisation.

Un enthousiasme partagé par l’ONG, qui voit dans les eaux calmes de la Polynésie le cadre idéal pour innover au sein de ce qui constituera, selon elle, le cadre de vie futur de l’espèce humaine : les océans. Dans un monde où la conquête spatiale redevient peu à peu un doux rêve, les membres du Seasteading voient en effet les trois quarts de surface marine de notre globe comme un nouvel eldorado, bien plus accessible, capable de résoudre les problèmes actuels de surpopulation et de pénuries de ressources, tout en redonnant un coup de fouet à une innovation en manque d’objectifs forts et symboliques. Une idée qui rappellerait presque les « océanautes » de Cousteau, et leur rêve de vie sous-marine. Au vu de tous ces points positifs, on serait tenté de voir dans ce partenariat entre un territoire français et une ONG visionnaire de San Francisco un éloge de plus fait à l’ouverture du pays à l’innovation. Et pourtant, si les fondateurs du Seasteading ont choisi la Polynésie, ce n’est certainement pas par francophilie, mais au contraire pour la relative indépendance qu’offre le statut de communauté d’outre-mer…

 

Patrons libertariens

 

En effet, sous ses airs de société philanthropique, le Seasteading Institute a un projet très particulier pour ce petit coin de Pacifique, porté haut par ses deux fondateurs, que tout semble séparer. D’un côté de ce tandem, Patri Friedman, un jeune ingénieur activiste, petit fils d’un prix Nobel d’économie. De l’autre, Peter Thiel, entrepreneur de la Silicon Valley, bien connu pour son système de paiement en ligne, Paypal. Ce qui relie ces deux figures ? Une doctrine politique : le libertarianisme. Tous deux, ainsi que les autres membres de l’ONG, souhaitent la limitation, voir la disparition des États, qu’ils voient comme des menaces pour la liberté individuelle, ainsi que l’émergence d’une société entièrement régie par les rapports entre personnes.

Friedman, afin de promouvoir ces idées, a déjà mis en place un festival, l’Ephemerisle, qui voit chaque année un petit nombre de participants vivre durant une semaine sur un radeau construit pour l’occasion selon les principes libertariens, c’est-à-dire sans aucune organisation centrale ni aucune règle pré-établie. Thiel, quant à lui, préfère se consacrer à un volet plus technologique, notamment en finançant des fondations préparant la singularité technologique et luttant contre le vieillissement humain, dans l’espoir de libérer ses congénères de leur dernière limite : celle de leur propre corps.

C’est sur ces différents essais que souhaitent s’appuyer le Seasteading pour organiser la vie au sein de sa future ville flottante, sur le modèle d’une cité-Etat autogérée, véritable laboratoire grandeur nature du mode de vie libertarien et de l’innovation technologique. Seulement, pour donner vie à ce projet hors norme, encore faut-il que les deux entrepreneurs trouvent un morceau d’océan qui ne soit pas soumis à l’autorité d’un état, ce qui s’avère pratiquement impossible à une époque où eaux territoriales et zones internationales occupent la totalité des mers du globe. D’où l’intérêt pour eux d’approcher une communauté d’outre-mer comme la Polynésie, qui, en plus de posséder d’immenses eaux territoriales, bénéficie d’un statut spécial, basé sur une certaine autonomie par rapport à la métropole, et surtout sur un gouvernement propre. De quoi donner une plus grande latitude à l’ONG durant les négociations, d’autant plus que les Polynésiens ne peuvent qu’être sensibles à l’argument économique, avec un taux de chômage de plus de 20% en 2012 et un solde migratoire clairement déficitaire. Sans prendre en compte le fait que profiter des complexités administrative et sociales d’un territoire pour promouvoir un modèle politique peut être discutable, il est clair que la création d’une communauté libertarienne d’une envergure inédite n’est pas sans poser quelques questions.

 

Problèmes de fond

 

 

Sur le plan écologique d’abord, le bilan de l’expérience pourrait bien s’avérer plus que mitigé pour les polynésiens. Le développement dans un environnement particulièrement fragile d’une cité basée sur les nouvelles technologies, sans aucun contrôle étatique pour assurer un respect du cadre de vie, ne peut que tourner à la catastrophe pour la biodiversité locale. Il semble difficile de croire que les mentalités aient suffisamment changées pour que les individus prennent à cœur ces intérêts de manière autonome, surtout lorsque l’on considère la difficulté qu’ont les États classiques à faire respecter les réglementations existantes.

Si le mode de vie libertarien fonctionne à merveille lors d’un évènement comme l’Ephemerisle, rassemblant quelques centaines de personnes de bonne volonté car venues spécialement pour prendre part au projet durant une petite semaine, il en serait totalement autrement dans une hypothétique ville permanente. En effet, rassembler sur le long terme plusieurs milliers de personnes dans une société uniquement gérées par des accords entre individus, c’est l’assurance de voir se développer en quelques années des inégalités monstrueuses entre une classe dirigeante faite d’entrepreneurs au pouvoir démesuré, car possesseurs de l’économie, et une classe laborieuse précaire, contrainte d’accepter des contrats rédigés selon les besoins des employeurs, en l’absence de tout droit du travail. Si l’on ajoute à cela l’inexistence de services publics capables de rétablir un tant soit peu l’équilibre, une éthique libertarienne parfois franchement douteuse sur certains points de société, et une course sauvage à la technologie prônée par les fondateurs, notamment dans les domaines ultra-sensibles du transhumanisme et de l’intelligence artificielle, on voit subitement le « paradis pour geek » vendu par l’ONG se changer en un cauchemar dystopique, fait d’inégalités, de violence sociale et d’irrespect de l’environnement et des personnes. Plutôt paradoxal, pour une doctrine qui prétend placer les libertés individuelles au centre de ses préoccupations.

On voit bien que dans ces conditions, l’île des libertariens risque de peiner à installer son modèle social, et, en admettant qu’elle y parvienne, ne saurait tenir bien longtemps avant de s’effondrer d’elle-même ou de retomber sous la coupe d’un État, en l’occurrence, la France. De plus, la plupart des polynésiens ont un avis franchement sceptique sur cette initiative, habitués qu’ils sont à voir couler sous leurs yeux les projets d’envergure : récemment, un complexe hôtelier et une ferme aquacole, respectivement pour 3,5 et 1 milliard de dollars. Rien qui pousse à l’enthousiasme, surtout lorsque l’on sait que le Seasteading a déjà jeté l’éponge lors de sa construction précédente, un immense paquebot au large de San Francisco. Comment l’ONG pourrait-elle ainsi venir à bout d’un projet bien plus complexe que le précédent, et qui de plus propose de généraliser un mode de vie mal adapté à la vie en collectivité à grande échelle ?

S’il n’était aujourd’hui représenté que par le Seasteading Institute, les problématiques posées par le courant libertarien se verraient ainsi réglées d’elles-mêmes ; cependant, il est inquiétant de voir qu’il semble prendre de l’ampleur, notamment aux États-Unis. Venus de milieux divers, ses partisans sont malgré tout souvent en relation plus ou moins étroite avec le milieu des nouvelles technologies, menés par de grandes figures comme Richard Branson, fondateur de Virgin, le hackeur Éric Raymond, le créateur de Wikipédia, Jimmy Wales, ou encore Jeff Bezos, le PDG d’Amazon. Des personnalités culturelles se réclament également du mouvement, comme Ruppert Murdoch, dirigeant d’un super-groupe médiatique extrêmement influent, et Trey Parker, le créateur de South Park. Le candidat libertarien à la dernière présidence américaine, Gary Johnson, considéré comme le troisième homme de l’élection, peut quant à lui se targuer d’avoir obtenu environ 3% des voies au cours du scrutin, soit environ 4 000 000 d’électeurs. Difficile de nier dans ces conditions le pouvoir de séduction des idées libertariennes, notamment dans les couches supérieures de la société américaine.

 

Bien qu’il paraisse peu sérieux, du fait de l’incompatibilité du mode de vie libertarien avec une société de grande envergure, d’envisager l’accession au pouvoir d’un membre de ce mouvement, ou le succès d’une initiative comme celle du Seasteading Institute dans les prochaines années, on est cependant en droit de s’inquiéter de l’influence, même inconsciente, que pourraient exercer ses puissants ressortissants dans des sphères déjà fortement chahutées ces derniers temps, comme la politique, les nouvelles technologies ou les médias. Une raison de plus pour les États de garder un œil sur ce mouvement qui se passerait volontiers d’eux, et qui, bien qu’encore jeune, semble déjà déterminé à populariser une vision du monde discutable, mais riche en questionnements sur notre société contemporaine.

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Quentin Peschard

Lycéen de 17 ans, passionné par l'actu et les questions de société, et cofondateur de la chaîne Youtube Studio Tot
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