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Népal : la fissure sanglante du « toit du monde »

Népal : la fissure sanglante du « toit du monde »
Viveka Anandane

Au Népal, les décès de jeunes filles ravive la plaie ouverte du pays sur le droit des femmes, malgré l’interdiction en 2005 par la Cour Suprême du chhaupadi, pratique considérant les femmes comme impures durant la période de leurs menstruations. 


 

Samedi 17 décembre. Un père de famille fait une macabre découverte à l’aube au Népal. Le corps de son adolescente de 15 ans git, inerte, à même le sol chez elle. Ou plutôt dans ce qui lui faisait office de demeure chaque mois, quelques jours durant : une très petite hutte de briques, étroite, sans portes ni fenêtres, avec pour seule voie d’aération l’entrée du minuscule édifice.

Pourtant, la jeune fille, identifiée sous le nom de Roshani Tiruwa par les médias locaux, n’était ni orpheline, ni sans domicile. Son isolement s’inscrivait dans une pratique traditionnelle qui sévit encore sous ses formes les plus contraignantes, principalement à l’ouest du pays. S’il est difficile de retracer la période exacte depuis laquelle le chhaupadi est respecté, on sait toutefois que celle-ci prend racine dans la religion hindoue pratiquée par 87% des habitants du pays. De l’interdiction de rentrer dans les temples durant l’entière période d’écoulement des règles jusqu’à la ségrégation physique et morale, le chhaupadi s’impose sur les femmes dans un pays qui pensait pourtant avoir amorcé le changement en prenant part à la signature de la convention pour l’arrêt de la discrimination sur les femmes dès février 1991.

Dans certaines zones rurales du Népal, les femmes sont logées dans les étables possédées par leurs familles. C’est là qu’elles passent entre 5 et 7 jours parmi les animaux, se faisant parfois piétiner et dans des conditions hygiéniques qui laissent à désirer. Outre les odeurs d’excréments, les femmes sont, la nuit venue, à la merci des parasites. Les trois principales causes de décès recensés lors des menstruations au Népal sont le froid, les piqûres de serpents et… l’inhalation, durant leur sommeil, de la fumée des petits rondins de bois brûlés qui leur faisaient office de chauffage.

En revanche, les Népalaises, de plus en plus conscientes de leurs droits et des conséquences à long terme du chhaupadi du fait qu’elles en sont directement affectées, disent souhaiter mettre un terme à cette pratique.

 

Une plaie ouverte sur le droit des femmes

 

Sous ses formes les plus drastiques, le chhaupadi interdit aux femmes d’adresser la parole aux hommes, de regarder le soleil, de toucher les fruits et ne sont donc que servies des plats de pain ou de riz salé. Chaque famille pratique quelques-unes de ces règles en complément à l’isolation physique dans la hutte. Tant et si bien que de nombreuses jeunes filles disent redouter l’arrivée de leur puberté, craignant cet isolement durant lequel elles deviennent « intouchables » le temps de quelques jours. Les conséquences en sont nombreuses sur le long terme, tant physique, dû à la dureté des conditions de vie dans la hutte, que morale du fait de la honte que certaines femmes ressentent par le traitement qu’elles reçoivent. Une honte mêlée d’un sentiment d’humiliation et de peur de cet endroit qu’elles sont contraintes de fréquenter sous la pression sociale.

Mais le chhaupadi n’est qu’un symptôme visible d’un pays sclérosé par l’inégalité des genres. Ceci est notamment visible au niveau de l’éducation des femmes où le taux d’illettrisme est de 45% au Népal selon l’UNESCO, ce qui est le double du chiffre obtenu chez les hommes. Un manque d’éducation et d’information parmi les femmes qui est également une des causes de l’ignorance de leurs droits fondamentaux mais aussi d’un manque de recul envers des pratiques d’un autre temps.

Quant aux groupes de défenses des droits de la femme, leur crédibilité est amoindrie lorsque, s’inclinant devant les exigences de leurs communautés, les militantes elles-mêmes pratiquent le chhaupadi. Une étude réalisée en février 2015 par Amnesty International démontre que le chhaupadi concerne également parfois des femmes ayant tout juste accouché. La mère et l’enfant sont donc confinés durant près de deux semaines, augmentant alors le taux de mortalité infantile.

 

Une pratique puisant son origine dans l’Hindouïsme

 

La chhaupadi impose des contraintes variées sur les femmes au Népal. Mais d’où viennent ces interdits ? De la religion, répondent-ils tous en chœur. La religion. L’hindouisme ? Cette religion qui a servi de base fondamentale au développement d’autres croyances religieuses sur tout le continent Asiatique. Cette religion qui se veut être une philosophie, une manière de vivre en respectant tant l’homme que son environnement. Comment une telle religion encourage-t-elle une telle pratique ?

Ne pas toucher aux fruits, ou bien les récoltes périront et la famine sévira sur la communauté. Ne pas rentrer dans la maison, elle la souille. Des arguments qui se rejoignent en un but ultime : ne pas s’attirer le courroux des dieux.

Les plus rationnels affirment que les superstitions naissent souvent de constats que l’on enjolive en lui faisant revêtir des aspects mythiques. Ne pas salir. Ne pas toucher. Autrefois, alors que les moyens sanitaires et le confort de la vie moderne n’existaient pas ou prou, il s’agissait d’éviter de propager des bactéries et maladies à travers le sang. De là, ce sang, devenu plus généralement considéré « impur » pour faire simple, a dû être éloigné des temples et outils de travail par respect pour les divinités et pour le gagne-pain quotidien. Au fil des âges, cette notion d’impureté est restée ancrée, voire a adopté des tournures plus rigides alors même que les moyens sanitaires ont évolués.

L’approche interprétative réside dans les principes phares qui régissent cette religion vieille de 5500 avant JC : l’énergie. De manière épurée, il est une croyance religieuse selon laquelle durant les menstruations, l’évacuation de fluides ainsi que les changements hormonaux agissent sur l’énergie, l’aura de la personne. Cette énergie étant communicative, toucher d’autres êtres et objets est perçu comme modifiant l’équilibre énergétique de ses choses. Une approche qui semble mêler religion et science, malgré que les siècles aient malheureusement jeté cette dernière aux oubliettes.

Or, mœurs et coutumes sont ce que les hommes décident d’en faire : elles naissent et meurent sous la volonté d’une communauté entière.

 

Copyright : Shiva Raj Dhungana

Copyright : Shiva Raj Dhungana

 

Entre célébration et punition : les pratiques contradictoires d’une même religion selon son implantation géographique

 

La religion seule n’explique donc pas la perpétuation d’un tel phénomène. Si tel était le cas, comment expliquer que si le chhaupadi est pratiqué au Népal et dans certaines zones du nord de l’Inde, le sud de l’Inde lui, célèbre l’arrivée des premières menstruations avec un engouement qui semble presque être une ode à la fille devenue femme ? On entend souvent des familles du sud de l’Inde dire avec joie que leur fille est arrivée à un âge mûr (coming-of-age en anglais), et une fête est organisée pour célébrer cette transition en mettant la jeune fille à l’honneur et lui offrant des cadeaux. Le but de cette pratique si contradictoire avec le chhaupadi aurait originellement été de faire prendre connaissance à l’entourage que la fille avait atteint l’âge de procréer afin de lui trouver un parti convenable. Si cette raison n’est plus valide aujourd’hui, ce rituel festif est poursuivi afin de mettre en confiance la fille avec ce processus naturel sans qu’elle n’ait ni peur ni honte.

Ainsi, parmi les pratiquants d’une même religion, les pratiques et les approchent varient sur les menstruations. Considérées comme une bénédiction de la vie par certains et une malédiction dont il faut s’éloigner pour d’autres, force est de constater que l’initiative personnelle, l’interprétation mais aussi la désinformation sur les conséquences de traditions obsolètes y sont pour beaucoup dans la pratique telles que le chhaupadi.

Toutes les cultures évoquent l’atteinte de la puberté et chacun la perçoit différemment. Dans certaines communautés, la bienséance veut que l’on n’en parle qu’à voix basse. Dans d’autres, de grandioses fêtes sont organisées. Un sujet tabou pour beaucoup depuis des millénaires, et qui continue de l’être : le réseau social Instagram a lui aussi été au centre d’une controverse pour avoir censuré les photos artistiques de femmes durant leurs règles postées par l’artiste Rupi Kaur en mars 2015.

L’espoir sur la banalisation des menstruations est toutefois permis du fait des nombreux efforts pour se défaire de ce tabou : en Inde, après qu’un prêtre hindou ait affirmé sa volonté de mettre en place une machine pour détecter la pureté des femmes avant leur entrée dans le temple, de nombreuses manifestations ont eu lieu, tant dans les rues que sur les réseaux sociaux via le hashtag « #HappyToBleed » en 2015.

En novembre dernier, le premier ministre népalais demande une enquête sur la mort d’une jeune femme dans une hutte pour la première fois : celle-ci y était allée de son propre gré, souhaitant empêcher que le malheur s’abatte sur sa communauté. La famille et le village entier de cette femme ont alors décrétés qu’ils n’enverraient désormais plus leurs femmes et filles à la hutte. Le gouvernement, lui, promet de vraies politiques restrictives à l’avenir.

Le village de la jeune Roshani décédée la semaine dernière était reconnu pour être une « chhaupadi-free zone », un résultat dont le pays aurait pu se vanter sans ce tragique incident et que près de 70% des femmes de cette région ne disaient pas encore pratiquer cette tradition. En revanche, le village est la preuve de l’échec, à ce jour, des politiques en faveur du droit des femmes. Le Népal a bien banni la pratique en 2005. Il n’en demeure pas moins qu’entre une interdiction sur le papier et un évincement total de la pratique dans les faits, un long chemin reste à parcourir.

 

Sources : 

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Viveka Anandane

Etudiante en Ecole de Commerce, spécialisée en géopolitique et intéressée par l'impact des relations internationales sur les Hommes.

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Comments

  1. LEBGAA

    Chère Viveka Anandane, puisque vous écrivez et apparemment vous voyagez, pourquoi vous n’apportez pas le nécessaire à ces femmes ? Il y a tant d’associations qui aident les femmes, en vêtements, en nourriture et en produits d’hygiène. Il y a tant et tant ! … Vous écrivez sur un site Internet, vous savez ce qu’il y a à faire. ou bien créez une association pour aider ces femmes. Et les religions ont évolué ! Les Tibétaines par exemple elles vivent en Occident. Voyez avec le Dalaï Lama qui pourra peut-être faire quelque chose pour vous aider à aider ces femmes. ce n’est pas normal qu’à notre époque, en 2018, à l’ère d’Internet, ces femmes n’aient même pas de quoi avoir une hygiène corporelle. Je vous souhaite bonne chance et bon courage ! Fatiha

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