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« Neruda » : biographie fantasmée

« Neruda » : biographie fantasmée
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Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, Neruda conte l’histoire de la traque du poète et politicien communiste Pablo Neruda par le policier Oscar Peluchonneau. Le réalisateur chilien Pablo Larrain (No, El Club) a choisi de retranscrire dans son long métrage l’univers de ce célèbre poète plutôt que de livrer un biopic classique. Le résultat est un portrait complexe et parfaitement maîtrisé. Critique.


 

1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Oscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète.

Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Dans No, Pablo Larrain choisissait d’aborder un évènement de l’histoire du Chili (le référendum de 1988 pour décider de la prolongation au pouvoir d’Augusto Pinochet) tout en se l’appropriant, en l’altérant, en s’attardant sur certains détails qu’il jugeait indispensable de retranscrire à l’écran tandis qu’il occultait d’autres pans importants de cette période historique. Il procède finalement de la même façon dans Neruda, de façon plus saillante encore. Ce n’est pas un biopic sur la vie de l’écrivain que le réalisateur chilien nous livre, plutôt son interprétation personnelle, sa réécriture d’une partie de la vie de Pablo Neruda, stylisée à l’extrême, perdant le spectateur dans des métaphores alors que celui-ci s’interroge sur la véracité de son récit.

Neruda est le récit d’une traque, celle du poète par un policier missionné par le Président. Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal) veut entrer dans l’Histoire et consacre toute son énergie à retrouver ce traître, ce communiste dénoncé par les affiches qui tapissent les murs de la ville. Neruda (impressionnant Luis Gnecco) est présenté comme grinçant, acariâtre, borné, mais aussi infiniment doué. Larrain insuffle une force tout à fait révolutionnaire au mot de ce poète passionné. Ses poèmes envoyés par lettres anonymes lors de sa fuite résonnent dans la bouche des ouvriers qui les tiennent entre leurs mains : « Au nom de ces morts nos morts, je demande un châtiment, Pour ceux qui éclaboussèrent la patrie de sang, je demande un châtiment, pour le bourreau qui commanda cette fusillade, je demande un châtiment… »

 

Copyright Participant Media

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La mise en scène de Larrain, infiniment riche, prend des aspects virtuoses. Il use de champs-contrechamps, de gros plans, de travellings, de voix-off avec une maîtrise incroyable. Sa réalisation sert des scènes qui nous font pénétrer au plus profond de l’âme de ses personnages et de l’influence que Neruda pouvait avoir sur ceux qui l’entouraient. Restera ainsi cette scène magnifique où un chanteur travesti qui a rencontré Neruda lors d’une soirée est interrogé par Peluchonneau. Il lui conte sa rencontre avec Neruda, la façon dont ils ont partagé l’art qui les habite et la sollicitude du poète. Déstabilisé et écoeuré par ce policier qui l’interroge sur des informations nécessaires à son enquête, il s’applique à décrire l’importance des rapports humains et la transcendance de l’art : « Mais ça, vous n’y comprenez rien, Monsieur le policier » conclut-il froidement.

La photographie est chaude, voluptueuse, on devinerait presque les parfums enivrants de certaines scènes. Que ce soit l’atmosphère moite des bordels où Neruda se rend, les discours enflammés du sénateur à l’Assemblée ou les murs abîmés dans la chambre sombre où le poète se cachait avec sa femme, l’atmosphère et la couleur qui envahissent le film de Pablo Larrain restent durablement en mémoire. On a l’impression d’ouvrir les pages jaunies d’un des polars que Neruda laisse au policier qui le traque. La photographie sert ainsi l’ambiguïté du récit. Celle-ci culmine dans la scène où la femme de Neruda explique à Peluchonneau que toute cette traque n’est fruit que de l’imagination du poète, dont le policier est un personnage secondaire. La caméra du réalisateur s’attache alors à chaque geste des personnages, à chaque expression, tandis que leurs mots résonnent dans un espace-temps déconstruit et décousu par les décors successifs qui les entourent. L’interprétation de Gael Garcia Bernal, totalement désincarnée, comme un pantin jonglant entre tristesse et incompréhension, sème également le doute sur l’existence de ce policier qui traque Neruda alors que ce dernier fantasme presque le fait d’être considéré comme un ennemi public.

 

Neruda s’envisage dans sa totalité, comme une œuvre d’art singulière. Il marque comme un poème qui nous aurait touché, que l’on aurait trouvé beau, sans être bien sûr d’en avoir compris ni le sens profond, ni la volonté de l’auteur. Neruda est un récit lent et langoureux, un mélange enivrant de rêve, d’images et de poésie, un tableau surréaliste aux accents saturniens.

 

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Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

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