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Sergueï Lavrov : Poutine en Syrie, c’est lui

Sergueï Lavrov : Poutine en Syrie, c’est lui
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Le 9 décembre dernier, il déclarait qu’Alep serait bombardée tant qu’il resterait des « bandits » dans la ville. Sa détermination et son intransigeance en font aujourd’hui un diplomate hors pair, mais aussi et surtout l’un des atouts les plus précieux de Poutine dans son combat pour la restauration de la Grande Russie. Portrait de Sergueï Lavrov, l’homme qui a choisi de modifier les règles de la politique étrangère russe et qui a fait de la Russie un partenaire convoité pour les uns, et un adversaire redouté pour les autres.


 

En août 2013, alors que la guerre civile syrienne a débuté depuis deux ans, le monde découvre avec horreur les images des corps de civils gisant dans les rues de Damas, victimes d’attaques aux gaz neurotoxiques, perpétrées par le régime de Bachar-al Assad. La « ligne rouge » évoquée par Barack Obama un an plus tôt est alors franchie, mais contre toute attente, le président américain choisit la non-intervention.

Le 14 septembre 2013, un accord visant à obtenir le « démantèlement de l’arsenal chimique syrien » est conclu avec la Russie. Si l’ambassadrice américaine à l’ONU, Samantha Power, exprime alors sa satisfaction à l’idée d’imposer des « obligations légales et contraignantes à la Syrie », cet accord n’en demeure pas moins un camouflet pour la diplomatie américaine. Et pour cause : la Russie, soutien du régime syrien, est parvenue à faire reculer la première puissance militaire mondiale. Derrière ce coup de Trafalgar, l’action d’un seul homme, souvent surnommé « monsieur Niet » : Sergueï Lavrov.

 

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Sergueï Lavrov et son homologue américain John Kerry, le 12 septembre 2013 ( Flickr / CC / U.S. Department of State )

 

Sergueï Lavrov, le chantre de la realpolitik

 

Ministre des affaires étrangères depuis 2004, Sergueï Lavrov est l’une des pièces maîtresses de l’échiquier politique de Vladimir Poutine. Il débute sa carrière politique en 1972, à l’ambassade d’URSS au Sri Lanka, où il apprend le cinghalais. Dans les années 90, il s’impose comme l’un des stratèges de la diplomatie russe. En 1998, lorsque le Kosovo entre en guerre face à l’occupant serbe, allié de la Russie, Lavrov représente la Russie au Conseil de Sécurité de l’ONU. Il assiste impuissant à l’intervention de l’OTAN en faveur du Kosovo, et la Serbie de Milošević est finalement contrainte de se séparer du Kosovo. Le message est alors éloquent. Malgré sa place au Conseil de Sécurité, la Russie, incapable d’intercéder en faveur de son allié serbe, s’est fait reléguer au second rang des puissances mondiales. Sergueï Lavrov vit ce nouveau statut comme une véritable humiliation dont il sera vital de se relever.

Six mois après la fin de la guerre, Eltsine démissionne, laissant la présidence à l’homme qui va rebattre complètement les cartes de la politique étrangère russe : Vladimir Poutine. Le nouveau président de la Fédération est sur la même longueur d’onde que Lavrov : il faut servir les intérêts géostratégiques de l’Etat russe, en faisant fi des « considérations occidentales ». Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov sont deux adeptes de la realpolitik chère à l’ex-secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger, qui l’affirmait lui-même : « Un pays qui recherche la perfection morale dans ses relations étrangères ne parviendra ni à la perfection, ni à la sécurité. »

 

« Who are you to fucking lecture me ? »

 

En matière de diplomatie, Lavrov est un stratège. Admirateur d’Alexandre Gortchakov, le talentueux chef de la diplomatie du tsar Alexandre II, Lavrov obtint sa réputation de « monsieur Niet » en se montrant intraitable avec les dirigeants occidentaux lors des grandes crises dans lesquelles la Russie fut impliquée. La première crise diplomatique majeure gérée par Lavrov remonte à août 2008. Un violent conflit vient d’éclater entre la Géorgie, voisin méridional de la Fédération de Russie, et l’Ossétie du Sud, territoire géorgien réclamant son indépendance. Favorable à cette indépendance, la Russie intervient militairement face à la Géorgie. La réaction russe, jugée excessive, suscite un tollé international, mais Lavrov, loin de se repentir, déclare alors à David Milliband, le ministre des affaires étrangères britannique : « Who are you to fucking lecture me ? » ( « Qui êtes-vous pour me donner cette putain de leçon ? » ).

La guerre d’Ossétie du Sud exacerbe également les tensions russo-américaines ; mais alors que le vice-président américain déclare que la réaction disproportionnée de la Russie ne « resterait pas impunie », la secrétaire d’Etat de l’administration Bush, Condoleezza Rice, attend trois semaines pour s’entretenir avec son homologue russe. La raison ? Les deux diplomates se détestent. Lavrov est par ailleurs réputé pour son intransigeance vis-à-vis des quatre secrétaires d’Etat américains qu’il a jusqu’ici côtoyés : Colin Powell, Condoleezza Rice, Hillary Clinton et John Kerry se sont tous heurtés à la rudesse de « monsieur Niet » lors des grandes crises diplomatiques du début du siècle.

 

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Sergueï Lavrov et Vladimir Poutine ( Flickr / CC / EUinRussia )

 

Des relations internationales plus pragmatiques

 

Sergueï Lavrov est l’un des hommes qui permit à la Russie post-soviétique de s’affirmer en tant que pilier dans le jeu des relations internationales. A l’image de Poutine et Medvedev, il conçoit la diplomatie moderne comme une diplomatie de « réseaux », à savoir d’alliances constituées dans l’intérêt de la Russie. La Russie du XXIème siècle n’est plus l’URSS, et elle ne se considère de fait plus comme le socle idéologique d’une partie du monde. De fait, des relations plus pragmatiques ont été établies, à l’image de celles entretenues avec la Syrie – Moscou vend du matériel militaire à Damas, et la Russie possède une base navale dans la ville syrienne de Tartous – avec l’Iran, et même avec Israël, allié historique des Etats-Unis, qui importe du gaz russe et échange des renseignements avec le Kremlin.

2011 marqua un tournant dans la géopolitique de la Russie, avec le début du conflit syrien. En effet, c’est bien cette guerre qui entérine le rôle prédominant de la Russie sur la scène internationale. Alors que l’Europe et les Etats-Unis étaient prêts à intervenir militairement, Sergueï Lavrov a déployé toute son énergie dans la défense du statu quo. Le point d’orgue de cette stratégie est atteint à l’été 2013, avec la conclusion de l’accord de démantèlement de l’arsenal chimique syrien, un accord orchestré de bout en bout par Lavrov. Le statu quo perdure ainsi jusqu’en 2015 et l’intervention militaire… russe. Intervention fructueuse pour Poutine et Lavrov ; en mars 2016, la bataille de Palmyre, remportée par l’armée syrienne grâce au précieux soutien de l’aviation russe, représente un véritable coup d’éclat pour Moscou.

 

 

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Deux chasseurs Sukhoi Su-35 SM. L’aviation russe est engagée en Syrie depuis octobre 2015 ( Flickr / CC / Dan & Igor Rudenko )

 

 

Vers un rééquilibrage des alliances mondiales ?

 

Aujourd’hui, la puissance militaire et diplomatique de la Russie conduit de nombreux dirigeants à solliciter une alliance avec cette dernière. En témoignent les mots du futur président américain Donald Trump. Ce dernier souhaite une « normalisation des relations avec la Russie ». Une position partagée par plusieurs hommes politiques européens, à l’image de l’eurodéputé populiste italien Matteo Salvini, ou du candidat LR à l’élection présidentielle française, François Fillon.

Autant de déclarations qui laissent entrevoir un rééquilibrage des alliances mondiales dans les années à venir. Elles constituent une victoire pour la politique étrangère de Poutine mais aussi et surtout pour celui qui semble être son éminence grise dans cette matière, Sergueï Lavrov. Et ce dernier ayant déclaré suite à l’assassinat de l’ambassadeur russe Andreï Karlov que « la guerre contre le terrorisme doit être sans compromis et impitoyable », on peut penser que le conflit syrien est loin d’être terminé.

Le triptyque Iran/Russie/Syrie, dont Lavrov fut l’un des principaux instigateurs, devrait continuer dans les années à venir à enflammer la « poudrière du monde » qu’est le Moyen-Orient.

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Pierre-Alexandre Bigel

Je suis étudiant en 1ère année à Sciences Po Paris, et j'aime beaucoup le théâtre, la série House of Cards et l'Olympique de Marseille ! Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est mettre ma plume au service de Radio Londres

Comments

  1. jul

    On peut romancer l’histoire d’un Lavrov se sentant humilié par les bombardements de l’OTAN à Belgrade, mais il s’agissait d’un sentiment général partagé bien au-delà de la Russie.
    Du reste, un nom manque à l’article : c’est celui de Primakov, prédecesseur de Poutine en 1998, qui avait déjà initié le virage patriotique honni par la « famille » d’oligarques à passeport israélien, notamment en faisant reposer la nouvelle politique étrangère sur le concept-clé de « multipolarité ». Apprenant les bombardements de Belgrade dans l’avion qui le menait à Washington, il avait décidé de faire demi-tour vers Moscou, sous les acclamations des passagers.

    La poudrière balkanique a explosé parce qu’il y avait volonté de balkanisation.
    Il en va de même pour le Proche-Orient.
    L’insoumission à l’hégémonie financière de Wall Street et de la City, fera toujours de vous un coupable.
    C’est de là que vient l’alliance avec les salafistes : tous les moyens sont bons pour faire tomber l’État de droit.
    Ne pensez-vous pas que la citation de Kissinger sur l’imperfection morale doit d’abord s’appliquer au pays qu’il a conseillé ?

    La Syrie fut longtemps un ennemi des puissances impériales. Baasiste, donc dans le camp communiste (avec l’Irak et l’Iran : le triptyque vient de là), elle fut listée par Bush fils en 2002 parmi « l’axe du mal ».
    Après avoir détruit l’Irak et la Libye, la Syrie restait toujours debout malgré l’affaire Hariri et malgré l’agitation en 2011. Les États-Unis et F. Hollande ont donc décidé, mi-2012, d’employer la méthode terroriste en coopération avec plusieurs pays du Golfe. Des milliers de combattants venant du monde entier, généralement salafistes, vinrent « faire le boulot ». L’État syrien dut faire face à une guerre totale, visant à embrigader idéologiquement les sunnites et d’autres ethnies, dans le but de balkaniser le pays.

    Le 21 août 2013, tous les médias de l’OTAN, à l’unisson, hurlèrent à la mort : « le régime » syrien avait tué des innocents lors un bombardement chimique dans le quartier de la Ghouta. Avant même de vérifier l’information, ils reprenaient les termes de « massacre », appelaient à une réaction unanime, tout en diffusant des images impressionnantes et pourtant truquées.

    Ces informations étaient aussi reprises en boucle par deux télés d’alliés américains, Al-Jazira, la télévision du Qatar, co-sponsor de la plupart des groupes islamistes, et Al-Arabiya, émettant depuis Dubaï, une vieille colonie pétrolière britannique.

    Bien sûr le bobard a été cru. La plupart des masses occidentales et musulmanes, abêties par leurs médiats détenus par les mêmes intérêts (haute-finance mondialisée et OTAN), étaient désormais prêts à accepter qu’on renversat le « boucher Bachar », comme le disait un ministre qui a trempé dans une affaire de sang contaminé.

    Pourquoi alors la guerre n’a pas eu lieu ?
    Il y eut, fin août 2013, une bataille de position entre la marine russe et la marine étasunienne, près de Tartous. La Russie l’a remportée. Avec ses systèmes anti-aériens, et sa menace d’intervention, une guerre contre la Syrie signifiait désormais une guerre contre la Russie. Se sachant incapables de la mener, les États-Unis et le Royaume-Uni ont alors mis en scène leurs parlementaires, pour faire croire qu’une faction regimbait à aller en Syrie (pour rappel, ils ont voté des centaines de millions de crédits pour armer les rebelles).

    Donc, lorsque Lavrov arrive avec sa proposition de résolution diplomatique… la Russie s’est déjà impliquée militairement !
    Et c’est bien évidemment le rapport de force qui fit accepter la solution russe. Car les mêmes acteurs (Washington, Londres, Paris, Tel-Aviv…) n’ont pas cessé de maintenir leur logique.

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