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A l’ère de la post-vérité : aux frontières du mensonge

post-vérité
Dorian Burnod

Brexit, élections de Donald Trump, flambée des ventes de 1984 de Georges Orwell…. Autant d’événements qui témoignent de la présence structurelle de la post-vérité dans nos sociétés modernes. Jusqu’où ce phénomène peut-il nous mener, quelles sont ses limites ? Entre mensonge et vérité, ou quand les deux se confondent en frontière inconnue.


Élu terme de l’année 2016 par le vénérable dictionnaire d’Oxford, la post-vérité semble être, dans un contexte d’incertitudes et de bouleversements majeurs, devenue une norme incontestable. Transculturelle, elle désigne, de façon générale l’ensemble « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ». Ni tout à fait mensonge, et encore moins vérité, la post-vérité s’oppose par définition au fact checking, soit la vérification scientifique des faits, la rendant ainsi atone et désuète. On parle alors de bullshitting, dont le postulat de départ consiste à considérer sa vision comme véridique et tout élément contraire à cette dernière, comme faux (au risque de débiter une série d’affirmations erronées !).

 

Un contexte défavorable aux apôtres de la vérité

 

Si le terme existe depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, ce n’est qu’en 2016 qu’il s’impose comme la référence incontestable pour refléter les événements politiques actuels. On se rappelle notamment des prévisions réalisées lors du référendum du Brexit et des multiples approximations, voire calomnies, utilisées à volonté par les deux camps. Ainsi, tandis que chez les « brexiters », on affirmait avec conviction que la rupture avec l’Europe dynamiserait l’économie britannique et entraînerait un gain de 0,6 à 1,6 % sur le PIB d’ici à 2030, les « remain » (partisans du maintien dans l’Union Européenne) s’alarmaient quant à eux d’un manque à gagner compris entre 0,8 à 9,5 % du PIB sur la même période !

Une différence marquante qui s’appuie pourtant, des deux côtés, sur différentes études jugées plutôt sérieuses. Alors, comment justifier un tel différentiel ?

Premièrement, il apparaît évident que l’affirmation de tels résultats est entièrement fonction de la lecture des études appuyant l’argumentaire. Dans une grande majorité de cas, l’intox provient, en toute logique, du prisme défini par le lecteur. Selon cette perspective, si un passage du texte étudié évoque un possible ralentissement de la croissance assorti d’une donnée chiffrée, pour dans les quelques lignes qui suivent, rappeler qu’il s’agit là d’une hypothèse peu probable, seul le lecteur peut être considéré à même d’utiliser (ou non) cet argument en fonction de ses intérêts.

Ainsi, lorsque François Fillon déclare, dans une conférence de presse particulièrement attendue, que la journaliste qui avait recueilli les propos de Mme. Fillon en 2007 s’est par la suite dite « profondément choquée » de la mise hors contexte des propos, le républicain plonge de façon hasardeuse dans les méandres profondes d’une post-vérité dissidente.

Cet intermède, juxtaposé à une pléthore d’autres, incarne visiblement une difficulté structurelle bien plus profonde.

Aujourd’hui plus que jamais, les politiques se retrouvent contraintes d’évoluer dans un système qui leur est pour le moins défavorable. Au sein d’une mondialisation accrue et d’une Europe fragilisée au bord de la déroute politique, les peuples, d’une peur croissante d’un déclassement social ou par un sentiment latent d’abandon des classes dirigeantes, semblent de plus en plus attirés par les sirènes des extrêmes euro-sceptiques.

C’est dans ce contexte mouvementé que le Brexit se produisit, remettant en cause par le biais d’une simple consultation populaire, près de quarante-quatre longues et laborieuses années d’ententes euro-britanniques. Par comparaison, c’est ce même phénomène qui a conduit l’Amérique progressiste de Barack Obama à investir un milliardaire inconnu des milieux politiques, au programme radical et clivant.

 

Vers une post-vérité politique et intellectuelle

 

Face à cet essor soudain de la post-vérité dans les structures sociales, intellectuelles et politiques de nos sociétés, un nombre croissant d’interrogations et de confusions émerge. Quel débat peut-être construit à partir de l’instant où toute vérité est sapée de l’espace public ? Quelle démocratie, quels idéaux défendre quand l’argumentaire fondé sur la raison apparaît dans l’incapacité de faire barrage aux torrents de la post-vérité ? L’ethos, soit l’appel à l’intelligence et aux connaissances profondes de son interlocuteur (à l’échelle globale, l’électorat), semble, dans un tel contexte, indispensable. Le retour à la compréhension de nos institutions, la vérification la plus rigoriste des faits et l’ouverture permanente au monde qui nous entoure, le sont tout autant.

Ainsi, il semble évident que la stigmatisation et les raccourcis perpétuels employés par les activistes de la post-vérité sont les premiers éléments à l’origine de cette désinformation massive. Ce sont eux qui ôtent toute légitimité aux débats d’idées, seule force encore en mesure de répondre aux enjeux actuels et de demain. Derrière la volonté de dénoncer une « pensée unique et bien-pensante », se cache en réalité, le désir profond de détruire toute forme d’idéologie, pour finalement mieux imposer la sienne.

De même, la désignation d’un bouc-émissaire, déjà fragilisé pour plus de facilité, sur lequel orienter toutes les fougues et colères de l’opinion apparaît, par sa définition même, comme un accueil chaleureux à la post-vérité.

Hier, les Juifs, les Tziganes. Aujourd’hui les migrants démunis, les mexicains pour les Etats-Unis, ,la communauté musulmane voire même les médias et ses « fake news » ? Ériger un mur face « aux criminels et aux violeurs » dont se méfie M.Trump, ou lancer un décret (récusé par la justice) contre l’immigration issue de sept pays connotés « à haut risque terroriste », sont les incarnations réelles d’une post-vérité aux multiples facettes.

La teneur de la post-vérité ne réside donc pas tant dans les faits, d’où la création des « faits alternatifs », mais davantage dans le profit politique à en tirer. D’où l’émergence d’une post-vérité politique.

 

A l’aune d’une destruction de la vérité

 

Si post-vérité rime avec déformation partielle ou totale de la réalité, il est néanmoins essentiel de comprendre qu’elle n’est, du moins d’un point de vue psychologique, pas un mensonge.

En effet, tandis que le menteur connaît, de façon intérieure mais consciente, la vérité, et la déguise simplement afin de la dissimuler aux yeux des autres, celui qui use de « faits alternatifs » renie toute forme prise par le réel, ce pourquoi il s’emploie à en détruire toute trace.

Il ne recherche donc en rien à dérober la réalité au regard des autres, mais plutôt à la détruire par un argumentaire construit, irréfutable plus fondé sur l’appel aux émotions qu’à la réalité des faits. Sans faire l’éloge de la post-vérité, l’ennemi le plus dangereux reste donc le menteur, qui sait la réalité, et non celui qui la nie catégoriquement.

Attention cependant à ne pas tomber dans de trompeuses apparences. La tâche d’extirper « le mal » chez l’activiste de la post-vérité est, en réalité, bien plus complexe que chez le menteur. En effet, pour ce dernier, l’imprégnation seule et répétée d’une morale incontestable peut agir efficacement, le message à transmettre ne pouvant être que le suivant : dissimuler la vérité tout en l’assumant intérieurement est foncièrement mauvais. Heureusement, quelle que soit sa portée, le mensonge demeure, par définition, un acte conscient, et par conséquent, adaptable.

Pour le cas de la personne qui emploie la post-vérité, soit qui refuse en bloc tout ce en quoi elle ne croit pas ou choisit de considérer comme faux, l’acte devient, à long terme, de l’ordre de l’inconscient. Il s’agit alors d’un travail psychologique bien plus complexe que la transmission d’une simple règle éthique. En effet, celui qui veut briser le prisme de la vérité s’acharne à ne croire qu’en ce qui lui semble facile de croire.

Il suffit alors de croire en ce que l’on croit déjà, éperdument, et qu’importe que ce soit entièrement erroné ! Croire toujours, encore et désespérément !

Ainsi, à l’inverse de toute démarche philosophique ou scientifique, le but de tout activiste de la post-vérité semble être de se protéger (soi-même ou les autres) de toute opposition à ses convictions.

Les récentes théories de Eli Pariser quant à l’existence de filtres numériques bloquant nos cercles numériques à nos propres idéaux, vont notamment dans ce sens. Les moteurs de recherches, régis par un nombre considérable d’algorithmes, nous maintiendraient ainsi dans une bulle imperméable où seules les données correspondant à nos habitudes et goûts nous apparaîtraient. C’est ce qu’on nomme plus couramment sous le nom de « Filter bubble » ou « Bulle de filtres » en français.

Plus qu’un outil de désinformation massive et d’étroitesse intellectuelle, ce filtre, qu’il soit numérique ou psychologique, incarne la notion même de post-vérité. Il symbolise la fin du culte de la vérité, si cher à notre système démocratique et nos valeurs communes, et in fine, l’émergence d’une nouvelle ère. Et après tout, si le monde autour de nous affirme, face à tous, que 2+2 font 5, alors 2+2 font 5.

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Dorian Burnod

Lycéen en Terminale ES, engagé pour une actualité profonde et objective, et passionné d'économie et de littérature.

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