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« American Honey » : honnie soit l’Amérique qui ne rêve plus

« American Honey » : honnie soit l’Amérique qui ne rêve plus
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La réalisatrice britannique Andrea Arnold, récompensée par le Prix du Jury à Cannes, nous aspire dans une odyssée lyrique au cœur des États-Unis d’Amérique. Derrière le prétexte du road-trip générationnel se cache en réalité le parcours initiatique d’une nouvelle contre-culture mise à rude épreuve. Critique.


 

Star, 17 ans, croise le chemin de Jake et sa bande. Sillonant le midwest à bord d’un van, ils vivent de vente en porte à porte. En rupture totale avec sa famille, elle s’embarque dans l’aventure. Ce roadtrip, ponctué de rencontres, fêtes et arnaques lui apporte ce qu’elle cherche depuis toujours: la liberté ! Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Jake, aussi charismatique que dangereux….

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Tout ça commence au bord d’une route sous une chaleur écrasante. La benne à ordures, sur le bas-côté, est pleine de déchets. Et à l’intérieur, se débat une étoile. Cette étoile, c’est Star, une adolescente aux portes de l’âge adulte qui s’occupe de ses jeunes frères et sœurs pendant que les parents, eux, restent obstinément absents et déviants. La jeune fille récolte son futur repas au milieu des sacs poubelle. Plus que de nourritures, elle semble à la recherche d’une échappatoire, d’une direction à prendre. Et sur le bitume de la voie rapide, elle attend le pouce levé dans l’espoir d’arrêter ce flux continu. Mais la marée automobile accélère à sa vue. « On est invisibles ou quoi ! » s’écrie-t-elle le cœur balafré de rage. Ainsi, American Honey raconte l’Amérique des invisibles, des oubliés, des incompris. C’est un film sur le vide profond qui émane de cette vaste étendue qu’est les Etats-Unis. Plus encore, c’est une méditation poétique sur la quête de sens dans un paysage qui ne cesse de s’étirer en tout sens. L’histoire de Star bascule pourtant dans un supermarché, insigne même de cette fausse abondance typiquement américaine. Au milieu du chaos, l’héroïne finit par sentir en elle ce qui justifie toute une vie, ce qui la fait basculer aussi : le désir ultime. L’obscur objet du désir : c’est donc Jake, incarné par Shia Laboeuf. Le personnage, comme son interprète, est troublant et d’une intensité, dans le jeu, presque animale. Celui-ci fait partie d’un groupe de jeunes survoltés, sans attaches, qui traversent le Midwest de part en part pour vendre des abonnements de magazines en faisant du porte-à-porte.

 

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Copyright Holly Horner

 

C’est donc ce béguin soudain qui la guide, l’incite à suivre cette troupe sauvage. Dès lors qu’elle se fait embaucher, la voilà qui nous embarque sur le cheminement d’une odyssée tant lyrique que physique. Lorsque la patronne du gang lui demande si elle manquera à quelqu’un, on pense inévitablement à cette phrase de Kerouak : « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route ».

 

Un Far-West dévasté épris d’une fausse liberté

 

Andrea Arnold nous livre un long-métrage engagé et engageant, offrant un point de vue extérieur sur les maux d’une société en mutation. Son œuvre reste celle du présent, d’un présent difforme, étrange, douloureux, obsédant également. Car elle rend compte, avant tout, du désespoir latent qui amena, il y a quelques temps, l’outrance et l’outrecuidance à la Maison Blanche. Au-delà d’une misère économique évidente, c’est le manque de culture qui est dénoncé avec sensibilité. La cinéaste met en lumière les ténèbres de toute une génération avec candeur et innocence. Troublante accusation qu’est celle de montrer la catharsis d’un corps à travers l’harmonie de sa forme. Le format 4:3 confère aux images une dimension sensible, presque vibrante, les mouvements sont souples épousant à la perfection le regard innocent de l’adolescente. On perçoit l’immensité au travers de ses yeux émus, émerveillés, embrasés. Voilà que la jeunesse désemparée ne connait pas les tréfonds de sa propre nation. En témoigne leur éblouissement devant les gratte-ciels qui parsèment la ville de Kansas City. Les buildings, symbole de l’hyperpuissance américaine, ne paraitraient presque pas réels pour ces natifs prolétaires. On ne voit jamais le bout de ces immenses espaces. Et la mer est loin, inaccessible. Rien ne semble appartenir à personne. Pas même les êtres ne s’appartiennent eux-mêmes.

Se succèdent alors, au gré des rencontres que Star entreprend, les différents visages de ce « Nouveau Monde » en échec : des cow-boys un tant soit peu racistes en passant par les puritains et les employés de mines de charbon arrachés à leur famille… Une galerie de personnages qui symbolise en filigrane la majorité silencieuse, en proie à l’ignorance. Ils sont à eux tous ce cœur défaillant qui bat sous la terre des rouges collines de Géorgie. C’est une étude ethnologique de l’Amérique que ces jeunes entreprennent dans le but de faire commerce. Comme Jake l’explique à Star : « Il faut faire du blé ! ». Et pour ce faire, il faut prétendre être celui qu’ils veulent que tu sois et ainsi se conformer à leur vision étriquée de l’humanité.

 

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Copyright Holly Horner

 

Le minibus apparaît comme le symbole du refuge au cœur de la tempête du monde. Là, chacun peut exister pleinement, danser, chanter, rire à gorge déployée, s’offrir les uns aux autres ou encore se voler sans pudeur. Tels des animaux mal sevrés, des élans d’enfance les relance, une sorte d’animalité latente, d’agressivité parfois, surgit en eux comme le magma du volcan. Le soir venu, tous hurlent tels des loups enragés, ils dansent dans les flammes, invoquent la lune au rythme des hymnes « trap ». La musique à la fois sombre et vénéneuse fait vibrer le souvenir d’une Amérique primitive qu’on voit apparaître dans la dernière scène. Passé et présent se juxtaposent alors et viennent à se confondre. C’est comme si tout à coup, ils étaient devenus esclaves de leur fausse liberté, celle qui les avait guidés durant toute leur épopée.

 

« Looking for Freedom »

 

Le film a cette qualité d’être honnête. A l’image du minibus, la caméra s’embarque dans un travelling onirique d’une rapidité folle et nette. Les acteurs (Sasha Lane est une révélation) semblent eux aussi libres dans leur composition comme s’ils jouaient leur propre rôle. Les plans laissent place les uns aux autres sans ordre préétabli. C’est cette fraicheur, cette vibration toute personnelle qui fait la richesse de ce film. Car American Honey est un film subjectif, résolument intime et s’il n’est pas parfait, c’est l’accumulation de ses failles qui fait sa force émotionnelle et sa place toute singulière dans le cinéma contemporain.

 

« Dream baby, dream »

 

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Copyright Holly Horner

 

Là où la prouesse réside, c’est d’avoir pu suggérer l’espoir au milieu de cet ordre faussé dans lequel déambulent ces âmes en peine. Car le film accompagne une émancipation qui trouve son aboutissement dans l’amour. Cet amour qui est le premier moteur de la narration. On voit Star découvrir les sursauts de la passion, de la destruction. Elle est alors réinvestie d’une envie et avec elle, une jeunesse toute entière dont elle est l’étendard lumineux dressé au-devant du ciel comme l’affiche le suggère. Elle devient l’emblème d’une naïveté passagère, d’une certaine forme d’éphémère. La caméra scrute les soupirs, les corps qui s’entrechoquent, les âmes qui se griffent du désir vorace devant lequel tous trépassent. La poussière d’étoile se déposent sur les yeux, leur troublent la vue et les rendent amoureux. Au travers de la photographie, on épouse la vision des personnages, leurs émois, leurs respirations saccadées mais profondes. On caresse avec eux les mêmes espoirs. L’autre personnage qui ne cesse d’apparaître et de réapparaître tout au long du film, c’est le soleil et cette lumière céleste qui infuse la pellicule de la cinéaste. Les gradations de couleur suivent l’évolution du jour jusqu’à l’aboutissement dans la nuit, l’obscurité.

 

La finalité est là : dans l’assombrissement. Voilà l’envers de l’« American Dream » enfin dévoilé, ce rêve auxquels ils se sont tous efforcés de croire… en vain. « Do you have any dreams ? » demande Star. Et si la réponse se trouvait là : dans le noir, sous les étoiles de la mort, au point de renouveau, comme si l’évanouissement du rêve en engendrait un autre. American Honey fait donc partie d’un cinéma de croyance et d’espérance où l’humain, fort de ses émotions, parvient à la transcendance.

 

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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