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La culture selon… Nathalie Kosciusko-Morizet

La culture selon… Nathalie Kosciusko-Morizet

Nous débutons aujourd’hui une série d’échanges avec différents acteurs politiques, sur les liens qui unissent culture et politique. Nous partons d’un regard plus philosophique pour en venir progressivement à la politique plus actuelle ; nous partons des idées pour aller au sensible. Nathalie Kosciusko-Morizet est la première personnalité à répondre à nos questions. Plongée de quelques instants au cœur de la République Française : l’Assemblée Nationale, un enchaînement de couloirs, un bureau, un échange. NKM nous reçoit dans son bureau.


 

Merci de nous recevoir pour inaugurer cette série d’entretiens sur la culture et la politique. Notre première question sera : quelle est la place de la culture dans votre société idéale ?

Je trouve qu’on parle beaucoup trop peu de culture, dans la vie en général, dans la vie politique française en particulier. Du coup, quand on en parle, on se retrouve avec des polémiques, des débats clivant, inintéressants. Le dernier en date a été la déclaration ahurissante d’Emmanuel Macron disant qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a des cultures en France. Si on avait des débats plus construits sur les questions culturelles, on n’aurait pas de déclarations à l’emporte pièce aussi choquantes et probablement aussi décalées avec ce que pense l’intéressé. Que quelqu’un comme Macron, qui a bénéficié de tout ce qu’on fait de mieux dans la culture française, puisse penser qu’il n’y a pas de culture française, est profondément grossier.

La culture, c’est d’abord de la mémoire. Il y avait un échange intéressant à la radio avec Finkielkraut qui faisait la différence entre les espaces et les lieux. La différence est que les lieux ont une mémoire, alors que l’espace n’est qu’un périmètre avec moins d’existence, moins de profondeur. La culture, c’est de la densité ; la mémoire permet de donner au temps et aux choses. C’est du sens. Par manque de culture, nous manquons tellement de sens actuellement.

 

Selon vous, quelle est la place idéale de la culture dans la vie politique ?

Je pense que la politique doit être au service de la culture. Le rôle du politique est de rendre chacun plus libre, c’est-à-dire de protéger les libertés acquises et d’en rendre possible de nouvelles. C’est un rôle qui a une dimension vraiment culturelle en France, parce que notre culture a partie liée avec la liberté.

Il y a une inversion dans les sociétés dysfonctionnelles qui fait qu’on se retrouve avec une culture au service du politique. Ces sociétés dysfonctionnelles peuvent aller d’une structure franchement totalitaire à une structure où la vie culturelle n’est tout simplement pas assez riche. En leur sein, la vie politique est atrophiée et la vie culturelle se trouve instrumentalisée.

 

Quel est votre regard sur les politiques culturelles actuelles ?

Je trouve qu’il y a très peu de vie culturelle en politique ces derniers temps, droite et gauche confondues. La relation du politique avec le monde de la culture est terriblement instrumentale. La gauche et la droite ont une histoire différente avec la culture. La droite a une histoire très riche et à la fois assez méfiante vis-à-vis de certains milieux créatifs. La gauche a été liée aux mouvements avant-gardistes, avant de sombrer à partir des années 1970 dans l’instrumentalisation du milieu culturel, l’asservissement de la culture à des fins politiques.

C’est particulièrement évident à Paris, ces dernières années. Paris est le lieu de l’asservissement de la culture à des fins politiques. Etouffement des scènes parisiennes, valorisation de la culture consommation, mésinterprétation du thème « Paris est une fête ». C’est le renouveau triste du « Panem et circences » au profit d’une nation qui dépérit.

 

Quand François Mitterrand crée la Fête de la musique, c’est aussi une instrumentalisation de la culture ?

La fête de la musique était intéressante au début, parce que c’était la mise en scène d’un désir d’expression artistique à partager dans la rue. Mais ça a complètement dérivé, comme souvent avec la culture à Paris, vers une occasion festive beaucoup plus qu’un moment culturel. Il y a vraiment eu un dévoiement du projet.

La gauche a complètement échoué dans quelque chose qui, en théorie, était dans son ADN. Le cœur de son projet était l’accès pour tous à la culture, un peuple irrigué par la culture. Il y a eu une ou deux tentatives intéressantes comme la Fête de la musique qui ont été dévoyées. Pour le reste, pour toutes les suites des politiques culturelles de gauche, comme par exemple la gratuité dans les musées, on retombe dans une culture très subventionnée. Elle n’est pas toujours aussi créative qu’elle pourrait être, consommée par une part de plus en plus réduite et culturellement endogamique de la population. Il y a une faillite de la gauche sur l’ambition d’une culture au service de tous.

 

L’éducation est-elle un moyen pour démocratiser la culture ?

Je pense que la culture est un accès à travailler. C’est l’erreur qui est au fondement de démarches du type « pass culturel ». Le pass culturel, pourquoi pas, si cela vient en plus. Mais c’est une vision consommatrice de la culture. Le premier problème, ce n’est pas d’avoir un abonnement, c’est d’avoir envie de culture. Considérer que la question est seulement financière, c’est la réponse d’une gauche matérialiste qui ne voit pas que la priorité est d’abord de créer l’envie d’aller au théâtre. Le problème, c’est de comprendre que le théâtre vous concerne, que c’est une quête et une victoire pour vous d’y aller. C’est d’être conscient que dans l’accès à la culture, il y a une dimension de lutte des classes. Il ne faut pas avoir peur de ces mots que la gauche a abandonnés. Aujourd’hui, la gauche est dans deux ornières : d’un côté, elle ramène tout à l’argent, de l’autre elle considère que la culture n’est qu’un espace.

C’est comme le slogan de Paris pour les Jeux Olympiques : « Made for sharing ». Si on est seulement un espace de partage, on offre quoi de plus ? Etre un espace n’est pas identitaire. Vous êtes juste un endroit où les gens vont venir partager des choses, mais quelle est votre identité ?

 

Le quinquennat de François Hollande a été un échec ?

Sur le plan culturel, ce n’est pas un échec, c’est une faillite. Quand il n’y a pas d’argent, il faut être d’autant plus créatif. Je ne dis pas qu’il faut augmenter le budget de la culture, il n’y a plus d’argent. Mais si vous restez dans des structures qui, pour l’essentiel, font de la commande publique et du contrôle social, avec de moins en moins d’argent, vous rabougrissez. Il faut faire levier avec cet argent. Mon programme pour la ville de Paris était basé sur ce point : comment faire levier avec de l’argent privé.

 

Quel lien y a-t-il entre votre programme présidentiel, lors de la primaire de droite, et votre programme de la ville de Paris, sur le plan culturel ?

La culture, c’est l’âme de la nation, l’âme de la ville, l’âme du lieu. Je suis très attachée à cette notion de lieu. Une ville est un lieu, ce n’est pas un espace, surtout une ville comme Paris. Il y a une mémoire, une densité, une histoire. Il y a un génie du lieu. Il ne s’agit pas de formater les gens, mais de participer du collectif. C’est une façon de se définir, y compris contre. Il y a ce qu’on prend et ce qu’on rejette. Les références sont indispensables pour se définir. On n’existe pas sans références.

 

Quelle est la place de la culture dans l’élection présidentielle actuelle ?

Je trouve qu’on n’en parle pas du tout, pareil pour l’éducation. C’est un problème qui est sur le chromosome Y. Les hommes pensent que ce qui est sérieux, c’est de parler des forces spéciales, de la diplomatie, de la guerre, de la police, éventuellement de la justice, du budget et des impôts. Il y a des sujets, si vous commencez à les évoquer, ils vous regardent avec un air un peu méprisant, d’un air de dire : « C’est bien une femme ».

 

La culture vous a-t-elle servi dans votre expérience politique personnelle ?

J’ai travaillé sur la question culturelle, notamment comme candidate locale. Quand j’étais maire de Longjumeau, j’ai réfléchi aux moyens de donner une identité forte à une ville qui risquait de n’être qu’une ville dortoir. Les gens travaillent ailleurs. Ils y dorment, mais ils ne se sentent pas particulièrement fiers d’être de là, d’appartenir à un groupe. J’ai beaucoup travaillé sur la question de la culture, sur des choses comme le mobilier urbain, la programmation du théâtre, les évènements nationaux à faire venir sur place. J’ai poursuivi cette démarche dans la campagne de Paris. J’ai toujours considéré que la culture devait être une partie dense et centrale de l’activité politique. Mais aujourd’hui, c’est une bataille que de ramener le sujet sur la table.

 

Sur ces derniers mots, nous avons parcouru le chemin inverse, bureau, couloirs, bureaux et encore quelques couloirs. Nathalie Kosciusko-Morizet était la première élue à participer à cette série d’échanges. Nous conclurons avec sa réflexion portant sur les lieux et les espaces : l’Assemblée Nationale est un lieu, porteur d’une mémoire, porteur de politique, porteur de culture.

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Aurore Pageaud et Théodore Lellouche

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Comments

  1. Emilie Palahouane

    Article très très intéressant (même si l’on peut avoir des avis divergents avec NKM sur certains points), vraiment une interview remarquable qui replace la culture au coeur du projet politique!

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