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Rencontre avec Bernard Genier, le reporter qui a emmené un youtubeur en Irak

Rencontre avec Bernard Genier, le reporter qui a emmené un youtubeur en Irak
Theo Marc

Bernard Genier, reporter de guerre, a accepté d’emmener avec lui le youtubeur Julien Donzé en Irak. Pour quelles raisons ? Nous lui avons demandé.


 

Bernard Genier est journaliste à Radio télévision suisse (RTS). Il a commencé sa carrière comme reporter de guerre dans la deuxième partie des années 80. Il a couvert de nombreuses zones de conflits comme l’Afghanistan ou encore l’ex-Yougoslavie. Dernièrement il s’est rendu en Irak, où l’armée irakienne lutte contre Daesh. Le youtubeur Julien Donzé, alias legrandjd, a accompagné Bernard dans le but de réaliser une vidéo pour le moins originale.

Il ne s’agissait pas de faire un reportage informatif, mais de capturer des tranches de vie quotidienne et de rendre compte de la réalité de la situation. Ils ont été accompagnés par le photographe et cadreur Fabien Wohlschlag qui, par le passé, a déjà travaillé avec Julien, notamment pour Animalis, une série de reportages sur l’observation animalière. A Mossoul, ils ont suivi les membres d’une association un peu particulière, les Free Burma Rangers (FBR). C’est un groupe humanitaire armé qui apporte de l’aide aux populations des zones et des pays en guerre. Les FBR sont intervenus notamment en Birmanie, au Soudan ou encore au Kurdistan Irakien. Pour en savoir plus nous sommes allés à la rencontre de Bernard Genier.

 

Bonjour Bernard, peux tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?

 

J’ai 57 ans. J’ai commencé comme photographe et photojournaliste en 1985. Les premières caméras vidéos cassettes sont apparues en 1988. Avec un copain, on en a acheté chacun une et puis on s’est lancé en indépendants. On a commencé par l’Afghanistan. A l’époque, on a fait un beau scoop qu’on a vendu à TF1. Ça m’a lancé. Comme j’ai la double nationalité, française et suisse, j’ai rapidement obtenu des contrats avec la télévision suisse. Aujourd’hui encore, je travaille 80% de mon temps pour cette télévision. A côté, je réalise des productions annexes, comme ce que l’on a réalisé en Irak avec Julien.

 

Vous connaissiez déjà Julien avant ? J’ai entendue dire qu’il a lui aussi travaillé pour RTS.

 

Oui, Animalis a été produite et diffusée sur RTS. J’ai connu Julien par l’intermédiaire de Fabien, l’un des meilleurs cadreurs de Genève. Fabien a fait ses débuts dans une boite privée avec laquelle je travaillais. Je l’ai connu comme ça, je crois en 2001 ou en 2002, quand il était stagiaire. Comme il est super dynamique, on a continuer à travailler ensemble pour la télévision suisse. Au fur à mesure, on est devenu amis. Il connaissait Julien. La télévision à Genève c’est un petit quartier avec quelques bistrots donc on s’est connu comme ça. Julien et Fabien ont bossé ensemble sur Les étranges expériences qui m’ont bien fait rigoler. Même si je suis plutôt âgé, il y a des choses qui m’ont bien fait rire. On a souvent eu l’occasion de se voir avant de réaliser ce projet ensemble.

 

Qui a été à l’initiative du projet ?

 

Comme on est en contact par l’intermédiaire de la RTS et qu’on se voit souvent, je ne pourrais pas dire qui. C’est venu comme ça dans la discussion. Au début, c’était une idée pas très sérieuse, on en parlait comme ça puis le projet s’est précisé. Dès qu’on s’est mis d’accord, il m’a posé de nombreuses questions concrètes sur l’organisation : Avec qui y allions nous ? Comment est-ce que ça allait se passer ? Est-ce que ce serait dangereux ? … Je lui ai expliqué un peu comment on allait organiser ça. Mais je lui ai dit clairement qu’il y avait d’autres questions auxquelles je ne pourrais pas répondre à sa place. On allait entrer volontairement dans une zone qui pouvait être dangereuse, il devait donc réfléchir tout seul et avec sa famille, et décider si il était prêt à prendre des risques pour une vidéo. Si cela valait la peine de mourir ou de subir des séquelles irréversibles, de se retrouver handicapé. Il devait vraiment approfondir cette réflexion sur son engagement dans le projet. Les risques ne sont pas uniquement physiques. Ils sont aussi psychologiques. Tu peux développer un syndrome de stress post-traumatique, si tu as été touché ou que quelqu’un est en train de mourir en face de toi, cela peut vraiment t’impacter. Il s’est finalement décidé et on a commencé à organiser notre voyage.

 

Quel était l’objectif de Julien avec cette vidéo ?

 

Son objectif était clair et c’est pourquoi j’ai accepté de l’emmener là bas. Il avait la volonté de raconter quelque chose, de faire un récit. Il y a toujours eu des gens qui voyageaient pour faire des croquis, des photos, des carnets de voyages etc… Avant c’était les peintres, les écrivains qui faisaient ce genre de choses et ils le font toujours. Dans le monde moderne, les vidéastes sur Internet le font aussi mais à leur manière. Il voulait faire partager des choses à son public grâce à sa vidéo. C’est quelqu’un qui parvient à toucher un public jeune que je ne touche pas avec mes reportages classiques. Pour te donner une idée, si Julien fait 300 000 vues, il aura dépassé l’audience moyenne que j’obtiens avec l’émission Mise au point (MAP) de la télévision suisse romande (RTS) . C’est une sorte de « mini » Envoyé spécial auquel je collabore. Je trouvais donc intéressant de partager des informations sur l’Irak avec d’autres types de personnes et d’une autre manière.

 

C’est vrai que les reportages à la télévision sont plus dans une optique informative et surtout à propos des combats. Dans la vidéo de Julien c’est plutôt la vie quotidienne qui est mise en avant.

 

Oui, généralement on pense tout de suite aux combats, mais si tu demandes à n’importe quel militaire, il te dira que la guerre c’est 95% du temps à voyager, attendre, manger, rester entre camarades ou s’entraîner. Le temps d’action est quand même assez limité et je trouve que ça ressort bien dans son film. Par exemple, ce qu’il a produit, je ne peux pas le diffuser dans mon média traditionnel, mes producteurs ne seraient pas intéressés. Fin 2016, j’ai réalisé pour MAP un sujet sur les Free Burma Rangers à Mossoul. Pour moi, bien que ce sujet ait bien marché, on voit des aspects différents dans les deux vidéos. Les deux formats ont leurs avantages et leurs inconvénients.

 

Bernard Genier et Julien Donzé
©Fabien Wohlschlag

 

Comment s’est organisé le voyage logistiquement parlant ?

 

En tout, le voyage a duré 7 jours mais seulement 5 sur place. On est arrivé par avion jusqu’à Erbil au Kurdistan Irakien. Il faut savoir que quand tu arrives en Irak à l’aéroport d’Erbil avec les sacs, les casques et les gilets pare-balles, forcément tu attires l’attention. On te demande qui tu es, donc tu as besoin de ta carte de presse et il n’y a pas de problème. En tant qu’indépendant, Julien est aussi titulaire d’une carte de presse. Tu ne peux pas y aller « en touriste » et rentrer comme ça. Les casques et les gilets pare-balles sont considérés comme de l’armement, donc il faut des autorisations. Il faut aussi disposer d’une assurance spéciale. Quand je travaille pour la télévision je suis couvert mais quand je suis en indépendant je ne le suis pas. Pour les 5 jours qu’on a passé sur place, personnellement l’assurance m’a coûté environ 250 euros. Les Free Burma Rangers ont un bureau à Erbil, je les connais depuis assez longtemps et ils me font confiance. Ce sont surtout des américains et des britanniques chrétiens, des anciens militaires ou des anciens des forces spéciales. Quelqu’un de l’association est venu nous chercher et nous a emmené à Mossoul, à 85 km de là. Pour la petite histoire, on est resté dans le même village qui m’avait servi de base pour le reportage que j’ai fait à la fin de l’année 2016. A l’époque la ligne de front se situait au niveau de ce village alors qu’actuellement celui-ci il a été libéré. L’idée, c’est d’avoir un camp de base en retrait pour dormir, manger etc… Dans beaucoup de ces villages, les maisons ont été abandonné par les habitants. Il faut s’arranger avec les personnes qui contrôlent le village pour obtenir l’autorisation de s’établir provisoirement dans une maison et éventuellement donner un petit dédommagement. Si l’on reste respectueux, qu’on ne dégrade pas davantage les maisons, tout se passe bien. Pour la vie quotidienne, tout a été géré par les Free Burma Rangers. Par exemple, ils nous fournissaient nos rations alimentaires. On a eu aucun soucis parce qu’ils sont très bien connectés avec les gens sur place.

 

Julien seul sur un chemin de terre, avec son trépied ©Fabien Wohlschlag

 

 

Comment s’est passé le contact avec les populations locales, les soldats, les miliciens ?

 

Très bien, c’est obligatoire. C’est la base du métier, on est obligé de négocier. Avec les milices, on le voit assez bien dans la vidéo, on établit des relations, on boit le thé, on essaye d’apaiser les choses. Nous ne sommes pas chez nous. Il n’est donc pas question de passer en force. Il faut faire avancer les choses progressivement, par la discussion et le faire avec le sourire. On leur donne des petits cadeaux. Par exemple des lampes frontales. Cela se fait très naturellement. De même, le contact avec l’armée régulière s’établit cordialement car ils ont les mêmes objectifs que les Free Burma Ranger. Ils doivent également aider les populations. Après avoir libéré une zone, les militaires n’ont pas toujours les moyens de le faire. Cela les arrange qu’une organisation vienne apporter de l’eau et de la nourriture.

 

Ces zones sont risquées, parfois vous êtes au plus proche de la ligne de front, l’état islamique n’étant qu’à quelques centaines de mètres. Qu’est ce que vous ressentez à ce moment là ? Du stress ?

 

Personnellement non, c’est un environnement que je connais. J’ai pris la décision il y a longtemps de faire ce métier donc je suis à l’aise avec moi même pour cela. Mais attention, je ne me considère pas comme reporter de guerre. J’en ai fait un peu à mes débuts quand j’étais jeune, mais maintenant ce n’est pas mon activité première. Psychologiquement, tu peux être fortement impacté. Prendre trop de risques pour un scoop ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse. Je suis beaucoup plus intéressé par le fait que Julien arrive à toucher le public. Nous, notre existence en tant que journaliste a un intérêt uniquement à partir du moment où l’on peut recueillir des images, de l’info et faire passer le message au public.

 

Et Julien comment a t il vécu tout ça ?

 

Pour lui c’était la première fois, forcément tout l’étonnait. Moi, avec l’expérience, il y a des choses qui m’intéressent moins car j’en ai pris l’habitude. Quand je vois des bâtiments détruits, je fais quelques photos et je passe à autre chose, alors qu’il a passé beaucoup de temps dans les couloirs de l’hôpital en ruine. Lui, évidemment, il arrive avec un regard neuf.

 

Quelles mesures prenez vous pour réduire les risques ?

 

Il faut être prudent. C’est important mais ça vient naturellement. La première chose à laquelle il faut faire attention, c’est d’être en bonne santé. Il ne s’agit pas d’avoir une forme athlétique, seulement d’être assez robuste pour ne pas être un poids pour les autres. Ensuite, il faut s’être préparé, pas uniquement physiquement mais aussi psychologiquement, avoir le bon équipement mais aussi être réaliste avec soi-même et avec sa famille sur son engagement. Même si l’on fait tout pour réduire les risques, il sera toujours plus dangereux d’aller sur le terrain que de rester chez soi. En Irak, globalement la population nous accepte. Nous les journalistes, nous ne sommes par armés. On survit uniquement car les populations locales nous acceptent.

 

Amener un youtubeur sur une zone de guerre c’est peu commun. Certaines personnes risquent de ne pas comprendre votre démarche, qu’avez vous à leur répondre ?

 

Oui, on m’a beaucoup demandé pourquoi j’avais emmené Julien là bas, sachant qu’il a commencé par faire des vidéos comme « L’homme vomi » ou des chansons humoristiques, des choses pas très sérieuses donc. Sur ce point, je pense qu’il a parfaitement le droit d’être jeune puis d’évoluer. On a tous été jeune. Maintenant, il a quand même 30 ans donc il ne va pas faire les mêmes choses toute sa vie. S’il a envie de faire des productions différentes, je trouve ça positif.
Ensuite, avant même d’accepter de l’emmener, je lui en ai parlé directement et j’ai fixé un cadre déontologique strict qu’on pourrait résumer en 3 points essentiels :
Premièrement, on va là bas pour faire un travail précis, raconter quelque chose. Comme on se connait bien, il y a des moments où on rigole ensemble mais il faut éviter que le film donne une image faussée de la réalité : non la guerre ce n’est pas « cool » . Il faut donc ne pas y aller avec trop de légèreté et garder son sérieux. En réalité, comme je te l’expliquais, 95% du temps on est avec les gens, avec les Irakiens à rigoler, à s’échanger nos Facebook . On le voit dans le film, mais quand tu es au front, tu dois éviter que ton film donne l’impression qu’on est détendu et que ce n’est pas grave, parce que ce n’est pas vrai. Au moment où on y est allé il ne s’est rien passé de dramatique, on va dire heureusement. On n’a pas été pris en embuscade, il n’y a pas eu beaucoup de blessés donc on se rend moins compte de la dureté des combats. Une fois les Free Burma Rangers ont du soigner 70 blessés en une journée. L’essentiel de leur boulot c’est l’aide humanitaire, les distributions d’eau, de nourriture, de jouets pour les enfants mais surtout les soins à la population. Ils sont très forts dans l’intervention d’urgence. Eliya, l’infirmier birman est quelqu’un qui, en Birmanie, a sauvé des dizaines de vie, c’est vraiment leur spécialité. Mais pour moi Julien s’en est bien sorti : il a rigolé quand il le fallait et quand la situation le demandait, il est resté sérieux.
Deuxièmement, il ne faut pas donner de fausses informations. Il faut que les faits soit précis et vérifiés. Plus important encore, il faut délivrer une information non partisane, être neutre politiquement afin de produire un travail le plus objectif possible. On doit rapporter ce qu’on l’on voit sans prendre parti. C’est ce que je lui ai demandé. Enfin une dernière chose, peut être la plus fondamentale, il ne faut surtout pas manquer de respect aux gens et au pays dans lequel on va. Les gens qui sont là, qui souffrent et à qui l’on distribue de l’aide humanitaire ont tout perdu. Il n’était pas question d’avoir des gestes déplacés. Sur ce point je lui faisais absolument confiance.
Pour moi les 3 conditions ont été remplies. Le cadre était fixé et il a été respecté.

 

Merci à Bernard Genier d’avoir accordé cette interview à Radio Londres. La vidéo Un youtubeur en Irak est à retrouver sur la chaîne youtube de legrandjd.

Merci à Fabien Wohlschlag pour les photos. Son site : http://www.fabienwohlschlag.com/

Pour retrouver le reportage que Bernard a fait pour RTS en décembre 2016 : http://www.rts.ch/play/tv/mise-au-point/video/liberes-de-daesh?id=8214421

 

Fabien Wohlschlag, à qui l’on doit ces magnifiques photos ©Fabien Wohlschlag

 

©Fabien Wohlschlag

 

Fabien Wohlschlag et Bernard Genier ©Fabien Wohlschlag

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Theo Marc

Lycéen de 16 ans en Terminale ES, je m’intéresse de près à l'actualité et à l'économie, mais je suis aussi passionné par les séries tv, la high tech ainsi que le rap français.

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