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Abattoirs : animaux et ouvriers, même combat ?

Abattoir à Alençon
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Est-ce l’animal qui est une machine ? Est-ce l’ouvrier qui le tue, le découpe et le met en barquettes ? Ou bien sont-ils chacun également exploités par l’industrie de la viande ? 


Steak Machine, publié aux éditions La Goutte d’Or en février pose cette question, soulevée dans l’ambiguïté de son titre. L’auteur, Geoffroy Le Guilcher, relate son immersion pendant plus d’un mois en tant qu’ouvrier dans un abattoir bovin breton. Au contact de l’industrie de la viande, il a pu saisir le traitement subi par les animaux dans leur mise à mort. Il appuie ainsi les nombreuses alertes de l’association L214. A travers des vidéos largement diffusées, l’association alimente les débats autour des conditions d’abattage des animaux. Au-delà, elle interroge sur notre rapport à eux et à la viande qui finit dans l’assiette.

 

Entre souffrance physique…

 

Si cette prise en compte de la souffrance des animaux est la toile de fond de l’ouvrage, l’intérêt de l’enquête porte surtout sur les conditions de travail des ouvriers d’abattoirs. Au contact des autres travailleurs, Geoffroy Le Guilcher a pu saisir leurs difficultés quotidiennes. Leurs conditions de travail éreintantes, tant physiquement que moralement. Le rendement impose le traitement 600 bovins et 7 500 porcs par jours, 2 millions d’animaux par an.

Or cette exigence de productivité pousse les ouvriers dans leurs retranchements. Ils développent des pathologies spécifiques et peu reconnues par la médecine du travail, qui les obligent parfois à abandonner leur emploi, détruit par l’industrie de la viande. La cadence de travail se double d’accidents techniques, mais aussi de problèmes structurels qui nient la reconnaissance de l’animal. C’est pour ces raisons que Mauricio Garcia Pereira, ouvrier dans un abattoir de Limoges, décide en 2016 de filmer clandestinement ses conditions de travail pour le compte de l’association L214. On voit sur ses images la présence de vaches gestantes, jusqu’à « quinze par jour » selon lui, abattues et découpées.

 

… et souffrance sociale

 

Steak Machine s’inscrit dans un contexte où les esprits s’ouvrent progressivement à propos des animaux voués à la consommation. Mais le livre surtout permet de prendre conscience de la souffrance partagée par les travailleurs avec les bêtes. C’est une souffrance invisible, car comme l’a rappelé avec colère François Ruffin, lors de son discours après l’obtention du César du meilleur documentaire pour Merci Patron ! : « ce sont des ouvriers qui sont touchés, et donc on en a rien à foutre ».

Ces ouvriers eux se taisent sur leur emploi, et les lanceurs d’alerte comme Mauricio Garcia Pereira sont rares. L’un d’eux le remarque clairement, dans le documentaire Saigneurs de Vincent Gaullier et Raphaël Girardot. Cet ouvrier d’un abattoir de Vitré témoigne : « J’évite de parler de mon boulot, les gens ont peur, quand j’en parle, on me demande d’arrêter. » Mettre en lumière les métiers des abattoirs, vus avec dégoût mais pourtant nécessaire à tout mangeur de viande, c’est reconnaître la souffrance morale que subissent les ouvriers aux sein de ces usines, et par là peut-être permettre l’amélioration de leurs conditions de travail.

 

Une lutte commune pour la reconnaissance

 

En un sens, le sort des hommes et des animaux est indissociable dans les abattoirs. Chacun souffre, chacun est nié dans son intégrité. Comme le souligne l’agronome et éleveuse Jocelyne Porcher dans Vivre avec les animaux : une utopie pour le XXIe siècle, les travailleurs sont éprouvés par le fait d’être poussé à maltraiter les animaux. C’est pour cela qu’elle milite pour la fin de ce qu’elle nomme les « productions animales », les abattoirs industriels, qui méprisent autant bêtes et ouvriers.

 

Parler du sort des travailleurs dans les abattoirs permet de prendre conscience des conséquences que peut avoir un travail dicté par le rendement, tant pour les hommes que pour les animaux qui sont exploités. Ainsi Steak Machine et Saigneurs, mettent en lumière un pan méconnu et méprisé de la production de la viande. Ils interrogent aussi, en arrière-plan, sur le rapport à entretenir avec les animaux et sur le bien-fondé de leur consommation. Mais avant que la machine ne se grippe, que l’État ne prenne ses responsabilités quant à la réglementation dans les abattoirs, avant que les comportements évoluent, d’autres œuvres de ce type seront nécessaire pour montrer ce qui est, à ceux qui ne le voient pas.

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