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« Grave » : réussite horrifique et métaphorique

« Grave » : réussite horrifique et métaphorique
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Premier film de Julia Ducournau, Grave a reçu des prix prestigieux dans plusieurs festivals tels que le Paris International Fantastic Film Festival ou le Festival international du film fantastique de Gérardmer. Il a aussi acquis une réputation sulfureuse, la presse ayant relayé les réactions horrifiées du public lors des premières projections. Notre critique.


 

Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Il y a d’abord cette scène d’ouverture. Silhouette qui se jette devant une voiture qui circule sur une route de campagne. Choc. Puis la silhouette qui se relève en titubant. Un plan fixe, large, d’une minute, qui suffit à nous hébéter et à annoncer l’atmosphère du premier film de Julia Ducournau. Grave fait preuve d’une réinvention constante, il surprend, choque à chaque scène. Non pas en enchaînant des jump scares, propres au genre horrifique, mais dans des procédés de mise-en-scène d’une beauté et d’une inventivité hallucinantes. Alors qu’on suit Justine dans ses premières semaines à l’école vétérinaire, la caméra s’attarde sur ce lieu et le fait apparaître comme infiniment divers et ambivalent. Un peu comme un train fantôme nous transportant dans différentes salles qui nous jetteraient à la figure images déstabilisantes et procédés cinématographiques inattendus. De courtes scènes consistant en des zooms sur des corps d’animaux – celui d’un cheval courant sur un tapis, ou celui d’un chien fraîchement disséqué – agissent comme des inserts, comme un répit laissé au spectateur, comme la preuve de l’importance donnée à la stylisation de ce récit horrifique et profondément métaphorique.

 

Copyright Wild Bunch

 

A travers le récit des études de Justine et la découverte de sa nature cannibale, c’est le portrait d’une génération en proie aux excès que dresse Julia Ducournau. La majeure partie du film conte la période de « bizutage » des étudiants de l’école vétérinaire, qui ne prend fin qu’aux trois coups de klaxon à air comprimé retentissant dans la cour où les élèves semblent se traîner comme des zombies. Justine accepte chacune des épreuves, jusqu’à celle consistant à avaler un rein de lapin. Forcée par sa sœur, elle finit par subir cette entrave à ses pratiques végétariennes. Commence alors le début de son obsession pour la chair, animale d’abord, humaine ensuite. L’intégration dans ce groupe d’étudiants rime avec le refoulement d’une partie de sa personne, avec quelque chose en elle qu’elle doit tuer. Le plaisir de l’amour charnel réveille le goût de Justine pour le sang humain, quant aux pratiques des étudiants lors des soirées d’intégration dépeintes dans des travellings vertigineux, elles semblent parfois presque aussi triviales que le cannibalisme.

Lors de sa projection au festival de Toronto en 2016, certaines scènes de Grave auraient provoqué l’évanouissement de plusieurs spectateurs, le film pouvait ainsi se targuer d’avoir acquis une réputation à laquelle les amateurs du genre horrifique ne resteraient pas insensibles. Fait qui aurait pu faire penser que le premier film de Julia Ducournau regorgerait de scènes gores ou d’effroi pure. Il n’en est rien. Grave est un film de sensations, qui met en avant les corps de ses personnages et en particulier les transformations que subit celui de Justine. A grands renforts de gros plans, la réalisatrice s’attarde tantôt sur une peau dévastée que l’on arrache suite à une allergie, tantôt sur la chair mordue qui cède sous la pression des canines, ou sur des cheveux avalés que l’héroïne tire de sa gorge avec une difficulté qui n’a d’égal que l’écoeurement qu’on ressent devant cette image. Le fait est que la découverte délectable du goût de la viande humaine par Justine, ce grignotage curieux d’un doigt fraîchement sectionné, est bien plus perturbant que n’importe quelle effusion de sang. Ces scènes sont accompagnées par une musique grave, tonitruante, un orgue vibrant, presque électrique, qui participe à la mise en place d’une atmosphère oppressante.

 

Grave est un premier long-métrage qui marque par son originalité et son audace, culminant dans son retournement final. Sa réussite repose également sur la prestation de sa jeune actrice, Garance Marillier, époustouflante dans le rôle pourtant difficile de Justine. Le talent indéniable de sa réalisatrice et sa réflexion sur l’adolescence et notre société font qu’on ne peut pas simplement le définir comme un film gore : tout en évitant les écueils du genre, le film de Julia Ducournau le renouvelle et le sublime.

 

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Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

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