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Hikikomori, ou la solitude volontaire mais subie

Hikikomori, ou la solitude volontaire mais subie
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Ni paresseux, ni autistes, ni souffrant de handicap mental ou psychique, ils se sentent accablés par la société. Ils ont le sentiment de ne pas pouvoir accomplir leurs objectifs de vie et réagissent en s’isolant de la société. “Le regard des passants n’est pas confortable à supporter”, dit l’un d’entre eux. Partons à la quête des personnes les plus solitaires au monde, et qui choisissent de leur plein grès cette condition exclusive et peu commune.


 

Qui sont-ils ?

 

Au Japon, les Hikikomori, littéralement « être confiné » ou « retrait social aigu »sont des adolescents ou des adultes qui se désistent de la vie sociale, souvent à la recherche de degrés extrême d’isolation et de confinement.

Le psychiatre Tamaki Saitō les définit comme étant “un phénomène devenu problématique vers la fin des années 1920, qui implique un enfermement volontaire dans une maison ainsi qu’une non participation aux activités de la société pour une durée partant de six mois ou plus. Cela reste néanmoins indépendant de tout problème psychologique.

Dernièrement, les chercheurs ont suggéré cinq critères spécifiques et qui permettent de diagnostiquer un hikikomori :

  1. l’individu passe l’entièreté de sa journée enfermé dans une pièce ou dans sa maison ;
  2. sa fuite est marquée et persistante de toute situation dite de socialisation ;
  3. des symptômes qui interfèrent de manière significative la routine personnelle de l’individu, qu’elle soit professionnelle ou scolaire, de même que des activités sociales ou relationnelles ;
  4. l’individu perçoit son enfermement comme étant bénéfique et « égo-syntone » ;
  5. une longue durée de confinement.

Il y avait environ 230 000 hikikomori au Japon en 2010, soit près de 0,2 % de la population (qui est de 127 millions). Près de la moitié (44 %) le seraient devenus à la suite de problèmes d’emploi ou de recherche d’emploi. 70 % sont de sexe masculin, et 44 % ont la trentaine. Leur nombre va croissant puisqu’il a été comptabilisé 264 000 hikikomori au Japon en 2011.

Ce phénomène n’est pas lié à ce qu’on dénomme « addiction » à Internet ou aux jeux vidéo. En réalité, Internet et les jeux vidéo contribuent simplement à réduire le besoin de communication en tête-à-tête avec ses semblables.

 

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http://www.news.com.au/lifestyle/real-life/wtf/around-1million-japanese-lock-themselves-in-bedrooms-and-will-not-come-out/news-story/50ee16e8e54d84ae11405795e4fbb111

 

Quelques cas en France

 

L’hikikomori n’est pourtant pas lié à la seule culture japonaise, comme en témoigne la présence de cas en Oman, en Espagne, en Italie, en Corée du Sud et, depuis peu, en France.

Le docteur Guedj-Bourdiau, responsable du Centre psychiatrique d’orientation et d’accueil à l’hôpital Saint-Anne à Paris, explique avoir recensé, au cours des quinze derniers mois, « une trentaine de cas qui concernent des adolescents à partir de 16 ans, mais aussi des jeunes gens de 25-30 ans qui ont une vie sociale des plus réduites après avoir eu des difficultés à terminer leurs études supérieures ».

 

De plus en plus de reclus

 

Selon Takahiro Kato, professeur du département de neuropsychiatrie de l’université de Kyushu au Japon : « Au cours de leur vie, 1,2 % des Japonais sont atteints ». Il ajoute par ailleurs que « dans un avenir proche, il y aura près d‘un million de cas au Japon, ce qui aura un impact socio-économique dans le pays ».

Certains spécialistes n’hésitent d’ailleurs pas à qualifier ce phénomène d’épidémie. Les premiers signes d’absentéisme scolaire ou d’isolement peuvent parfois être repérés dès l’âge de 12-13 ans. En outre, certains parents, honteux d’avoir un enfant concerné, tardent à consulter. De telle sorte que le processus continue à progresser, sans pour autant pouvoir y trouver une solution quelconque.

La question que l’on peut se poser est la suivante, autre que celle de parvenir à trouver un remède : comment est-il possible de rester isolé pendant si longtemps, parfois des mois ou encore des années sans devenir fou ?

Il serait plausible de dire que pendant cette longue durée d’isolement, les pensées des hikikomori sont extrêmement actives, même si leurs corps restent sédentaires. Puisque les symptômes progressent et s’étendent sur une période progressivement croissante, l’individu apparaît aux autres comme étant paresseux ou agissant comme quelqu’un de léthargique. Mais il y a souvent une multitude de conflits profonds et forts, des sentiments fébriles cachés sous la surface. À l’évidence, les personnes vivant en retrait n’expérimentent pas l’ennui, loin de là, même si ils passent leurs journées à ne rien faire. Leurs pensées sont occupées, ne leur laissant aucun espace psychologique pour un sentiment d’ennui.

 

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http://www.express.co.uk/life-style/health/589919/Japan-disease-hikikomori-spreads-million

 

 

Pression sociale, poids économique et ingérence politique

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http://idec2016.org/wp/speakers/kageki-asakura/

 

Kageki Asakura, membre de l’université de Shure, décrit que le manque d’estime de soi est également une des raisons pour lesquelles certaines personnes deviennent des reclus. Une étude réalisée en 2014 sur des jeunes adultes de sept pays (entre autre le Japon, les États-Unis, et la Corée du Sud) montre que les Japonais se classent au plus bas en terme d’autosatisfaction. De plus, le regard pesant que certaines personnes peuvent avoir à l’encontre des individus qui s’extraient de la société aggrave davantage la situation.

L’Institut National pour la Promotion de la Recherche  au Japon a par ailleurs déclaré que si les travailleurs non-réguliers et les chômeurs incluant les hikikomori nés entre 1968 et 1977 vieillissent, ils auront besoin de protection sociale. Les prestataires de cette couverture sociale pourront augmenter jusqu’à atteindre environ 800 000 personnes et les dépenses sociales supplémentaires pourraient s’élever jusqu’à 200 milliards de dollars.

Des politiques appropriées telles que les assistances financières et psychologiques pourraient alors aider à transformer les hikikomori en main d’œuvre active. Cela boosterait la production économique globale mais aiderait aussi à réduire les dépenses sociales.

Eriko Ito, conseiller à l’Institut de Recherche Nomura à Tokyo, s’exprime sur le sujet : « On devrait changer notre manière de penser vis-à-vis du soutien qu’on leur apporte. C’est un investissement plus qu’un coût. » En effet, d’après des calculs fondés sur les données les plus récentes fournies par le Ministère de la santé, du travail et de la protection sociale, chaque bénéficiaire actuel des protections sociales qui deviendrait contribuable au cours de sa vie (en payant les impôts) rajouterait entre 78 million yen ($702 000) et 98 million yen aux finances publiques.

Le plan du gouvernement est donc de soutenir les hikikomori et autres jeunes personnes rencontrant des difficultés, en les rendant davantage « indépendants ». Cette décision s’est traduite par la construction d’infrastructures spécifiques tels que des centres d’aides psychologiques ou encore la mise en place de plans de soutiens qui induisent des visites de spécialistes afin d’encourager les reclus à sortir de leur maisons.

Néanmoins, cette mobilisation connaît quelques résistances. Plus de 65 % des hikikomori déclarent qu’ils ne sont pas désireux de ce type de services puisqu’ils sont incapables de communiquer ou encore parce qu’ils restent réticents à l’idée de parler de leur situation avec un étranger, aussi qualifié soit-il. Cette mise en valeur du travail peut pousser les hikikomori à se retrancher davantage dans l’isolation. Puisqu’en accentuant le devoir qu’ils doivent à la société, ces programmes (censés aider) peuvent faire culpabiliser et rendre honteux les patients.

« Cette politique de réinsertion soumet une certaine pression aux hikikomori », selon Kageki Asakura. « Le gouvernement cherche à les réinsérer au sein de la société en les soumettant à nouveau aux éléments qui les ont fait fuir, soit le travail et les examens, afin d’obtenir des travailleurs recevant un salaire, prêts a payer leurs impôts. Pourquoi, au lieu de faire tout cela, ne pouvons-nous pas tout simplement les encourager à poursuivre leur bonheur ? »

 

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Extrait de « Welcome to NHK », un anime japonais basé sur le manga de Tatsuhiko Takimoto, et qui dépeint la vie d’un hikikomori : Tatsuhiro Satō.

 

Le problème est beaucoup plus complexe, soulignant non seulement l’économie stagnante du Japon mais également les valeurs socioculturelles enracinées et qui mènent certains individus à déchanter.

Même pour les Japonais en bonne santé et ayant un emploi stable, il y a une réelle érosion de leur mode de vie et un souhait d’abandon des valeurs qui dictent l’individu. Quoi de mieux que de fuir le stade de pion dans les rouages sélectif des entrées d’universités et des entreprises en se retirant complètement ?

Selon Michael Zielenziger, journaliste et écrivain américain, les conditions de ces personnes parviennent, non pas à leurs paroxysmes, mais plutôt à une sorte d’objection consciente de leur statut comparable à celui de mannequins bloqués sur un tapis roulant qui évolue de l’école au travail. Leur comportement est progressiste et rebelle dans un monde qui prime la conformité. Ces individus deviennent porteurs de bon sens dans une société malade. Sans pour autant tenir en compte la détresse psychologique dans laquelle se trouvent coincés les hikikomori, pour Zielenziger, ainsi que pour de nombreux chercheurs occidentaux, un rejet de la société comme celui-ci est un choix compréhensible bien que tragique.

Bien que le gouvernement ait pris ces précautions lors de sa prise de parole concernant le phénomène, en évitant l’utilisation de termes comme « fainéants », le blâme reste jeté sur ces personnes. Les couvertures médiatiques occidentales citent les valeurs strictes de la société japonaise comme cause aux hikikomoris, tandis que les médias japonais sont plus susceptibles de pointer du doigt les parents ou encore les individus eux-mêmes, les décrivant comme lâches ou incapables.

Les hikikomori sont ainsi placés entre deux narrations conflictuelles : ils seraient le symbole d’une sorte de résistance passive à la société japonaise mais sont aussi représentés comme un refus égoïste d’aider économiquement le pays. En s’abstenant de comprendre cette pathologie, le gouvernement japonais ne parvient donc pas à ramener ces individus vers la société.

 

Ils inspirent et s’ouvrent au monde

 

La seule façon de comprendre la vie d’un solitaire est de regarder le monde de son point de vue. Le clip du musicien britannique Bonobo, « No Reason » illustre ce point de vue de manière hypnotisante. Utilisant une mise en scène gigantesque, et une minuscule caméra, le clip nous donne l’impression d’un espace confiné, d’anxiété, mais aussi d’un écoulement de temps illimité et éternel qui afflige quotidiennement les hikikomori.

 

 

En parallèle, des personnes qui ont vécu en tant que reclus ont choisi de partager leurs histoires en publiant un magazine intitulé « Hikikomori Shimbum », écrivant leurs propres articles et procédant à la mise en page eux-mêmes. Le magazine réunit des articles dans lesquels les hikikomori décrivent leurs propres expériences et comment ils sont parvenus à surmonter leur enfermement.

Naohiro Kimura, un homme âgé de 32 ans, originaire de Tokyo est le rédacteur en chef de ce magazine. Il a vécu en tant que hikikomori pendant 10 ans après avoir raté un examen à l’université, et sa relation avec ces parents s’est détériorée. Il a eu l’idée de ce magazine peu de temps après être enfin sorti de sa solitude. « J’ai ressenti le besoin de soutenir les personnes qui se sont, elles aussi, mises en retrait par rapport à la société. Pour faire cela, je savais qu’il était important de faire entendre leurs voix », dit Kimura.

 

Visage caché de la société japonaise, les hikikomori se complaisent dans la solitude. Elle est leur carcan douloureux, leur bouclier face à une société sourde aux plaintes des plus faibles, leur pire et meilleure arme. Ils sont le reflet d’un monde trop brut, déshumanisant, qui produit plus qu’il ne chérit, qui détruit plus qu’il ne construit. Hikikomori, une étiquette de plus puisqu’au lieu de comprendre, on préfère étiqueter.

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Hajar Ouahbi

Nantaise, en Terminale L, possédant une soif ardente de découvrir le monde autour d'elle.

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