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« Love », la série la plus irrésistible du moment

« Love », la série la plus irrésistible du moment
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Personne n’en parle, et pourtant : la saison 2 de Love est en ligne depuis le 10 mars. Série Netflix créée par Judd Apatow, elle met en scène la relation complexe de deux trentenaires à Los Angeles. Critique d’une série tendre, drôle et d’une affolante justesse.


 

À Los Angeles, deux trentenaires, Gus, professeur particulier sur le tournage d’une série télévisée et Mickey, programmatrice dans une radio par satellite, ressortent chacun d’une relation difficile. Leur rencontre va être mouvementée.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Il est gauche, réservé et pas franchement charismatique. Un brin idéaliste, aussi. Et gentil. Trop gentil. Quand il s’excuse, il le fait 25 fois. En soirée, avec ses potes et ses voisins un peu perchés, il écrit et compose des musiques de fin pour les films qui n’en ont pas. Dans la vie, il donne des cours à une enfant star qui le martyrise, sur le plateau d’une série ado à succès. Elle, c’est différent. Elle est paumée, impolie et totalement dépendante. « Love and sex addict », ascendant alcoolique. Épaules baissées et bras ballants, comme si le poids de toute une vie s’abattait constamment sur ses épaules. Gus et Mickey : les créateurs de la série auront poussé la bizarrerie jusque dans les prénoms des deux protagonistes. D’un côté, la pétillante Gillian Jacobs (Community) ; de l’autre, le très apatowien Paul Rust.

Drôle d’effet que procure le tableau initial de Love. Éternelle arnaque de la vraie-fausse romcom conventionnelle ? Ou, au contraire, variante pop et délirante du genre ? De notre côté, on penche pour la seconde option. Love raconte l’histoire d’une rencontre impromptue, celle de ces deux êtres que tout oppose, excepté leurs singularités respectives. On essaye, bien sûr, de les étiqueter mais l’affaire est aussitôt enterrée. Gus est-il vraiment un nerd ? Pas vraiment. Il est sociable, réservé mais pas renfermé. Est-il davantage un geek ? On ne le voit jamais jouer aux jeux vidéo. Mickey est-elle aussi insensible qu’elle ne le pense ? Alors pourquoi ses émotions la rattrapent-elles à ce point ?

 

Photo by Suzanne Hanover/Netflix

 

Crise existentielle

 

C’est que la situation est bien plus complexe et bien plus profonde que ce que la série laissait présager au début de sa première saison, diffusée incognito il y a maintenant un an sur Netflix. Comme souvent chez Judd Apatow (Freaks and Geeks, 40 ans, toujours puceau, Crazy Amy), ici showrunner et scénariste, ses personnages sont en proie au doute. Pas un doute métaphysique, retors, lointain. Un doute concret sur le sens d’une existence qui ne les satisfait pas. A l’image du fracassant « I just thought there would be more » prononcé par la mère de Boyhood (mal-être transgénérationnel ?), Gus et Mickey en veulent plus — ou plutôt, ils espéraient plus. Légitimement, d’ailleurs. Car ce « plus » était une promesse.

© Netflix

Une promesse venue des films, des séries et de toutes les histoires populaires auxquelles ils s’accrochent depuis les eighties. Dans chacun de ces récits, c’est ainsi : un évènement fait sens dans la vie de personnages qui leur ressemblent. Avec lesquels ils entrent en connivence. C’est pourquoi, précisément, ils se réfugient si fréquemment dans des univers de fiction, développent autant de fan theories et érigent Die Hard et Friends en mythologie — car ces œuvres comblent le gouffre laissé béant par leur quête de sens dans le réel.

Plus tristement, c’est aussi là l’origine d’une telle désillusion collective, arrivé « à ce moment du film où il devrait se passer quelque chose mais où rien ne se passe » — fantastique dialogue au cœur de l’épisode 4. De ce désenchantement mélancolique naît une double errance. La leur, évidemment, mais également celle de la trame de la série elle-même, construite en zigzags et en allers-retours imprévisibles, supplantant toute convention scénaristique. Gus et Mickey errent dans Los Angeles (territoire de récit s’il en est) ; mais c’est aussi Los Angeles qui erre en eux.

 

Génération texting

 

Une autre grande force de Love est de saisir avec une minutie miraculeuse le quotidien et les mœurs des millennials, des plus évidentes (le réflexe Uber, les vidéos d’animaux mignons qui inondent Internet) aux plus dissimulées (les écouteurs qui s’emmêlent, les codes Wi-Fi interminables). C’est bien simple : à notre — humble — connaissance sériephile, jamais personne n’avait filmé si justement l’art du texting ; l’interminable attente du message, la recherche du mot juste, la quête de l’émoticone parfait, les sms écrits puis effacés, le stalk généralisé…

D’aucuns y ont décelé une extrême indécence. À disserter ainsi sur leur sort, ces gens-là en oublieraient qu’ils sont des privilégiés. Étrange reproche : le choix d’un sujet, d’un milieu (les petits bourgeois démocrates de Los Angeles) n’exclut pas un regard lucide (et d’ailleurs très cru) sur sa situation. Matériellement comblés mais moralement désespérés, Gus, Mickey et les personnages qui gravitent autour d’eux ont pleinement conscience de leurs conditions matérielles d’existence ; à aucun moment ils ne se considèrent comme des rejetons du système. Au contraire, ils savent qu’ils sont les winners suprêmes de la mondialisation. Et justement : ils comprennent d’autant moins ce malaise qui persiste dans leur fort intérieur. Leur déchéance est morale, collective — on en revient à cette fameuse « quête de sens » — et il y aurait là, pour le coup, quelque chose de l’ordre de la conscience de classe.

 

Photo by Suzanne Hanover/Netflix

 

Mais on s’éloigne : Love ne parle (presque) que d’une relation, des sentiments qui la traversent. De leur complexité. Et de la façon dont ils domptent, dominent, bon gré mal gré, le quotidien de deux êtres en perdition. La série se déroulant sur des temporalités très courtes (un épisode pour 24 heures dans la vie de Gus et Mickey environ), elle suit les plus infimes variations de l’état de chacun des personnages. C’est beau, drôle, décalé. Et toujours terriblement compliqué. Quand une situation semble enfin clarifiée, c’est en fait « so complex » (« She is complex… I don’t know, I love it »). Et l’apprentissage de l’autre repart de plus belle, sans jamais rien perdre de sa cohérence. Approfondissant encore l’énigme qui, au fond, traverse la série depuis le tout début : peut-on s’aimer quand on exècre l’amour ?

 

Love intègre avec une justesse stupéfiante la quête de sens et les us technologiques des millenials. Mais surtout, elle émeut. Attendrit. Et ébranle, grâce à l’écriture fine d’un Apatow plus drôle et décalé que jamais. De quoi tomber in love de cette irrésistible série.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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