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Pierre Langlais : l’art délicat de la critique de séries

Pierre Langlais : l’art délicat de la critique de séries
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Il aura fallu attendre 2011, année du 55e anniversaire du Masque et la plume pour que fasse irruption sur la radio « Le Mouv ‘», une émission séries équivalente à sa cousine cinéphile de France Inter. Son nom : Saison 1 Episode 1.  A sa tête, un homme qui deviendra l’un des spécialistes séries les plus demandés par les médias : Pierre Langlais. Après avoir officié sur la radio publique, Slate, L’Optimum ou encore Canal plus, il travaille actuellement pour Télérama et LCI. Il évoque son travail avec une passion débordante, et casse le cliché du critique de séries affalé devant son canapé, qui s’amuse à dézinguer avec un cynisme à la Docteur House.


 

Quand vous devez expliquer à quelqu’un que vous rencontrez pour la première fois votre métier de spécialiste des séries, comment lui présentez-vous votre profession ?

Je lui dis que je suis journaliste parce que j’ai une carte de presse comme n’importe quel autre journaliste. Je pourrais parler de politique, de sport ou d’autre chose, sauf que je parle de séries télé. Après je précise que je suis critique, c’est une partie importante de mon boulot. Il est vrai que je passe beaucoup de temps à faire des interviews, à réfléchir aux tendances, à discuter de la place de l’image de la société, et à aborder des sujets de fond par rapport aux séries. Mais je passe aussi du temps à simplement les critiquer. C’est pour ça que je m’applique à dire que je suis journaliste/critique, car les deux sont à mon avis conciliables. Cela sous-entend une complexité du métier mais aussi une déontologie, mot extrêmement important pour moi.

 

Votre passion pour la fiction sur le petit écran s’est forgée à quelle période et avec quelles séries télé ?

C’est difficile de répondre, car il s’agit de se projeter dans le passé et d’essayer de toucher la corde sensible. J’admets toujours que j’accorde autant d’importance à l’émotivité qu’à la technicité. Ce n’est pas forcément les séries que j’ai trouvées les plus réussies que je vais revoir, mais celles qui m’ont fait vibrer. C’est vrai que je place toujours Dawson dans une place particulière, parce que je me souviens avoir été ému devant ma télé en regardant cette série. Et j’avais ressenti quelque chose de l’ordre du désir et du rêve, qui me touchait dans cette œuvre-là. Quoi qu’on puisse en penser, aussi ridicule qu’on puisse la considérer parfois. Après, il y a eu Le Prince de Bel Air, Les Simpsons et plein de choses que j’ai regardées assez jeune. Mais ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai commencé à regarder les séries avec une vision critique qui s’est forgée sur The Wire, Breaking Bad, Battlestar Gallactica. Et ensuite sur Engrenages, les Revenants, Ainsi soient-ils et bien d’autres. Chaque semaine, chaque année, mon regard s’aiguise au fur et à mesure que je suis mis en contact avec d’autres formes de narration, avec des séries danoises ou israéliennes par exemple. Je n’ai pas la science infuse, je suis comme le téléspectateur. Quand j’ai la chance de tomber sur quelque chose qui me donne l’impression que je découvre encore, c’est à ce moment-là que je considère que j’ai une belle série devant moi. J’ai envie de bien critiquer cette série, parce que j’ai l’impression qu’elle a ouvert une nouvelle porte dans mon travail. Pour moi, tout critique continue de découvrir tout au long de sa carrière.

 

Comment êtes-vous devenu spécialiste des séries télévisées ? Est-ce que vous êtes allé vers les séries ou est-ce que c’est le monde des séries qui est venu à vous ?

Un peu des deux ! A la base je voulais faire du journalisme. J’ai fait une fac de lettres pour entrer en école de journalisme. Je regardais les séries télé mais j’étais davantage amateur de cinéma. Au début de ma carrière j’ai d’abord fait de la critique cinéma, mais je ne trouvais pas de boulot. Et le hasard a fait que je suis tombé sur une annonce pour un magazine sur les séries qui s’appelait Génériques. J’ai commencé à y travailler, c’était un beau magazine ludique, fun et pop qui parlait avec intelligence des séries. J’ai compris que la France n’était pas très au fait et pas passionnée par elles. J’ai commencé à écrire et à m’y intéresser de plus en plus. Puis un jour il y a huit ans, je me suis dit que c’était un domaine à creuser. J’ai abandonné mes autres boulots et j’ai décidé de n’écrire que sur les séries télé et ça a marché. J’ai eu beaucoup de chance, c’était à une époque où il y avait encore peu de gens qui voulaient faire précisément ce métier-là.

 

Vous écrivez pour Télérama, comment se passe l’écriture de vos critiques, vous prenez des notes à chaud juste après le visionnage, ou vous laissez mûrir votre opinion ?

La différence entre le critique et le spectateur est importante. J’ai une grille de lecture, ainsi que des connaissances et un savoir-faire qui font que je ne suis jamais seulement dans la réaction, mais aussi dans la capacité d’analyse.
Au moment où je vous parle, je viens de finir le premier épisode de la dernière saison de Rectify. Autant vous dire que je suis particulièrement ému. Là j’ai pris quelques notes, mais c’est quatre ans de visionnage d’une série qui m’a énormément touchée et qui est l’une de celles que j’ai le plus défendue.
Pour la majorité des autres, évidemment j’ai des post-it sur lesquels je griffonne plein de choses, ça me permet de structurer ma réflexion. Ceci dit, ce n’est pas toujours à chaud que j’écris. Parfois je n’ai pas le temps, j’ai autre chose à écrire avant, et c’est pour ça que ces notes sont une sorte de câble relié à mes émotions, me permettant ensuite d’y retourner et de pouvoir écrire ma critique. A ces notes viennent se mêler l’expression de deux sentiments : d’abord une sensation émotive quant à ma réaction en tant que téléspectateur et être humain face à une série. Enfin, l’autre moitié de ma critique est constituée de l’expression de mon savoir-faire, et de ma connaissance sur la mise en scène, la qualité de la production, la photo etc. C’est au croisement de ces émotions et de ma considération technique, que sort ma critique.

 

Est-ce que le fait de travailler à Télérama implique un souci d’intellectualisation des séries ?

Ce que vous appelez intellectualisation, j’appellerai ça respect de la complexité de la matière sérielle. Non seulement pour moi-même parce que je suis diplômé en littérature, et fils de professeur de philosophie. Je suis donc quelqu’un qui aime réfléchir et qui aime le faire sur toutes choses.
Mais aussi parce qu’il ne faudrait pas prendre les téléspectateurs et les lecteurs pour des cons. Je pense que les gens sont curieux de réfléchir à ce que les séries peuvent raconter. Cela ne veut pas dire qu’il faut écrire de manière pédante mais plutôt le faire sincèrement, et ne jamais oublier que si la série télé est une matière intellectuelle, c’est aussi une matière de pop culture.
C’est toujours à mon sens une erreur de vouloir séparer les deux. Il faut aussi être capable de trouver les bons mots et la légèreté, pour que tous ceux qui voudraient me lire et regarder des séries télé puissent avoir accès à ma réflexion.
Du coup, il y a un souci d’accessibilité qui doit se faire et il faut ainsi s’adresser au public le plus large, même si on sait très bien qu’en fonction des médias pour lequel on travaille, on s’adresse à un certain public. Je crois qu’il faut aussi avoir conscience que les séries d’auteur resteront coincées dans un certain microcosme et les séries grand public dans un autre moins réduit.

 

Vous êtes membre de l’association des critiques de séries (l’ACS). Quels en sont les objectifs et peut-on parler d’un équivalent sériel du syndicat de la critique du cinéma et de la télévision ?

Ce n’est pas exactement la même chose. J’ai fait partie pendant des années du syndicat de la critique du cinéma et de la télévision. Mais j’ai préféré ensuite aller cofonder l’ACS il y a deux ans pour avoir des ambitions plus précises, et être vraiment concentré sur les séries.
Les objectifs, c’est d’abord réfléchir ensemble à ce qu’est la critique de série qui est quelque chose d’assez jeune. Ensuite se regrouper afin d’échanger, parce qu’on a la chance de faire un métier de passion. C’est aussi soulever des problématiques comme notre liberté d’expression, notre relation à la communication et notre regard par rapport à la production française en particulier.
On n’est pas un syndicat, mais on essaye aussi de défendre nos intérêts et d’aider nos membres les plus fragiles qui n’ont pas la chance comme moi et d’autres camarades de faire partie d’une boîte et d’avoir un CDI. Enfin on considère qu’on a une place à tenir dans l’évolution des séries en France, c’est pour ça qu’on remet des prix tous les ans (NDLR : l’ACS récompense les meilleures séries, acteurs, scénaristes et réalisateurs). On a envie d’être entendu, de participer à une réflexion, de faire en sorte que notre voix et donc notre critique puisse avoir un impact sur la qualité de la production française.

 

Si quelqu’un vous dit : « je souhaite devenir critique de séries télévisées », que lui répondez-vous ?

Dans les écoles de journalisme y compris à l’époque où j’y étais, il y a douze ans, on nous disait toujours «  oh la la vous allez voir, il n’y a pas de boulot, ça va être difficile, vous allez en chier » et c’est vrai !
Mais si vous en voulez vraiment, à mon avis vous pouvez avoir du boulot. Il faut être patient, travailler dur et insister. Je crois que le plus important aussi c’est d’être passionné et le vouloir à tout prix. Souvent les gens me demandent « comment vous avez fait pour avoir autant de boulot, et pour avoir encore une présence médiatique et travailler tout le temps sur les séries ?  Je réponds toujours que le plus important c’est que, je crois que quand les gens ont accepté de me rencontrer, ils ont vu que j’étais à fond, et que j’y croyais à mort !
Quand je parlais de séries, je faisais des moulinets avec les mains et aujourd’hui ça fait presque dix ans que je fais ce boulot, et je crois que les gens continuent de ressentir ça. Je me rends compte que même quand je suis fatigué, même quand j’ai eu une journée difficile, dès que je me mets à parler de séries,  je ne peux plus m’arrêter et je peux vous parler pendant des heures.  Si vous avez ça, peu importe le sujet, vous finirez par y arriver. Parce que les gens en face de vous se diront : « ce mec me donne envie ».  Il faut ne faut pas être cynique, il faut être sincère. Mais il faut aussi bosser, apprendre à écrire. Bref, il faut être journaliste, j’en reviens à votre première question.

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Junior Ekemi

Lillois, passionné de fiction, de sport , de lecture et de sorties culturelles.

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