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Proust et le téléphone d’Hitler : Internet, une machine à compiler les vestiges

Proust et le téléphone d’Hitler : Internet, une machine à compiler les vestiges
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Le mois dernier, Proust a côtoyé Hitler sur internet. Analyse d’un rapprochement forcé vertigineux qui nous force à réfléchir sur les notions de temps et d’espace à l’intérieur même de nos fils d’actualités.   


 

L’Histoire surgit de temps en temps sur les réseaux sociaux. En 2014, l’historienne Laurence Hillerin publiait La comtesse de Greffuhle, livre dans lequel un paragraphe intitulé « une apparition de Marcel Proust ? » est consacré à l’analyse d’une archive vidéo du mariage d’Armand de Guiche et d’Elaine Greffulhe, deux figures éminentes de l’aristocratie parisienne du début du XXème siècle. Dans cette vidéo on aperçoit, parmi les hommes et les femmes qui descendent l’escalier de l’église de la Madeleine, un homme qui apparait soudainement, vêtu d’un pardessus gris et d’un chapeau melon. Cette silhouette fugace contraste fortement avec le faste de la cérémonie et de ses invités arborant de riches tenues d’apparat. L’historienne justifiait dans son livre que cet homme avait de bonnes chances d’être l’écrivain Marcel Proust, qui se trouvait par ailleurs être un ami proche du marié.

Pourtant, il aura fallu près de trois ans pour que le grand public ait connaissance de la découverte de Laurence Hillerin. Plus précisément, il aura fallu attendre que le chercheur canadien Jean-Pierre Sirois-Trahan mette à son tour la main, et ce sans avoir connaissance des travaux de Mme Hillerin, sur ce court film d’archive et qu’il décide de communiquer sa découverte dans la Revue d’études proustiennes (Classiques Garnier). Cette fois-là fut la bonne. La mécanique médiatique, aidée par une stratégie de communication maitrisée, se mit en marche et le monde entier découvrit ces quelques secondes d’un autre temps, capturées pour l’éternité par les sels d’argent d’un film noir et blanc 35mm, le 7 novembre 1904. Non sans susciter l’émoi des fans inconditionnels de l’écrivain français — l’écrivain Charles Dantzig publia un billet plein d’émotion dans Le Monde du 21 février 2017, billet dans lequel il affirma s’être senti « comme une fleur qui s’ouvre » à la découverte du film —, la nouvelle se répandit comme une trainée de poudre et chaque média sérieux publia un article, un commentaire ou à défaut une brève sur le sujet.

 

 

Toute personne qui suit un minimum les actualités n’a pu échapper à l’exhumation de ce vestige de l’Histoire. Proust a surgi sous nos yeux. Il est apparu dans le champ de la caméra, a traversé l’image tremblante et puis s’en est allé dans l’inconnu du hors-champ. Il s’est aussi invité dans tous les fils d’actualités de nos réseaux sociaux et puis s’est effacé, balayé par le flux continu d’informations de toutes sortes. Il a été chassé par la foule et la publication suivante.

Aussi la silhouette mouvante du futur auteur de La Recherche entre-t-elle fortement en résonance avec sa propre image numérique noyée dans l’internet mondial. Proust se fraye un chemin dans l’agitation mondaine du début du XXème siècle et dans les milliards de données numériques échangées dans le monde chaque seconde. A la fois partout et nulle part, ce promeneur pressé évolue au sein d’une chronologie repensée par les algorithmes de hiérarchisation des contenus, il passe dans le temps divisé des réseaux, un temps fractionné, discontinu, éclaté.

Le téléphone d’Hitler, vendu 243 000 $ – DR

C’est ainsi que le film de Proust se retrouva, dans le fil d’actualité Facebook de l’auteur de ces lignes, à moins d’un centimètre du téléphone rouge d’Hitler vendu le 19 février 243 000 dollars aux enchères, un autre vestige récemment extirpé des profondeurs de l’Histoire par l’actualité. La proximité soudaine de ces deux objets que rien ne peut relier, témoins de deux réalités historiques distinctes et imperméables, ne peut que donner le vertige et nous inviter à nous questionner sur notre rapport aux événements et à l’information.

 

Si internet accélère les échanges et facilite les liens, il contracte aussi parfois l’Histoire — et les histoires — et crée des rapprochements forcés. Il appartient alors à tout un chacun de prendre le temps de déplier les mécanismes, de séparer ce qui a été hâtivement compilé et de réintroduire des espaces vitaux entre les réalités, ne serait-ce que pour respirer un peu, À la recherche du temps perdu.

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Nicolas Ruinier-Caubet

Etudiant en Khâgne et passionné par la politique, la musique et la littérature.
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