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Watson au pays des médias

Watson au pays des médias
Estelle Aubin

Il est là, en face, à quelques pas, trônant sur sa frêle chaise. Aussi enchevillé à son inépuisable pull noir qu’à son activisme, son regard austère intimide. Paul Watson, militant écologiste, s’est convié à une conférence citoyenne pour nous raconter son combat.


Son cheval de bataille ? Protéger coûte que coûte les océans. Une lutte amorcée depuis ses onze ans, poursuivie au sein de la direction de Greenpeace puis affermie en 1977, avec la fondation de l’ONG Sea Shepherd. Contre vents et marées, l’homme défend les espèces marines. Si son militantisme apparait controversé car prêchant volontiers la « stratégie de l’agressivité sans violence », ce canadien a trouvé refuge en France après avoir été classé sur la liste rouge d’Interpol, le faisant objet d’un mandat d’arrêt. Il devient le premier réfugié écologiste de France.

Partie à la rencontre de ce « pirate des mers » avec l’intention de brosser un portrait de son action militante, je fus, au lieu de cela, interpellée par sa vision du système médiatique. Lucide, il le dépeint comme un univers mercantile. Habile, il admet sans détour jouer le jeu des médias afin de recueillir quelques échos.

 

Peopolisation à outrance

 

Lorsque Paul Watson énonce sa conception du processus médiatique, il détonne. Cette consonance n’est que rarement reconnue par les activistes. Il avoue aisément que la stratégie médiatique revêt une importance cruciale dans son militantisme. Selon lui, il faut incorporer un des éléments du triptyque « sexe-violence-célébrité » pour attiser les regards.

C’est ainsi qu’en 1977, il invite Brigitte Bardot à côtoyer les phoques sur la banquise. Les journaux en feront leur miel. Toujours animé par l’envie d’élargir son audience, le marin s’est récemment allié à Pamela Anderson. Conjointement, leur parole s’ancre dans le débat public. Usant de l’anecdote, il se plait alors à nous raconter que, déconcerté après un discours en Russie ne captant que de maigres échos, il décida d’envoyer sa fidèle comparse Pamela là-bas. Miracle, elle y fut ovationnée et l’épisode, relayé dans les médias. Seuls les gens du divertissement seraient écoutés. Serait-ce symptomatique du besoin d’identification de l’homme, du besoin de croire en la magnificence de son idole devenue héros de la planète ?

En 2007, Paul Watson lance son émission spectaculaire oscillant entre téléréalité et documentaire Justiciers des mers. Il pose sa caméra au large de l’Antarctique pour filmer les actions de Sea Shepherd contre la pêche baleinière commerciale. Il convoque titres accrocheurs, lexique angoissant, images poignantes, sons scandés. Nos sens s’entremêlent à l’émotion. L’information devenue une marchandise, il lui faut être dramatisée avec un brin de pathos pour défrayer la chronique. Résigné, Watson consent aux règles dictées par les médias. La presse affectionne les formules à sensation qui font vibrer l’organe émotionnel du cerveau humain. Quitte à sacrifier l’intellect.

 

Le sensationnalisme aguicheur, au service de la cause écologiste ?

 

« Comment sensibiliser ? ». La question hante les militants. Brefs mots qui envahissent, se suspendent et tourbillonnent dans leur esprit. Certains diront que pour rendre plus accessible une cause, pour l’intérioriser, il faut l’ouvrir. Marteler le plus pour toucher le plus. Par le divertissement, un message peut devenir grand public. D’autant plus que les effets de dramatisation créent souvent un choc, source de prise de conscience.

Néanmoins peut-on résoudre un problème sans en changer son fondement ? Peut-on dénoncer les excès de la pollution, exiger nature et sobriété tout en utilisant l’hybris ? Réinventer un modèle en utilisant ses codes semble paradoxal. Peut-être qu’il serait préférable de provoquer une rupture. Jouer le jeu des médias mercantiles implique un certain conformisme alors que justement l’écologie devrait questionner les individus, les bouleverser, les transcender.

Aujourd’hui, il faut séduire un public avide de divertissements. Face à un système médiatique hyper-compétitif, c’est au travers d’informations futiles que l’information afflue. Fait ainsi écho l’éclairage de Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, lorsqu’il révélait : « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages ». L’information, aussi dramatique soit elle, se transforme en machine à distraire au service de la publicité. Seul l’amusement triomphe. Cette chasse à l’audience éclipse la réflexion. Le risque est grand que l’écologie s’enferme dans la rubrique « faits divers », réputée pour « faire diversion » d’après les mots de Bourdieu. Déraisonnée, la cause écologiste se mue en désir extrinsèque.

Sans oublier que le sensationnalisme nous fourvoie dans la passivité. Assis sur notre canapé deux places, les pieds ballants, les yeux obnubilés par le poste TV, on devient récepteur plutôt qu’acteur. L’organe émotionnel étant seul sollicité, l’intellect s’en trouve écorché. Pourtant, la cause écologiste nécessite ô combien l’engagement de l’homme.

L’écrivain nobélisé en 1970, Alexandre Soljénitsyne s’exclamait, il y a peu, que la presse était le « lieu privilégié où se manifeste cette hâte et cette superficialité ». Les médias répondent de plus en plus au désir d’instantanéité de l’auditoire et de la concurrence médiatique. Néanmoins, le plus grave mal de l’écologie n’est-il pas justement ce besoin d’immédiateté, cette vision à court terme ?

A moins que, conformément à l’exigence cathartique des tragédies classiques, la stratégie la plus efficace pour purger ses passions émane d’une représentation dramatique.

Malgré une tactique discutable, Paul Watson scande son message. Il lie survie de l’homme à survie de l’océan, « oceans die, we die » assène-t-il. En effet, l’océan fourni 80% de l’oxygène que nous respirons. Or, depuis 1945, ce sont 90% des espèces marines qui ont disparu. En cause, le réchauffement climatique, la surpêche, la pollution des hydrocarbures ou du plastique… Ainsi nous avons été privés de 30% de l’oxygène produit par les phytoplanctons, espèces érigées en pilier de l’équilibre naturel. A leur tour, dans un écosystème interdépendant, les baleines alimentent en nutriments les phytoplanctons, preuve de la nécessaire biodiversité des océans, sans quoi « leur capacité à survivre est compromise et la nôtre aussi ». Mais là, c’est une toute autre lutte que celle contre l’écueil médiatique.

 

Ces stratégies médiatiques interrogent ainsi sur la manière dont l’homme digère l’information. Watson charme le public en maniant l’art médiatique à son aise. Leurs formats, inadaptés à l’expression d’une pensée complexe selon certains, prescrivent désirs de sensations, de divertissement et d’identification. Quitte à cultiver la boulimie de l’auditoire. 

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Estelle Aubin

Parisienne en exil sur les terres lilloises, l'ESJ est devenue mon refuge. Amatrice de politique, utopiste sur les bords, le journalisme me tend la main.

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