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Cessons la chasse aux abstentionnistes

Cessons la chasse aux abstentionnistes

Faire porter aux abstentionnistes la charge d’une éventuelle accession du Front National au pouvoir empêche d’examiner les causes profondes de l’éventualité même de cette accession.


 

La chasse est ouverte. C’est une grande affaire collective, un rite stratégique qui perdure depuis des décennies. Tous les cinq ans — car ledit rite n’a que faire des autres scrutins, européen, régional, municipal — il parade amoureusement. Dans nos fils d’actualité, sur nos murs, à travers nos écrans, le paon déploie ses plumes. « Vote, c’est important ». « Des gens sont morts pour ça ». « Pense à la procuration ! ». « Abstention = piège à cons ».

L’injonction au vote a beau se déployer, à chaque fois, avec son lot de condescendance et de méconnaissance de la sociologie électorale (combien des « injoncteurs » au vote sous le seuil de pauvreté ?), elle demeure tout à fait supportable. Disons-le clairement : elle nous paraît même assez censée et justifiable — et nous y participerions personnellement si elle était déployée avec la même intensité et avec la même unanimité pour les autres scrutins et pour toutes les autres formes de participation politique (« Manifeste ! », « Signe des pétitions ! », « Engage-toi ! »…).

Seulement voilà : dans l’hystérie collective d’entre-deux-tours, les digues de la décence ont sauté. Ce n’est plus un appel à la mobilisation électorale ; c’est un déchaînement généralisé sur les (potentiels) non-votants, d’une violence inédite, inouïe, à nulle autre pareille.

 

« Paresseux » ou « snobs »

 

Il suffit, pour s’en rendre compte, d’observer avec quelle vigueur s’étend la chasse aux sorcières, y compris sous des dehors dits « philosophiques ». Mardi 25 avril, Raphaël Enthoven chronique, comme chaque jour, un sujet d’actualité dans « La morale de l’info » (pas la pensée, pas la critique, pas la réflexion ; mais la morale) sur Europe 1. Ce jour-là, c’est donc au tour de l’abstention de passer au scalpel de la morale.

 

 

Parce que cette dernière est une affaire sérieuse, Enthoven consent d’abord à faire la distinction entre deux types d’abstentionnisme : un abstentionnisme permanent (dont il souligne la « paresse » et « l’ingratitude »), et un abstentionnisme de second tour (« qui ne vote que pour son candidat » et dont le « snobisme s’arrête à ses convictions » — un vote de convictions, voilà bien le mal du siècle). Mais, précautionneux, il souligne également leurs points communs : « Les deux sont responsables de leurs actes (…) L’un et l’autre choisissent de ne pas choisir ». « Choix », « responsabilité », « paresse », « snobisme » : l’injonction s’est ici parée d’un vocabulaire à part entière. Et dont le moins que l’on puisse dire, à ce stade, est qu’il ne se situe pas exactement dans une démarche compréhensive — puisqu’on vous dit qu’il s’agit de morale. La suite, à l’adresse des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, est d’une brutalité similaire : « Avec Emmanuel Macron, les Insoumis ne partagent rien ou presque rien (…) En revanche, ne leur en déplaise, les Insoumis partagent avec le Front National des positions cousines sur l’OTAN, la Syrie, l’Europe, le protectionnisme, le dégagisme… » — étourdi, Enthoven oublie de relever la « parenté profonde » entre les fréquences cardiaques respectives des électeurs frontistes et insoumis, très caractéristiques des débiles profonds de leur espèce.

 

Indignité face à l’enjeu ?

 

Il en est ainsi depuis 7 jours sur l’essentiel des ondes et des antennes médiatiques : abstentionnistes, au bûcher ! Et le caractère proprement extraordinaire de cette logorrhée est, précisément, dans la façon dont elles s’emploient à culpabiliser à l’extrême, jusqu’au dégoût d’eux-mêmes, les électeurs abstentionnistes — et notamment les électeurs de gauche. Il s’agit, en clair, de les faire passer pour responsables d’une éventuelle élection de Marine Le Pen. Sans jamais chercher à les comprendre, à expliquer leur position, à se mettre à leur place — même traitement pour les électeurs du Front National, nécessairement racistes. 

Or on souhaiterait aujourd’hui conforter les abstentionnistes dans leur choix qu’on ne s’y prendrait pas autrement : depuis l’annonce des résultats du premier tour, Monsieur Macron mène une campagne désastreuse à l’égard des individus qui n’ont pas fait le choix de sa candidature lors du premier tour — ce alors qu’on aurait pu imaginer qu’il reçoive avec un minimum d’écoute et de dignité les électeurs de gauche, ses premiers alliés théoriques, soit les premiers désireux d’empêcher Marine Le Pen d’accéder à l’Elysée.

 

 

« Je ne suis ni de droite ni de gauche, je les combats ! » déclare ainsi le candidat d’En Marche !. Soit, c’est son projet. Mais quid des électeurs (nombreux) qui se reconnaissent encore dans les valeurs de gauche, et dans celles de droite ? Faut-il rappeler à Emmanuel Macron qu’il a obtenu au soir du premier tour 23% des suffrages d’un scrutin dont l’abstention dépassait les 20%, et que la moitié de ses électeurs admet ne pas avoir voté pour sa candidature par conviction ? Le constat est simple : ce sont donc environ 10% des Français qui adhèrent réellement à ses idées — qu’espère-t-il alors en déclarant vouloir un vote d’adhésion et non pas seulement un vote contre Marine Le Pen, tout en maintenant ne pas vouloir toucher à une seule ligne de son programme ? Changer, en l’espace de deux semaines, le visage du spectre politique national ?

Faute de changer son projet, Monsieur Macron doit au moins aujourd’hui faire preuve de cohérence, se montrer digne de l’enjeu ; se donner les moyens, justement, de faire adhérer les électeurs à son programme, plutôt que d’employer ce précieux temps de campagne en jouant sur la peur du FN et sur la division entre les forces politiques. Au lieu de cela, le candidat « rempart » se comporte comme un candidat qui aurait obtenu la majorité absolue au premier tour. Tout en affichant un certain mépris à l’égard de ces partis, il a exclu toute possibilité de coalition avec le PS et les Républicains. « C’est la clé pour ne pas avoir de majorité coulissante » a estimé l’ancien ministre dans un entretien au Figaro le 29 avril. Et de poursuivre : « Nous avons François Baroin, qui est l’un des responsables d’un parti qui fait 20% au premier tour de la présidentielle. Et il dit de manière absolument invraisemblable : moi je veux bien être Premier ministre d’Emmanuel Macron. Il manifeste donc une vraie constance : la recherche de son intérêt personnel. (…) Le 27 avril, Jean-Christophe Cambadélis disait que, s’il est réélu député, il ne voterait pas l’habilitation à réformer le Code du travail. Très bien ! Mais moi je suis clinique : Jean-Christophe Cambadélis est le chef d’un parti qui fait 6 %… ».

Une lettre publiée le 29 avril sur le site internet d’En Marche !, intitulée « Lettre ouverte de marcheurs aux électeurs de la France insoumise », s’adressant directement aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon en leur montrant qu’ils pourraient éventuellement se retrouver dans certains points du programme d’Emmanuel Macron, sans pour autant leur demander un « blanc-seing », nous semble être une démarche infiniment plus constructive que les déclarations du candidat qui jugeaient « indignes » les positions du leader de la France insoumise au lendemain du deuxième tour, n’évoquant que le danger du Front National. C’est ainsi, selon nous, par ce genre de démarches que les citoyens et les médias devraient tenter de convaincre les abstentionnistes, et non par une entreprise de culpabilisation.

 

Référendum de second tour

 

Il apparaît également, de manière évidente et aujourd’hui plus que jamais, que les institutions de la Vème République sont à bout de souffle : nul n’imagine une Constitution en phase avec son époque transformer une élection pour la présidence de la République en référendum — un référendum sur on ne sait quoi d’ailleurs (l’Europe, l’extrême droite, la mondialisation ?) et dont l’issue, au regard du Brexit, de la montée des partis eurosceptiques et de l’élection de Donald Trump, apparaît très incertaine.

Et pourtant. Pourtant, l’idée qu’il puisse exister des individus récusant tout à la fois les termes de la question posée et les réponses possibles demeure invraisemblablement farfelue aux yeux de beaucoup. 

A plusieurs reprises et dans la droite lignée des propos de Monsieur Enthoven, les abstentionnistes ont ainsi été qualifiés de « lâches », d’« irresponsables ». On a dit d’eux qu’ils attendaient que les autres fassent le « sale boulot » à leur place : est-il encore permis de penser que des résultats comparables à ceux de 2002 (80/20 et sabrage de champagne républicain) ne reflèteraient en rien la division et la défiance envers la politique qui règne actuellement en France ? Peut-on également estimer qu’il n’est pas irresponsable mais au contraire rassurant de revendiquer et de soutenir une vision politique, de croire en sa puissance intrinsèque et de refuser d’y céder la moindre parcelle de terrain ? Est-il vraiment lâche de soutenir pareille position au risque, précisément, de se faire pointer du doigt pour « faire le jeu du FN » ?

D’autant que la majorité de ceux qui déclarent hésiter à voter s’accordent effectivement sur le fait qu’une élection de Monsieur Macron serait, pour des raisons évidentes, préférable à une élection de Madame Le Pen. Mais ils perçoivent avant-tout ce second tour comme une véritable forme de violence politique, celui dont ils devraient glisser le nom dans l’urne semblant, au fond, leur signifier « soit vous adhérez à ce projet, soit vous faites le jeu du Front National » (en d’autres termes, « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse »).

 

 

Seulement, à force de marteler la nécessité d’un « front républicain » et l’ignominie du FN, à force de focaliser les débats d’entre-deux-tours sur la non-participation éventuelle des électeurs de gauche, à force d’injonctions culpabilisatrices et de postures maladroites, Monsieur Macron et nombre de médias se tirent une balle dans le pied ; ils participent de concert au désir d’abstention grandissant des électeurs de gauche et notamment de la France insoumise, qui étaient 30% à souhaiter s’abstenir au lendemain du premier tour et près de 40% quatre jours plus tard.

 

 

Quid de Zemmour, du burkini, de la déchéance de nationalité ?

 

Surtout, faire porter la charge aux abstentionnistes d’une éventuelle accession du Front National au pouvoir empêche d’examiner les causes profondes de la possibilité même de cette accession. Ce qui a rendu possible un tel score du Front National — pour le dire autrement, ce qui a rendu séduisante l’hypothèse du pire — n’est ni l’abstention de conviction dénoncée par le consortium éditorialiste, ni la gauche « insoumise » ou anticapitaliste vers qui toutes les têtes sont aujourd’hui tournées. Qu’on ne réclame, en la période actuelle, aucun compte à Eric Zemmour, aux tendances réactionnaires d’un parti de droite dite « républicaine », aux débats sans fins sur le burkini, à la normalisation du traitement inhumain des réfugiés de Calais, à Estrosi et à ses délires islamophobes, à Florian Philippot et à ses milliers d’heures d’antenne, à François Hollande et à sa déchéance de nationalité, à Manuel Valls et à sa haine des Roms… est bien la chose la plus inexplicable qui soit.

D’ailleurs où étaient ceux qui s’en prennent aujourd’hui aux abstentionnistes pour alerter sur le Front National lors du premier tour de l’élection présidentielle ? Le danger était pourtant connu. A quoi les médias dominants et les hommes politiques étaient-ils occupés ? Le fait est que beaucoup d’entre eux, ne s’interrogeant jamais réellement sur la montée du vote FN en France tout en banalisant ses idées, ont provoqué cette configuration de second tour.

 

Et voilà qu’on demande aujourd’hui aux abstentionnistes de « faire barrage ». Soit — les enjeux sont suffisamment graves. Mais la moindre des tolérances serait, plutôt que de leur hurler dessus, de les écouter et (osons !) d’essayer de les comprendre. Ce n’est pas en rappelant ad nauseam les idées du Front National dans un discours moralisateur que l’on convainc des indécis : invoquer en permanence « le risque du pire » fait que rappeler à beaucoup le dégoût que ce deuxième tour leur inspire. La peur de voir notre pays dirigé par un parti tel que le Front National fera sans aucun doute voter grand nombre de ceux qui déclarent vouloir s’abstenir aujourd’hui. Respectons les opinions de chacun, débattons, laissons la colère s’apaiser et interrogeons-nous sur nos institutions. Les raisons de l’abstention à ce second tour seront extrêmement nombreuses. Celles de la mobilisation ne seront pas à chercher dans la moralisation ou la culpabilisation, mais dans une prise de conscience propre à chacun, personnelle, raisonnée. En attendant, cessons la chasse aux abstentionnistes.

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Claire Schmid et Pablo Maillé

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Comments

  1. Will

    Article percutant dans toute sa longueur.
    Qui personnellement me « rassure » ou console dans le contexte actuel. Merci à vous!

  2. sylvie Archambault

    En tant que citoyenne abstentionniste lors de ce deuxième tour, je vous remercie de cette analyse qui va un peu plus loin que la gigantesque opération d’inquisition opérée par les medias durant ces deux semaines.

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