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« Skam », comme une envie de prendre Norvégien LV2

« Skam », comme une envie de prendre Norvégien LV2
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En y jetant un simple coup d’œil, les protagonistes norvégiens de Skam n’ont rien à envier aux lycéens français. Pourtant, ce teen drama nordique met le feu sur la toile, et ne cesse de mettre Tumblr en effervescence depuis plusieurs semaines. Une analyse plus en profondeur s’impose donc. Skam veut dire « honte » en norvégien. Oui mais, honte de quoi exactement ?


 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

C’est quoi Skam ?

 

Skam, ou la série norvégienne qui met les ados à nu (dans tous les sens du terme) et qui ne s’interdit aucun sujet. Cette série originale est devenue un phénomène national, et séduit au-delà de ces frontières. En effet, son succès n’est pas cantonné à la Norvège : certaines semaines, les connexions au blog permettant de visionner les épisodes proviennent à 65 % de l’étranger (dont 1 % de France). Les fans proposent ainsi des traductions en plusieurs langues, dont l’anglais, quelques heures seulement après la diffusion des vidéos. Chaque jour, le blog de la série enregistre 300 000 visites. La production y poste les vidéos, à l’heure exacte où l’action se déroule. À la fin de la semaine, les clips sont montés bout à bout, pour former un épisode de vingt à trente minutes, diffusé sur la chaîne jeunesse du groupe audiovisuel NRK.

Sexe, tromperie, alcool qui coule à flot et weed se côtoient pour être au plus proche de la jeunesse. Ce portrait ne vous convient pas ? Sachez que moi non plus, et pourtant j’ai dévoré la série en un clin d’œil. Le point de vue d’une sceptique vaut bien le détour, alors pourquoi ne pas s’immiscer davantage dans l’univers de Skam ? Il est connu que les meilleures œuvres sont celles qui se dévoilent progressivement à leur spectateur, pour ne pas le brusquer : grattons la fine pellicule extérieure afin de peut-être y découvrir une authenticité sans détour.

 

 Photo: NRK NRK’s new show is causing a stir with its portrayal of the lives of young Norwegians.

 

Depuis le début de la troisième saison, chaque épisode rassemble environ 1 million de spectateurs, dans un pays qui compte à peine plus de 5 millions d’habitants. Discrète serait le meilleur mot pour définir la série, puisque sa popularité s’est étendue sur la sphère internet à une vitesse lumière, de telle sorte qu’on ne pouvait pas échapper à la frénésie assaillant chaque spectateur qui réagissait. Skam compte désormais quatre saisons et une quarantaine d’épisodes (de durées variables).

Phénomène incontournable en Norvège, Skam est au cœur de toutes les discussions et s’impose comme une fiction terriblement authentique. Par ailleurs, et comme pour affirmer l’influence grandissante de la série dans les pays nordiques, le quotidien Politiken, au Danemark, a couronné Skam « meilleure série du monde pour la jeunesse ».

La série suit un groupe d’ados venant d’intégrer un lycée de banlieue à Oslo. Leurs quotidiens oscillent entre l’école et les fêtes du week-end. Ils mènent un semblant de vie plutôt banal, marqué par quelques rebondissements typiques de la vie de jeune adulte… le tout rythmé par une bande-son riche, ayant pour objectif de cristalliser les moments-clés de la série : 200 titres, de Lana Del Rey au Velvet Underground, en passant par Die Antwoord et Sigur Rós. Des playlists Spotify peuvent être retrouvés, plus détaillées, pour les plus férus de musique.

 

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Chaque saison se focalise sur un protagoniste différent. D’abord Eva, jeune fille introvertie et en quête d’identité. Puis Noora, loyale et passionnée, et qui est confrontée plus d’une fois à ces démons et à ces échecs. Le troisième chapitre fait le portrait d’Isak, jeune homme apprenant à accepter sa sexualité et à contrer le jugement d’autrui. Enfin, la dernière et quatrième saison inaugurée début avril 2017, clôture l’aventure avec Sana. L’occasion pour Håkon Moslet, directeur éditorial de la chaîne NRK chargée de diffuser Skam, de s’exprimer quant au choix de Sana pour prendre les rênes de la saison 4 : « Elle a un fort caractère et semble être la plus intrigante. Elle a un pied dans la culture norvégienne et un autre dans la culture musulmane. Sana a sa foi, alors que ses copines sont préoccupées par les garçons et faire la fête. »

 

 

Le défi à relever par de tels scénarios : séduire les 15-20 ans, voire même élargir la fourchette d’âge. « Un public difficile » selon la productrice Marianne Furevold : « Les ados ont à leur disposition énormément de contenus et zappent dès que cela ne les intéresse plus. »

 

Le processus de création, la production et la diffusion

 

Cela fait un an et demi que la série est lancée et l’hystérie collective ne faiblit point ; elle grandit, prenant des proportions inattendues. Cette hystérie ne se limite pas seulement aux tweets qui se déchaînent autour de telle ou telle relation, puisqu’elle se déploie à une plus grande échelle, à notre échelle. Et ce ne sont pas les exemples qui manquent : lors de l’ouverture du casting pour la troisième saison, la production a reçu plus de 2 000 candidatures en moins de vingt-quatre heures et lorsqu’un des acteurs principaux (Thomas Hayes, qui joue le rôle de William Magnusson) a annoncé qu’il arrêtait, tous les médias du royaume en ont parlés.

Trop préoccupés par leur propre vie, les adultes sont complètement absents de la série. Néanmoins, si les enseignants sont bien présents, ceux-ci sont coupés au niveau du cou, de sorte à ce que l’on ne voit pas leur visage. Un processus intéressant, abandonnant la conception du lycée comme lieu d’apprentissage et lui accordant plutôt un rôle d’évolution personnelle laissant les ados libres de leurs mouvements, de leur conception des choses. Pas de profs, ni de parents pour offrir d’autres points de vues donc : juste des jeunes présentés dans leurs déboires, sans mépris ni morale, avec leurs passions, angoisses et questionnements.

Cette quête du portrait « hyperréaliste » de la jeunesse, constitué à la racine, trouve ses points d’ancrage dans l’omniprésence des nouvelles technologies, des smartphones, avec un fort penchant pour les réseaux sociaux. Chaque épisode est ponctué de captures d’écrans de conversations SMS, de conversations Facebook ou bien de discussion via Skype ou encore FaceTime. Ce rapport particulier au numérique est poussé à son paroxysme grâce au procédé mis en place autour du programme en lui-même.

Pour parvenir à attirer l’attention, à monopoliser le public ciblé sur son terrain de prédilection, à savoir les réseaux sociaux, NRK a renoncé aux campagnes de publicité classiques et investi les réseaux sociaux. Chaque personnage de Skam dispose d’un compte Instagram, régulièrement actualisé, rendant la frontière entre réel et fiction plus trouble que jamais. Leurs échanges SMS sont également publiés sur le blog de la série, où ils suscitent à chaque fois plusieurs centaines de commentaires et de théories des plus poussées (pour ne pas dire loufoques).

 

Diffusée en premier écran sur le web, cette histoire est ensuite proposée chaque semaine sur la chaîne publique NRK permettant à d’autres classes d’âge mais surtout aux parents de se passionner pour ce teen drama.

Skam est donc principalement conçue comme une série pour le web et accepte ce statut qui, loin d’être une faiblesse, la rend plus proche de son public. Caractérisée par la simplicité de son tournage et par une forme de spontanéité dans la mise en scène, elle revendique une écriture simpliste qui peut convenir aux habitudes de visionnage du public ciblé, grand consommateur de contenus en ligne. Le naturel et l’immédiateté des situations, qui pourraient faire penser à une simple réalisation filmique d’amateur, donnent un aspect intimiste si ce n’est familier à l’ensemble.

On peut alors se douter que l’authenticité est au cœur de la démarche de la créatrice de la série, Julie Andem. Initialement pensée sous forme de projet intitulée Girls 16, la série puise son inspiration dans des témoignages bien réels. Julie Andem a voyagé pendant plus de six mois à travers la Norvège afin de rencontrer un maximum de jeunes, s’offrant ainsi un large panel de vécus. L’objectif d’une telle démarche ? Appréhender ces digital natives, les découvrir sous un nouvel angle et cerner leurs motivations, leurs ambitions, leurs peurs. Les leçons tirées d’une telle initiative sont, par la même occasion, saluées par la créatrice en personne :

 

« Les ados d’aujourd’hui subissent énormément de pression, et par tout le monde. La pression pour être parfait(e), de rentrer dans la case qui leur ait attribuée. On voulait, au travers de Skam, dépeindre cette pression de manière certes plus légère mais toujours aussi évidente. »

 

Une approche efficace et intelligente qui empêche Skam d’être une énième reproduction de teen drama cliché, où intrigues extravagantes et personnages caricaturés sont « la norme ».

 

La place primordiale de l’esthétique et un dépaysement assuré

 

Skam va encore plus loin en adoptant un style débarrassé de tout ornement inutile, un style épuré dans la mise en scène. L’immédiateté des scènes donne une impression réaliste, plus juste, et facilite l’identification des spectateurs aux personnages. Il ne s’agit pas de proposer un documentaire sur la jeunesse mais de reconstituer de courtes tranches de vie telles qu’elles pourraient se produire et certainement telles que les lycéens ont l’impression de les vivre.

Le fil de l’histoire est constamment interrompu, il y a une pluralité de récits et un changement de point de vues. À première vue, cette construction peut-être qualifiée de désordonnée voire « anarchique ». Or, il n’y a rien de plus réaliste. Pourquoi ? Tout simplement parce que la vie quotidienne n’est pas linéaire.

L’aspect répétitif est évident et voulu, quelque soit l’heure de la journée. Celui-ci est mis en valeur par les gros caractères jaunes qui s’affichent à l’écran lors du visionnage, barrant la totalité de l’image, rappelant les (horribles) agendas scolaires.

Les discussions sur les thèmes abordés semaine après semaine se poursuivent sur les réseaux sociaux, la fiction ayant un impact sur le réel. Des communautés de fans se forment, plus communément appelées des « fandoms ». Le public a le sentiment d’évoluer en territoire connu et la fiction devient une manière de réfléchir à la réalité. La simulation est aussi efficace pour les adultes, qui sont ainsi immergés dans le monde de leurs progénitures dont ils sont la plupart du temps tenus à l’écart.

Skam dépeint la jeunesse d’une manière douce et sincère au travers de cadrages serrés et d’instants contemplatifs comparables à un arrêt temporel presque trop idyllique. Les projecteurs sont braqués sur ces jeunes adultes, que ce soit dans leurs meilleurs ou dans leurs pires moments (il n’y a pas de moment opportun pour briller), créant une sorte de bulle générationnelle dans laquelle il est facile de se reconnaître.

 

 

Pour un public étranger, les épisodes qui se succèdent offrent un dépaysement dès plus absolu. La série propose une immersion totale dans la culture des jeunes Norvégiens, introduisant les non initiés à des traditions encore méconnues. Comme le Russefeiring, cette période de beuverie s’étalant sur plusieurs semaines pour célébrer la fin des années lycée. Une sorte de rituel par lequel tout les jeunes passent, marquant la coupure définitive entre enfance et vie adulte et durant lequel les ados du pays dépensent parfois beaucoup d’argent pour acquérir des russebusser (des bus de fête).

 

Des sujets sensibles et un réalisme des plus frappant

 

Skam dresse le portrait, comme dit auparavant, d’une génération sous pression. Tous les thèmes y sont évoqués et cela sans fard ni censure.

A première vue, Skam rappelle bien sûr Skins, qui avait marqué un tournant dans le genre. D’abord en proposant un discours plus réaliste et ensuite en plaçant les parents comme repoussoirs. La comparaison paraît alors inévitable. Mais en dehors de leur thématique principale commune, le rapprochement s’arrête là. Les ados de la série britannique ont beau être ressemblant à ceux de la série norvégienne, ils sont trop souvent dépeints comme une jeunesse dépravée, éprise de ces propres émotions, et leurs intrigues s’avèrent assez alambiquées. Au contraire, les personnages de Skam sont tellement crédibles que se mettre dans leurs peaux est chose plutôt facile.

Dans Skam, l’important est le relationnel, et par-dessus tout la construction de soi. Entre sexualité, insécurités et confiance en soi, elle a encore énormément de choses à dire. Des drames s’effritent en parallèle aux éclats de rire. Prenons l’exemple de la saison 2, axée sur l’une des protagonistes : Noora.

Dans un paysage où agressions sexuelles sont encore utilisées pour « pimenter » les intrigues féminines, où la violence est usée pour gentillement titiller le spectateur, et où le viol est tourné comme consensuel, l’histoire de Noora nous rappelle que pour de nombreuses femmes, la réalité d’une agression sexuelle n’est pas un « plot twist » dramatique ou cinématographique. C’est du doute, de la confusion, de la culpabilité, et, oui, de la honte qui rôde et s’installe dans l’esprit de la victime. « Je ne sais pas si je peux dire que j’ai été violée, je ne me rappelle plus de rien. »

 

http://www.newstatesman.com/sites/default/files/styles/large/public/noora4_0.png?itok=Bl6hiY_D

http://www.newstatesman.com/culture/tv-radio/2017/03/skam-how-one-norwegian-teen-drama-got-tv-depiction-sexual-assault-right

 

En seulement trente épisodes, Skam a réalisé l’exploit d’aborder des sujets qui sont parlants pour tout individu, les rendant au passage compréhensibles même lorsqu’on n’est pas concerné : l’amitié, les relations amoureuses, le mensonge, harcèlement, les drogues, le sexe, la violence, la tromperie, la religion, la spiritualité, l’acceptation de soi, le « date-rape » (viol lors d’un rendez-vous), la justice, le féminisme, la crise des réfugiés, la guerre, le divorce, le questionnement autour de sa sexualité, le processus du coming-out, la grossesse, les troubles alimentaires et les troubles psychiques.

La plupart des séries n’ont pas abordé la moitié de cette liste en un temps si court et d’une manière aussi percutante. Pour les plus surpris d’entre vous, il est possible que vous vous demandiez : comment est-ce possible ? La façon dont Skam amène ces thèmes est loin d’être artificielle, puisque chaque échange est traité à sa juste valeur. Il n’y a aucun élément extérieur qui vient parasiter la sacralité des discussions, des questionnements des personnages. D’autant plus que ces sujets ne sont pas plantés de manière à attirer l’attention du spectateur, à le focaliser sur quelque chose qui évolue lamentablement. Ces problèmes sont là et sont traités car ils sont présents dans la vie de tout jeune adulte traversant les abysses de l’existence. Les différents perspectives et points de vues enrichissent les dialogues, et offrent une vision globale sur des préoccupations souvent trop ignorées.

 

Avec Skam, on en apprend beaucoup sur les autres, sur les différences, sur la tolérance ; certains dialogues font mûrir tant ils sont profonds et tant leur interprétation est crédible, teintée de justesse. Le silence qui peut s’avérer parfois pesant entre plusieurs échanges ne fait qu’appuyer le réalisme de cette série qui marque. Esthétisme et prouesse s’associent pour aboutir à un tableau réaliste et réussi de la jeunesse scandinave. Vous ne pouvez pas rater ça.

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Hajar Ouahbi

Nantaise, possédant une soif ardente de découvrir le monde autour d'elle.

Comments

  1. Elea

    Woua, article à couper le souffle, merci bcp.

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