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Coupe Davis : malaise français ou crise généralisée ?

Coupe Davis : malaise français ou crise généralisée ?
Alexandre Ravasi

Le week-end dernier, la France s’est qualifiée pour les demi-finales de la Coupe Davis aux dépens d’une Grande-Bretagne privée de son leader Andy Murray. Et ce malgré l’absence de quatre de nos cinq meilleurs éléments, pour des raisons aussi diverses qu’incongrues. C’est donc avec un effectif visiblement réduit que les hommes de Yannick Noah vont tenter d’ajouter une dixième couronne au palmarès de cette compétition prestigieuse, qui a cependant aujourd’hui perdu de son attrait. Le mal qui ronge la Coupe Davis ne serait-il donc pas seulement l’apanage de la France ?


16 ans. Cela fait 16 longues années que la France, nation historique du tennis, n’a pas remporté la Coupe Davis, le championnat des nations annuel masculin. Il faut pour cela remonter à 2001, et l’exploit de Guy Forget et ses hommes face aux Australiens à la Rod Laver Arena de Melbourne. Comme il semble révolu, le temps où Nicolas Escudé s’effondrait d’épuisement sur le court, apportant le point décisif au terme d’un scénario abracadabrantesque. Le temps où le tennis français faisait encore lever les foules. Le temps où l’euphorie et l’émotion gagnaient le public, comme lors des succès de 1991 et 96… Le son de Saga Africa résonne encore dans nos oreilles.

Les exploits d’antan ont aujourd’hui laissé place aux déceptions, frictions et autres polémiques. Ce ne sont pourtant pas les talents qui manquent. La densité de tricolores parmi le gratin du tennis mondial est en tous points exceptionnelle. La France est depuis tant d’années la nation la mieux représentée dans le top 100 : elle y compte aujourd’hui pas moins de 11 joueurs, devant l’Espagne (10). Ainsi, un mot domine : incompréhension. Comment en est-on arrivé là ? Comment cette génération dorée a-t-elle pu gâcher ses innombrables atouts, dans une compétition qui lui semblait promise sur le papier ? Eléments de réponse.

 

La célèbre danse du capitaine Noah et de son équipe pour célébrer le sacre de 1991.

Une compétition boudée par des tricolores divisés

 

Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer cette série de déconvenues.

La première ? Une désaffection des joueurs pour la Coupe Davis. A l’image des cadors du circuit, les Français boycottent la prestigieuse compétition, qui bénéficiait pourtant d’un rayonnement international il fut un temps. Jo-Wilfried Tsonga, chef de file de la sélection tricolore, a ainsi invoqué les pires excuses pour éviter d’y prendre part cette année : rien de bien convaincant pour le 1er tour, une paternité récente pour les quarts, et témoin de mariage pour la demi-finale de septembre… C’est seulement il y a une semaine de cela que nous avons appris que sa volonté de ne pas la disputer avait été annoncée dès novembre dernier au capitaine. Une décision lourde de conséquences pour la suite du parcours des Bleus. Une absurdité qui règne aussi autour du cas de Gaël Monfils. L’an dernier, le fantasque tricolore, qui sortait d’une demi-finale à l’US Open, avait déclaré forfait deux jours avant la demi-finale (perdue contre la Croatie) pour un problème au genou. Un prétexte selon Yannick Noah, qui lui reproche surtout son manque de motivation. Celui-ci a donc décidé de le mettre à l’écart pour le 1er tour cette année, afin de « préserver l’esprit du groupe ».

Au-delà des blessures fréquentes de certains (Gasquet et Monfils en tête), d’autres ne font tout simplement pas de la compétition leur priorité. De fait, ils n’y remportent aucun point pour le classement ATP, et, alors que la saison est déjà particulièrement chargée (20 tournois par saison en moyenne), une rencontre nécessite du temps et de l’énergie, auxquels il faut ajouter une semaine entière de préparation spécifique de groupe en amont.

Afin de comprendre le mal dont souffrent les Bleus, ce désamour se doit d’être mis en corrélation avec un deuxième phénomène, bien spécifique à nos joueurs cette fois-ci : un manque de cohésion au sein de l’équipe. La franche camaraderie qui semble régner entre les membres du groupe n’est en fait qu’apparente. Des tensions internes sont apparues aux yeux du grand public au fil des années. De suite, le tort est rejeté sur un seul homme : le sélectionneur. Le choix du changement de coach, un temps privilégié, ne s’est finalement pas avéré payant. La solution était pourtant toute trouvée : refaire appel à Noah, expérimenté, franc, autoritaire, et proche des joueurs. Lui, l’homme providentiel, de toutes les épopées fantastiques (1 en tant que joueur, 2 victoires en tant que sélectionneur), semblait le seul en mesure de redresser une situation qui virait à la catastrophe. Cependant, même lui ne parvient pas à fédérer les troupes. Comme il le dit lui-même : « Je dois gérer les mêmes problèmes que Guy Forget (capitaine de 1999 à 2012) et Arnaud Clément (de 2013 à 2015) ». Outre l’incident avec Gaël Monfils, on peut citer la polémique dès son arrivée début 2016 avec la décision de la Guadeloupe comme lieu de rencontre. Un choix contesté pour son coût et son incompatibilité avec le calendrier, que Monfils n’avait pas apprécié, déclarant que la plupart des joueurs étaient contre l’avis de Noah. Le nouveau capitaine avait même pensé se désister deux jours après sa nomination, comme il l’avait  annoncé au journal l’Equipe. L’esprit d’équipe, l’osmose au sein du groupe semblent donc difficile à reconstruire avec cet enchainement de frictions.

Un dernier problème vient s’ajouter à la liste : celui du mental… et le constat est alarmant ! Les Français, qui ont tellement à coeur de représenter dignement leur pays, vont subir tout le poids de la charge émotionnelle que représente la Coupe Davis. A l’inverse d’un Juan Martin Del Potro, qui va se sublimer pour l’Argentine, eux ont tendance à se brimer, à être sur la retenue voire même à craquer sous la pression. Pour illustrer mes propos, revenons sur l’épisode de la finale de 2010, contre la Serbie. Lors du match décisif, Guy Forget, alors capitaine, décide de lancer Michael Llodra, finaliste à Bercy quelques semaines auparavant. Il est préféré à Gilles Simon, qui affichait un maigre bilan de trois défaites en autant de matches dans la compétition, et était réputé fébrile dans un tel climat d’anxiété. Llodra écrasé par l’enjeu, son adversaire galvanisé par un public survolté… le contraste est saisissant ! Balayé en trois petits sets, il fait fondre les espoirs français. Des espoirs aujourd’hui retrouvés avec l’arrivée de Lucas Pouille, 23 ans, qui arbore nos couleurs avec fierté et abnégation au fil des rencontres.

 

Michael Llodra, inconsolable à l’issue de sa défaite en finale de la Coupe Davis 2010.

 

Un tournoi vidé de sa substance

 

A leur décharge, le format actuel de la Coupe Davis n’est manifestement pas à l’avantage de nos tricolores. Avec deux simples par joueur et un double (accessible aux joueurs de simple), il ne favorise pas les nations au contingent de joueurs de talent homogène, comme la France (cinq parmi les trente premiers) ou l’Espagne (sept dans les quarante). A l’inverse, cela facilite la tâche des équipes possédant un voire deux mastodontes, qui s’occupent de remporter leurs simples respectifs. Preuve à l’appui : la Suisse, titrée en 2014 aux dépens de nos Bleus, aurait fait pâle figure sans ses deux membres du top 5 que sont Roger Federer et Stan Wawrinka. Avec eux, pas de spécialiste de double, ni même de joueur classé avant la… 216e place mondiale. La compétition ne récompense ainsi plus une équipe, mais un duo. Les sélections n’ont qu’à s’appuyer sur leur(s) star(s), cela suffit !

L’exemple le plus frappant reste la Grande-Bretagne, lors de son sacre en 2015. Que ce soient en quarts contre la France, en demi-finales face à l’Australie, ou en finale contre nos amis belges, le même scénario se répétait inlassablement : Andy Murray remportait ses deux simples, et aidait son propre frère, Jamie, à ramener le point du double. Ainsi, ce sont uniquement deux joueurs qui ont ramené les trois points de la victoire. De surcroît, lors de chacune des trois rencontres, le deuxième joueur de simple (Edmund, Evans ou Ward) perdait son match. Voilà donc à quoi ressemblait « l’équipe » qui a remporté la Coupe Davis il y a deux ans : le n°2 mondial de simple, le n°7 de double, puis des joueurs classés au-delà de la 100e place.

 

Andy Murray soulève seul le trophée de la Coupe Davis 2015. Plus qu’une simple image ?

 

C’est cette forme d’injustice qui a contribué à l’émergence d’un sentiment de rejet envers la Coupe Davis ces dernières années – et amené une remise en cause de ce format aberrant. La Fédération Internationale de Tennis (ITF) a ainsi projeté le mois dernier un changement de configuration qui renforcerait le concept de « matches par équipe ». Une rencontre passerait sur deux jours au lieu de trois, avec des matches en deux sets gagnants (et non en trois). Une (petite) révolution qui apparait toutefois comme bien insuffisante pour rendre à la Coupe Davis son essence et son intérêt premier.

La Coupe Davis, fondée il y a plus d’un siècle par le milliardaire Dwight Davis, revêtait autrefois une importance capitale, au même titre qu’un tournoi du Grand Chelem. Cette époque où la remporter était un privilège est désormais révolue. Pour éviter que ce tournoi historique ne tombe définitivement en désuétude, il serait temps de réagir. Pour le guérir de tous ses maux, il faudrait que les instances internationales dénichent des remèdes miracles. Car la défaillance dont souffre la Coupe Davis n’est pas uniquement celle des Français. Désavouée par les joueurs comme le public, la compétition doit subir des réformes de fond pour retrouver son attractivité perdue.

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