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[Interview] Anne Nivat, à l’écoute

[Interview] Anne Nivat, à l’écoute
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Familière des terrains hostiles, qu’elle couvre professionnellement depuis la Seconde guerre de Tchétchénie dès 1999, la reporter indépendante Anne Nivat a publié en mars dernier son premier ouvrage sur l’Hexagone, Dans quelle France on vit. Son livre tend l’oreille aux « oubliés », ceux à qui on ne donne jamais la parole. Au cœur de l’actualité de l’élection présidentielle, Anne Nivat nous parle avec passion de son « tour de France » en immersion et pose un œil critique sur son métier de journaliste.


 

« La France est en guerre » : ce sont ces mots, prononcés par François Hollande après les attentats du 13 novembre 2015, qui constituent le point de départ de votre livre. En quoi cette phrase vous a-t-elle déplu, vous qui êtes reporter de guerre ?

Elle ne m’a pas plu, parce que la France n’est pas en guerre. C’est quelque chose d’indécent à entendre pour la reporter de guerre que je suis. Mais en même temps je comprends que le Chef de l’État ait prononcé quelque chose qu’il voulait assez percutant en ce jour solennel où il avait réuni les parlementaires en Congrès à Versailles après que la France venait d’être attaquée par des terroristes pour la seconde fois dans la même année. C’est donc une phrase choc qui, pour moi, ne correspond pas à la réalité.

 

« La France n’est pas en guerre. »

 

Comme je l’explique dans ma préface, ce n’est pas du tout le seul élément qui m’a conduit à écrire ce livre. Je n’ai pas les oreilles tout le temps en train d’écouter le Chef de l’État. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ma perception des choses. Cette perception, elle était telle que, depuis quelques années, quand je rentrais de mes pays de guerre, je ressentais du déni et des malaises sur lesquels je voulais enquêter. Ma vie de reporter n’a pas commencé avec le Bataclan ; ça fait quasiment 20 ans que je vais sur des terrains en guerre.

 

Comment avez-vous sélectionné les six villes de votre enquête (Évreux, Laon, Laval, Montluçon, Lons-le-Saunier et Ajaccio) ?

Comme la France n’est pas en guerre, il m’était impossible de « tirer le fil » de la guerre. Je devais donc de moi-même, a priori, trouver des terrains. Ces terrains, ont donc été ces villes.

Je savais ce que je ne voulais pas : je ne voulais pas des grandes villes comme Paris, Lyon ou Marseille et leurs banlieues, parce qu’elles ont déjà été beaucoup traitées. Je voulais donc m’intéresser à des villes différentes de celles dont on parle habituellement. J’ai choisi six villes « moyennes » de 50 000 habitants et j’ai couplé chaque ville avec un thème (sauf pour l’emploi qui est traité dans deux villes). Je ne pensais d’ailleurs pas que j’aurais autant de matière à écrire pour chaque lieu.

Les différents thèmes du livre (emploi, chômage, identité, sentiment d’insécurité, malaise des 18-25 ans et déclassement, ndlr) sont les grandes préoccupations des Français. Je n’ai pas besoin de me fier aux instituts de sondage ou à je ne sais quel livre de sociologie pour essayer de comprendre quelles sont les angoisses des Français. Il m’est apparu que la première grande angoisse – pas exclusivement propre aux Français – est celle de l’emploi.

 

Parlons d’emploi justement. Que ce soit au Forum de l’emploi et de la formation (à Montluçon) ou lors d’une tournée avec un facteur (à Laon) on sent une déshumanisation de l’emploi. Comment réagissent ceux que vous avez rencontré face à cette mutation du marché du travail ?

Ils réagissent mal, naturellement. Je crois que tout le monde a besoin d’humain. En tant que journaliste et observatrice de l’humain, je décris et j’essaye de trouver les mots pour raconter cette déshumanisation. Je le fais pour qu’on puisse s’en rendre compte, tout simplement.

 

« Tout le monde a besoin d’humain. »

 

La quintessence du journaliste n’est pas de prendre parti, de raconter sa vie ou donner son jugement. Ça n’est pas non plus d’avoir de la connivence avec le milieu des affaires et des politiques. Je ne suis qu’une intermédiaire qui traite de différents thèmes, qui auraient d’ailleurs dû être présents dans la campagne présidentielle.

Mes interlocuteurs ont des paroles très fortes, très crues et même parfois violentes mais ils sont tellement humains ! C’est pour continuer à raconter ce qu’ils me racontent que je continue à être journaliste, de la même manière en France qu’en Irak, Afghanistan, Tchétchénie ou ailleurs. Il n’y a que l’humain, complexe et paradoxal, qui m’intéresse.

 

Vous dites avoir découvert dans chaque ville visitée, « la même défiance vis-à-vis du politique, insidieuse, profonde, sans retour ». S’agit-il d’un divorce définitif entre le peuple français et ses gouvernants ?

C’est plus qu’un divorce, puisque dans un divorce, les gens peuvent se remarier. En France, c’est sans retour. Mais je ne suis pas la seule à dire cela ; ceux qui croient le contraire sont perdus par leurs illusions. Qui peut croire aujourd’hui que les choses vont changer ?

 

Les Français croient donc encore en la politique mais plus en leurs politiques ?

Exactement. Je vois bien que les Français critiquent très facilement leurs politiques, mais en même temps adorent la politique, en tant que res publica (chose publique), car la politique, c’est la vie. Les Français ont envie de discuter de l’organisation de leurs cités, de critiquer, exprimer leurs désaccords.

 

« Les Français critiquent très facilement leurs politiques, mais adorent la politique en tant que chose publique. »

 

Ce qui modifie les choses, c’est le contexte dans lequel nous sommes et les vecteurs par lesquels passent ce mécontentement, en l’occurrence les médias.

 

L’ascension de l’extrême droite est l’un des autres thèmes de Dans quelle France on vit. Comment avez-vous reçu cette parole Front National ?

La seule chose qui m’étonne quand on parle de l’extrême droite, c’est que cela étonne : je suis étonnée que le force du Front National, qui s’est exprimée au premier tour de l’élection présidentielle, étonne encore en France. Ce n’est quand même pas un phénomène nouveau, arrivé avec ces élections ! C’est donc un sujet à propos duquel il y a beaucoup de déni, comme si le Français voulait se donner bonne conscience. Oui, il y a des gens qui votent Front National. Oui, il y a des problèmes que personne n’arrive à régler.

Je dis simplement qu’il faut arrêter d’être dans le déni. Il faut en parler, discuter et débattre.

 

Parallèlement à l’expansion de l’extrême droite, le premier tour de la présidentielle a fait émerger Emmanuel Macron. Au moment de votre enquête, aviez-vous déjà senti un intérêt pour lui ?

Lorsque j’ai enquêté, il y a un an et demi, Macron n’existait pas et son mouvement non plus. C’est donc étonnant de voir que son nom était déjà cité par certains alors qu’il n’était pas encore candidat. Ça veut bien dire que sa personnalité intéressait déjà.

Je prends l’exemple de cet entrepreneur de Lons-le-Saunier – dont tout le monde dans la ville pense qu’il vote FN mais qui a voté communiste pendant longtemps – qui m’a tout de suite dit que Macron allait faire un carton et a même financé le mouvement En Marche !. C’est tout à fait typique de l’électorat de Macron.

 

Outre la politique, on se rend aussi compte à la lecture du livre de la place de la religion dans le quotidien de nombreux Français. Vous attendiez-vous à une telle demande de spirituel ?

Je pense que tout le monde – et pas seulement les Français – a besoin de religieux (et non de religion). C’est vraiment quelque chose auquel je ne m’attendais pas quand j’ai commencé à travailler sur le livre.

Lorsque je me suis retrouvé à Laon, j’ai par exemple rencontré une femme qui a quitté l’Eglise catholique et se rend maintenant dans une église « de maison », absolument incompréhensible, mais à laquelle elle croit et qui lui fait du bien. C’est le principal.

Il y a aussi ces deux jeunes garçons d’une famille très catholique de Laval qui m’ont dit des choses qui m’ont ouvert les yeux. Il m’est ainsi apparu que certains jeunes catholiques (18-23 ans) sont jaloux de la visibilité des jeunes musulmans. J’ai trouvé ça très intéressant, car c’est une explication que l’on entend assez rarement et qui montre que religion, religieux, identité, racines et volonté d’exister se mêlent.

L’être humain, dans nos sociétés du XXIème siècle, est perdu et a besoin de se réfugier : la religion constitue l’un des premiers refuges possibles.

 

À force d’écrire sur les maux du pays, on pourrait apparaitre désabusé face à la situation actuelle. Or, vous revendiquez dans votre postface l’aspect optimiste du livre. Pourquoi ?

Chacun de mes personnages, en dépit de tout ce que l’on vient de dire, m’a montré une joie de vivre, une capacité à l’auto-analyse et beaucoup d’humour. On ne peut pas résumer ces Français qui vont mal, cette France « d’en bas » (j’insiste sur les guillemets), à des gens grincheux et pessimistes. Ça n’est pas vrai.

 

« On ne peut pas résumer ces français qui vont mal […] à des gens grincheux et pessimistes. »

 

Cette joie que j’ai trouvé en France m’a rappelé celle des habitants des pays en guerre qui n’ont plus rien et qui m’ont tout donné. Pour ma dernière enquête j’ai aussi choisi de dormir chez l’habitant et non à l’hôtel, ce qui m’a permis de voir toutes les facettes des Français.

 

Un mot sur votre manière de travailler. En tant que défenseure du « droit à la lenteur », estimez-vous qu’il manque aujourd’hui au journalisme une capacité de recul, dans une société en proie à l’immédiateté ?

Je suis sortie du système médiatique il y a longtemps (2000-2001) pour pouvoir fonctionner à ma façon, en parallèle de ce système. Je n’avais pas envie de subir les lois de ce système, lois que tous mes collègues subissent. Mais ils l’ont choisi…

 

Concluons plus largement sur votre métier de reporter de guerre. À l’heure où les conflits armés deviennent de plus en plus totaux et interminables, est-il est encore possible de couvrir la guerre en tant que journaliste ?

Non seulement c’est possible, mais c’est absolument indispensable. Comment peut-on penser une seconde aujourd’hui ne pas envoyer des journalistes couvrir des guerres ?

La guerre est un mélange de situations humaines très complexes et ne se résume pas seulement aux simples combattants qui se regardent souvent en chien de faïence et qui font que les guerres sont effectivement interminables.

Aucune des guerres que j’ai commencé à couvrir n’est terminée. Quand je pense à ça, je suis devant un abîme. C’est pourquoi il faut raconter la vie dans la guerre, ce que subissent les populations civiles et comment elles survivent.

Si les reporters ne racontent plus la guerre, alors que va-t-il se passer ? La communication va devenir toute puissante. Le risque est de laisser le terrain à ceux qui y sont et qui ont tout intérêt à montrer ce qu’ils font sous un certain jour. Je défendrai ça jusqu’à ma mort : la communication n’est pas de l’information !

 

« Si les reporters ne racontent plus la guerre, alors que va-t-il se passer ? La communication va devenir toute puissante. »

 

Malheureusement, je sens de plus en plus la communication grignoter sur l’information. Mais une fois de plus, les journalistes ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Faire de l’information, c’est encore possible, même si ça demande naturellement du travail. Le journalisme est aujourd’hui un des métiers avec une des plus grandes responsabilités éthiques. Être journaliste, c’est opérer des choix et hiérarchiser son information en ne dérogeant jamais à aucun principe déontologique de ce métier. C’est aussi assumer sa subjectivité et ne pas prétendre à l’objectivité qui n’existe pas, ni même à la vérité. Il n’y a pas une vérité, il y a des vérités multiples.

 

Entretien réalisé le 25 avril 2017 à Genève.

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Maxime Rutschmann

Étudiant en sciences politiques à l'Université de Genève, passionné d’actualité internationale et politique.

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