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Les ravages du Karoshi japonais

Les ravages du Karoshi japonais
Guillaume Guilbert

Si en 2015 près de 2 français sur 10 affirmaient être au bord du burn-out, la situation fait bien pâle figure face au karoshi nippon, signifiant littéralement la « mort au travail ». Ce trop négligé karoshi, responsable de la mort de nombreux Japonais par an, fait désormais office de fer de lance pour tous ceux souhaitant une profonde réforme sociale – voire culturelle – du pays.


 

L’estimation exacte des dégâts causés par le karoshi est souvent compromise due à la difficulté à affirmer que la mort a été causée par une surcharge de travail. Elle est pourtant conséquente puisque le 7 octobre 2016, le gouvernement japonais de Shinzo Abe prenait les choses en main en validant un livre blanc concernant le karoshi, reconnu dès lors comme une maladie professionnelle au Japon. Ainsi, près de 12 % des entreprises admettent que leurs salariés cumulent jusqu’à 100 heures supplémentaires par mois, tandis qu’un cinquième des Japonais fait plus de 80 heures supplémentaires par mois. Ainsi, ce sont 93 Japonais qui, en 2015, ont succombé au karoshi, ce surmenage au travail, que ce soit par attaque cardiaque ou par suicide, s’offrant au travers d’une telle mort, un repos éternel.

Des affaires liées au karoshi font fréquemment la une des journaux japonais, entraînant alors des vagues d’indignations, malheureusement trop rapides à se dissiper et sans enclencher de changements majeurs pour autant.

Entre mars 2014 et 2015, ce sont plus de 1 450 demandes d’indemnisations pour cause de karoshi qui ont été déposées. Un chiffre jusqu’à dix fois sous-estimé comparé à la réalité des faits, selon le secrétaire général du Conseil national de défense des victimes de karoshi, qui estime que le gouvernement est très réticent quant à la reconnaissance des cas de karoshi. Un sondage récent, datant du 21 mars 2017, commandé par le ministère de la Santé, constate d’ailleurs que près d’un Japonais sur 4 a déjà songé au suicide.

 

Un tournant culturel difficile à amener

 

Si ces chiffres exorbitants en feront pâlir plus d’un, tous les Nippons ne les voient pas d’un mauvais œil : « Il est lamentable de voir une personne se suicider simplement parce qu’elle fait plus de 100 heures supplémentaires mensuelles », écrit M. Hasegawa, professeur à l’université Musashina, soulevant une vague de critiques dans le pays. Il a depuis présenté ses excuses, devant une partie choquée de l’opinion publique.

Le karoshi s’explique comme une conséquence d’une culture du travail profondément ancrée dans la société et qui peine à évoluer. Encore maintenant, un salarié restant tard au travail est souvent perçu comme étant simplement un individu investi et réalisant un travail d’excellente qualité. Pour certains cadres nippons, il existe supposément une corrélation entre le temps passé dans les locaux de l’entreprise et la qualité finale du travail effectué. À cause de ces suppositions, nombreux sont les salariés nippons qui, carriéristes ou juste amateurs du travail bien fait, se retrouvent à passer un temps incommensurable au sein de l’entreprise dans l’espoir de prendre du galon ou simplement de garder leur poste, la moitié des travailleurs japonais étant en effet liés sous contrat à durée déterminée.

 

Un gouvernement déterminé à changer la donne

 

En 2016, le gouvernement nippon a ainsi évoqué la mise en place prochaine d’un système de subventions publiques accordées uniquement aux entreprises qui accorderont du repos à leurs salariés. Le journal nippon Nikei estime ainsi que cette mesure devrait encourager les salariés à prendre des jours de repos, certains s’en privant de peur d’être considérés comme manquant de loyauté (qualité culturelle majeure pour le pays) envers leurs employeurs.

L’un des principaux objectifs du gouvernement concernait d’ailleurs la suppression des accords d’entreprise réalisés au titre de l’article 36 de la loi sur les normes de travail, qui permettait notamment aux entreprises de déroger à la législation japonaise afin d’inciter les employés à effectuer un nombre illimité d’heures supplémentaires, quand bien même le rythme légal devait être de 40 heures par semaine et 8 heures par jour.

Un premier pas semble avoir été franchi le 20 mars dernier, lors d’une réunion entre M. Abe et les représentants respectifs du Keidanren (la Fédération des organisations économiques japonaises) et du Rendo (la Confédération des syndicats ouvriers japonais), aboutissant à une déclaration commune de ces dernières : le cap des 100 heures supplémentaires par mois ne doit plus être franchi. Certes, les experts alertent une fois de plus sur les dangers sanitaires d’une centaine d’heures supplémentaires par mois, mais cette avancée est assez importante pour être notifiée.

Au-delà de la situation salariale se cache un problème de fond : la productivité des salariés japonais compte parmi les plus faibles au sein de l’OCDE et du G7, alors même que leur temps de travail est bien supérieur à nombres de leurs confrères. Le pays du Soleil Levant souhaiterait-il alors s’engager vers une nouvelle voie, une voie inversée, considérant alors que l’épanouissement et le bien-être des salariés peut aider le pays à gagner en productivité ?

 

Si le gouvernement du Premier ministre Shinzo Abe semble désormais prendre le problème à bras le corps, le Japon est loin d’être le seul pays d’Asie à connaître de tels problèmes structurels : la Corée du Sud, avec son gwarosa ou encore la Chine, avec le guolaosi sont eux aussi toujours en proie à leur propre karoshi.

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Guillaume Guilbert

Étudiant en École de Commerce, intéressé par la politique européenne et les relations internationales.

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