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3 moments entre 2 tours d’1 élection

3 moments entre 2 tours d’1 élection
Estelle Aubin

Il y a d’abord eu les résultats. Roulement de tambours. Bande-son grandiloquente. Emmanuel Macron (24,01%, En Marche!) devance Marine Le Pen (21,30%, Front national). Dimanche 23 avril, une brise glacée berce la grisaille. « En avril ne te découvre pas d’un fil » flotte dans mon esprit. Le déluge n’est jamais loin. Voici trois moments, trois manières de raconter cet entre-deux tours, trois occasions d’interroger les français. Une manifestation « sauvage », une manifestation organisée, un micro-trottoir classique.


 

Dimanche 23 avril, 22h13, place de la République, Paris

 

Le ciel à peine étoilé laisse jaillir des cris. Une manifestation s’improvise au cœur de Paris. Quelques représentants de la CGT, de l’UNEF et bon nombre d’« abstentionnistes actifs », convergent vers République. La plupart d’entre eux déboulent de Bastille où une « manifestation sauvage a tourné à l’émeute contre les policiers » me raconte-t-on. Ici, les quelques centaines de militants se rassemblent autour d’un feu. Ils y brûlent leurs illusions, réchauffent leur cœur, jettent leurs déboires. Les gorges ne sont pas nouées, elles ragent. Coutumiers de la contestation, ces jeunes scandent leurs slogans devenus hymnes. L’habitude se lit sur leur visage.

En guise de bienvenue, une jeune militante m’offre des gouttes pour les yeux. Simple précaution. À coups de « Ni capitalisme, ni fascisme. Ni Macron, ni Le Pen », ils réveillent République. Deux étudiants de la Sorbonne me confient leur rancœur. « Ce sont les deux faces d’une même pièce » s’irrite l’un d’eux avant de poursuivre, « le spectre du FN ne doit pas nous hanter, ni nous façonner ». Le vote utile ? « C’est un piège » écourte-t-il. L’analyse de Serge Halimi dans le Monde diplomatique y fait écho : « depuis plus de 20 ans, prôner le vote utile revient à présenter les deux partis dominants en remparts contre une extrême droite dont leurs choix successifs et concordants ont favorisé l’envol ».

Les élections ne sont à leurs yeux, qu’une mascarade savamment orchestrée par l’impérieuse nécessité de « fabrique du consentement ». « La démocratie, on ne la voit pas par les urnes » affine le garçon. La lutte sera dans la rue ou ne sera pas. À l’évocation de Philippe Poutou (1,09%, Nouveau Parti Anticapitaliste), ils dessinent un sourire complaisant, à celle Jean-Luc Mélenchon (19,58%, La France Insoumise), leurs regards sont indifférents. Leur solution ? « L’insurrection » répondent-ils en chœur.

À quelques mètres de là, un jeune à vif s’insurge contre un syndicaliste de l’Unef (Union nationale des étudiants de France) qui partage l’assemblée. Tous deux bombent leur torse, affrontent leur regard. Et leurs paroles. Le premier accuse le second d’avoir gangrené le paysage politique actuel, en appelant à voter Hollande en 2012 puis Macron aujourd’hui. L’autre lui reproche sa généralisation réductrice. Ils ne sont qu’une dizaine de militants de l’UNEF mais, armés de leurs drapeaux et de leur voix, ils aimantent les caméras. « Voilà on va encore présenter ça comme une manifestation uniquement anti-FN » déplore l’antisystème.

La foule s’amasse. Les corps grouillent. Puis, les manifestants se parent de leur cagoule et capuche. Les policiers ont encerclé la place de la République et lancent désormais des bombes lacrymogènes. Cette soirée sera renommée « Nuit des barricades ».

 

Mardi 25 avril, 15h47, rue de Béthune, Lille

 

Le gris des nuages l’a emporté, balayant tout éclaircie. Les passants affluent peu à peu. Le pas tranquille, ils traversent l’artère principale. Les quelques visages sont joviaux, sinon imperméables. Trois jours après le premier tour, l’élection présidentielle semble déjà loin.

Loin de la stupeur du 21 avril 2002. Loin de l’ampleur des manifestations anti-FN qui avaient suivi. Entre-temps, le Front national s’est gentiment banalisé, jusqu’à normaliser sa présence au second tour de la présidentielle. 

 

 

Mercredi 26 avril, 18h06, rue des Postes, Lille

 

Drapeaux de la CGT (Confédération, générale des travailleurs), des jeunesses communistes (MJCF), socialistes (MJS) et écologistes (EELV) se mêlent et se confondent. Ils ne font plus qu’un. En tête de cortège de la manifestation antifasciste, une banderole « face au fascisme, lutter, unir, vaincre » annonce la couleur. Une jeune activiste, micro à la main, s’emporte « imaginez la politique culturelle, sociale et étrangère de Le Pen si elle venait à arriver au pouvoir ». « Faire front contre le FN », « faire barrage au FN » sont sur toutes les bouches. Les sirènes chantent leur désarroi. La Jeunesse emmerde le Front national de Bérurier Noir berce les 500 manifestants. Quelques badauds les dévisagent pendant que certains les saluent depuis leur balcon.

Le vote Macron sera un vote de contestation et de résignation pour bon nombre d’entre eux. Aujourd’hui, l’urgence s’appelle Marine Le Pen. « C’est elle qu’il faut anéantir en premier, me raconte une trentenaire, on luttera contre Macron après les élections ». « Étouffer les vents xénophobes du FN, c’est la priorité » ajoute un militant avant de reprendre les mots de Camus remis à l’ordre du jour par Raphaël Glucksmann, « l’enjeu n’est pas de refaire le monde, mais d’empêcher qu’il ne se défasse ». L’essayiste, récent auteur de la tribune « Et pourtant, je voterai Macron » de l’Obs, précise qu’il faut battre Marine Le Pen avec la plus grande marge possible. Il ne s’agit pas de « préparer la révolution mais de prévenir la contre-révolution, de préserver le cadre dans lequel s’inscrivent les désaccords. Ne pas saisir cela, c’est ignorer le tragique de l’époque » martèle-t-il.

Puis les « ni Macron, ni Le Pen » apparaissent sous leur capuche et affichent « face aux banquiers et aux fachos, troisième tour dans la rue ». La manifestation se scinde en deux. Abstentionnistes actifs et macronistes à contrecœur prennent aujourd’hui des chemins différents.

 

 

À J-2, la tension est tacite. Chacun se scrute. Inlassablement. Les regards sont rivés vers le second tour de la présidentielle. Regards perplexes souvent, regards inquisiteurs parfois. « En mai fait ce qu’il te plait » revient à mon esprit.

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Estelle Aubin

Parisienne en exil sur les terres lilloises, l'ESJ est devenue mon refuge. Amatrice de politique, utopiste sur les bords, le journalisme me tend la main.

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