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Le marathon en moins de 2h : prouesse ou danger ?

Le marathon en moins de 2h : prouesse ou danger ?
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Le 6 mai dernier sur le circuit automobile de Monza en Italie, Eliud Kipchoge court 42,195km en 2h00’25. Dans des conditions extraordinaires qui empêchent l’homologation du temps, il explose le record du monde du marathon et tutoie la barre mythique des 2h. Cette performance est portée par l’équipementier Nike qui s’est donné comme objectif de faire courir un marathon par l’homme en moins de 2h, quitte à dénaturer la valeur de l’exploit.


 

Si le 100m est considéré comme l’épreuve reine, celle qui attire tous les projecteurs, le marathon est dans le coeur de chaque sportif l’expression la plus aboutie du dépassement de soi. Il apparaît aux premiers Jeux Olympiques modernes de 1896 en hommage au messager grec Phillipidès, et cultive depuis dans l’imaginaire sportif le parfum de l’exploit. Le marathon est une épreuve à part, symbole de sobriété et de recherche des limites. Mais à trop vouloir chercher ces limites, on arpente parfois de sombres chemins, que la discipline aimerait bien éviter. Depuis plusieurs années en effet, les scandales de dopage impliquant des marathoniens se multiplient. Dernier en date, celui révélé le 7 avril par l’IAAF qui annonce la championne olympique en titre kenyanne Jemima Sumgong positive à l’EPO. Le Kenya, nation phare de la discipline, est particulièrement touché par ces affaires avec plusieurs dizaines de cas depuis 2012. Dans cette période triste et entachée par les scandales, toute la communauté du marathon mondiale veut lutter pour assainir son sport, et écarter le plus loin possible le dopage, aux antipodes de ses valeurs. Une majorité d’athlètes s’accorde à dire qu’il faut laisser les records tranquilles, qu’ils tomberont le moment venu, et qu’une compétition pour les faire chuter ne ferait que replonger la discipline dans des heures regrettables. Même les scientifiques s’en mêlent, affirmant que si les records n’évoluent que très marginalement aujourd’hui, c’est parce que l’homme n’est pas capable, du moins dans l’immédiat, de courir plus vite aussi longtemps.

 

Vous avez dit impossible ?

 

Le record du monde du marathon a été battu des dizaines de fois. En 1908, l’américain Johnny Hayes court le marathon en plus de 2h55’. 52 ans plus tard, aux Jeux Olympiques, l’éthiopien Abebe Bikila foule pieds nus le bitume romain en 2h15’. Et en 2014 à Berlin, marathon connu comme étant le plus rapide, le Kenyan Dennis Kimetto boucle les 42,195km en 2h02’57, avec une vitesse moyenne de plus de 20km/h. Or si le record a perdu 50’ en 90 ans, il n’a été amélioré que de 3 minutes en 15 ans, ce qui fait dire aux scientifiques que briser la barre des 2h serait impossible avant 2025. Mais comme le dit le slogan d’un équipementier, “impossible is nothing”, de quoi motiver les mastodontes du marché sportif. Entre Adidas et Nike s’est engagée une lutte pour passer sous ce seuil mythique réputé infranchissable. Les moyens mis en oeuvre sont colossaux, notamment du côté de Nike qui semble à cette heure le mieux parti pour l’emporter. Comme elle l’explique sur son site, la firme a sélectionné méticuleusement trois athlètes dont Eliud Kipchoge, champion olympique à Rio, le plus susceptible de courir en moins de 2h à court terme. Le projet coûterait plus de 30 millions d’euros, mais pourrait rapporter beaucoup plus. En effet, derrière l’objectif sportif se cache un enjeu économique considérable. C’est une offensive majeure de la firme américaine contre ses concurrents sur le marché du running. Le projet Breaking2 a pour but de promouvoir une chaussure commercialisée pour le grand public. Cette chaussure a été élaborée par une armée de chercheurs : elle boosterait les performances à hauteur de 4%. Et c’est là que se trouve la limite du projet, qui suscite légitimement interrogations et inquiétudes.

 

Exploit humain, exploit scientifique

 

Si l’opportunité économique ne fait aucun doute pour l’équipementier, voire pour la science, celle pour le sport est beaucoup plus floue. Le 6 mai, les trois athlètes ont évolué dans des conditions exceptionnellement idéales. Le circuit de Monza n’a aucun dénivelé et présente des courbes larges, les conditions climatiques étaient optimales, le ravitaillement était illimité et disponible en continu grâce à des motos, une voiture placée devant les coureurs projetait un rayon laser symbolisant la vitesse à adopter pour s’aligner sur un temps de 2h, et surtout, des lièvres se relayaient par groupe de 6 à chaque tour de piste pour faire tenir le rythme imposé par la voiture. Mais alors quelle est la place de l’homme dans cet exploit ? Un record doit être celui d’un athlète, seul, qui, le jour de son exploit, s’adapte aux conditions et livre une performance inédite. Dans le cas présent, les conditions sont artificiellement organisées, et l’athlète est porté par des chaussures qui sont un concentré de technologies. Quelle part de la performance revient à l’athlète et quel est l’impact de la science ? Aussi ce genre d’exploit peut-il donner raison à ceux qui s’opposent à la course aux records. C’est la preuve qu’elle peut conduire à d’importants problèmes éthiques. Les records doivent-ils être fait par l’homme tel qu’il est ou par un “homme amélioré” ? Par ailleurs, les enjeux économiques sont tels qu’ils pousseront toujours les équipementiers et les investisseurs à chercher de nouvelles solutions pour aller toujours plus vite, ce qui conduit presque inéluctablement à des conduites illicites ou immorales.

 

La performance de Kipchoge est hors du commun, mais qu’apporte-t-elle à son sport si ce n’est le pousser un peu plus dans les ambitions dangereuses des multinationales ?

 

(Crédits photo : Nike, Inc)

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Louis Faurent

Étudiant à Sciences Po Bordeaux, passionné par le sport, le cinéma, et l'actualité en tout genre.

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