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Et lorsque les mots nous trahissent, schibboleth et orthographe.

Et lorsque les mots nous trahissent, schibboleth et orthographe.
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« Schibboleth », le mot est obscur. Il est hébreu, issu de l’Ancien Testament. Derrière lui, quelque chose qui apparait comme simple : le schibboleth est une phase ou un mot qui ne peut être entièrement compris ou correctement prononcé que par un groupe social, national, professionnel, régional etc. Il trahit une origine et révèle une appartenance. 


Le schibboleth est donc un révélateur et nous rappelle que le choix de nos mots, conscient ou non, en dit bien plus sur qui nous sommes que nous le pensons. Sans le savoir, vous les utilisez. Petites illustrations d’un concept :

 

À l’abri des « barablis »

 

Nous sommes en 1918, les prisonniers de guerre du IIe Reich s’entassent dans les camps français. La France s’apprête à récupérer les territoires perdus de 1871. Un problème se pose néanmoins à l’État-Major français. Que va-t-on faire de ces Alsaciens, considérés comme Français par la République mais ayant combattu du côté de l’Empire ? Un régime spécial leur est donc accordé ; et pour les reconnaitre, une solution bien simple est trouvée : les faire parler. Les Alsaciens, bien qu’apprenant l’allemand depuis leur rattachement à l’Allemagne, utilisent un dialecte local et possèdent un accent particulier.

Ce régime favorable attise les convoitises du côté des prisonniers allemands. Souabes et Badois, vivant aux bordures de l’Alsace-Lorraine, contrefont leur accent, imitant les Alsaciens et se voient donc libérer sur parole. Du côté français, l’agacement est palpable. C’est un chanoine, Émile Wetterlé, qui vient apporter la réponse. Elle consiste en un parapluie, présenté aux soldats se revendiquant Alsacien. Wetterlé, originaire de Colmar, sait que les Alsaciens sont les seuls à utiliser le terme « barabli » pour en parler, là où le Souabe répond « Regenschirm » et le Badois « Schrim« . Ce sont donc ces parapluies de Colmar qui permettront à l’Armée française de distinguer les Alsaciens, néo-Français, de leurs coreligionnaires allemands.

 

Persil, à une lettre du péril

 

Une vingtaine d’années plus tard, une fin beaucoup moins heureuse attend quelques 20 000 Haïtien.ne.s installé.e.s en République dominicaine. 1937, Léonidas Trujillo Molina, gouverne le pays depuis 1930 en tant que Président de la République. Soutenu par les États-Unis, le dictateur s’inquiète des opposant.e.s à son régime installé.e.s en Haïti qui forme l’autre moitié de l’île d’Hispaniola.

Depuis une dizaine d’années nombreux.se sont les Haïtien.ne.s à traverser la frontière pour travailler dans les plantations sucrières américano-dominicaines. La xénophobie monte à la frontière entre les deux pays. Trujillo décide d’y envoyer l’Armée, ordre est donné de massacrer, bien souvent à la machette, les Haïtien.ne.s. Les militaires débarquent dans les champs, bouquet de persil à la main, qu’ils présentent aux travailleur.se.s. Les Haïtien.ne.s, francophones, viennent alors butter sur la [j] du mot espagnol « perejil » et sont exécuté.e.s.

Dès le premier jour de cette tuerie, le président Trujillo commente de Dajabon au Nord-Est du pays :

« Depuis quelques mois, j’ai voyagé et traversé la frontière dans tous les sens du mot. Pour les Dominicains qui se plaignaient des déprédations par les Haïtiens qui vivent parmi eux, les vols de bétail, des provisions, fruits, etc., et sont ainsi empêchés de jouir en paix des fruits de leur travail, j’ai répondu, « Je vais corriger cela« . Et nous avons déjà commencé à remédier à la situation. Trois cents Haïtiens sont morts aujourd’hui à Banica. Ce remède va se poursuivre. »  

La frontière entre Haïti et la République dominicaine est filtrée. Trujillo prétextant vouloir éviter les infiltrations voit surtout dans ce massacre des représailles envers le gouvernement haïtien de Sténio Vincent qu’il accuse de coopérer avec les dissidents dominicains.

Les estimations quant au nombre de morts sont variables de 15 000 à 20 000. Cet événement va alors garder le nom de « massacre du persil » et reste une source de tensions entre les deux pays.

 

La politique du non

 

Ces exemples peuvent apparaître comme bien éloignés de nous, et pourtant le schibboleth rôde et même à l’écrit. Dans cette campagne d’entre-deux tours, les noms écorchés de certaines personnalités politiques apparaissent comme des points de « ralliement ». Mitterrand en son temps se voyait orthographier « Mitterand » par ses opposants, quand « Mélanchon » se substitue à Mélenchon dans les milieux de droite et d’extrême-droite. Le Pen devient quant à elle « Lepen » sur le clavier de ses détracteurs quand ses partisans lui préfèrent un « Marine » bien plus direct. (Sauf Diam’s.)

L’importance de l’orthographe est bien symbolique mais néanmoins primordiale. Le nom forge l’identité, le dégrader est significatif, l’omettre tout autant.

Enfin, une catégorie de schibboleth, bien que portant à débats, peut être développée. C’est celle des « mots interdits« . PD ou l’anglo-saxon Nigga  en font partie. Pourquoi donc les considérer ainsi ? Car ils sont des mots péjoratifs destinés à stigmatiser les membres d’une communauté. Cependant, employé par un membre de cette communauté, le mot perd son aspect péjoratif. C’est le retournement du stigmate. Le traumatisme derrière subsiste mais se transforme en ressource, il est fédérateur. Mais surtout, il est employé dans un cadre défini pour, le plus souvent, se désigner soi-même. Néanmoins, dans la bouche d’une personne extérieure à la communauté – ne subissant pas la réalité du terme – il n’en reste pas moins discriminant.
“Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.” Et si René Char avait raison ?

 

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Reno Descamps

Idéaliste aux goûts douteux. Ex-étudiant à l'ESJ Lille, palien à SciencesPo Toulouse. Un petit peu gauchiste. Mais léger.
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