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L’interminable hégémonie de Nadal à Roland-Garros est-elle néfaste pour le tennis ?

L’interminable hégémonie de Nadal à Roland-Garros est-elle néfaste pour le tennis ?

Encore une. Pour la dixième fois de l’histoire du jeu, Rafael Nadal a conquis le Grand Chelem parisien. La fameuse « décima », tant convoitée, tant attendue. Cette fois (et comme en 2008), sans perdre la moindre manche. L’Ogre de l’ocre a à nouveau torpillé la concurrence, écrasant tout sur son passage, de Benoît Paire au premier tour (6-1, 6-4, 6-1) à Stan Wawrinka en finale (6-2, 6-3, 6-1). Au pire, dans un même match, il aura perdu 8 jeux. De là à dire que le suspense fut gâché, il n’y a qu’un pas… qui donne l’opportunité à nos rédacteurs de lancer un débat aussi légitime que subversif : et si la domination de « Rafa » était nocive pour le tennis ?


 

« Non, le rythme effréné de ‘Rafa’ est une aubaine pour le circuit » [Alexandre Ravasi]

 

Le propre des légendes, c’est qu’elles ont cette part de merveilleux qui nous amène au-delà du réel, qui nous transporte par-delà ce que l’on pensait réalisable. Or, remporter à dix reprises un seul et même tournoi majeur paraissait démesuré et irrationnel. Même le tout-puissant Roger Federer a rendu les armes (pour l’instant) au bout de sept victoires à Wimbledon. Cette épopée fantastique, seul un être l’a réalisée, en l’espace de treize ans. Et nous venons tout juste d’assister à son dénouement. Prenons-nous suffisamment en compte la portée de ce qui vient de se produire sous nos yeux ? 15 titres du Grand Chelem. Le deuxième meilleur joueur de tous les temps (en terme de palmarès) est désormais seul avec l’optique de détrôner le roi Roger Federer et ses 18 couronnes. 53 titres sur terre battue. À l’heure où la concurrence est plus rude que jamais, qui aurait pu imaginer une telle suprématie sur une même surface un jour ?

 

Il y a cette once de magie inexplicable dès que « Rafa » foule l’ocre parisienne : il devient presque intouchable. Il flotte littéralement sur le tournoi et ses adversaires. Il y a une sorte d’osmose entre Roland Garros et lui, un lien charnel qui l’unit à la Coupe des Mousquetaires. Dès sa première apparition ici, à seulement 19 ans, cette attache était déjà perceptible. Elle a atteint son paroxysme en 2008, lorsqu’il ne laissa pas non plus un set. Elle semble plus forte que jamais cette année. Formidable atout pour le spectacle, Nadal a cela qu’il fait chavirer nos cœurs et galvanise les foules. L’émotion ressentie hier lors de son sacre a rarement été aussi extrême, tant la prouesse était magistrale. Exercer une telle emprise sur le jeu, à l’orée d’une ère considérée comme « l’âge d’or du tennis », confère un caractère exceptionnel à ses performances. Car ce n’est pourtant pas l’opposition qui fait défaut : Roger Federer, Novak Djokovic, Andy Murray, et même Stan Wawrinka, réputé pour son redoutable mental dans les grands événements, et particulièrement à leur dénouement. Aucun n’est parvenu à contester la splendeur nadalienne sur le long terme.

 

Pour réaliser une « décima » aussi spectaculaire qu’insensée, Rafael Nadal a affiché une délirante sérénité tout au long de la quinzaine. Du premier au dernier point. Tel un gladiateur, il est rentré dans l’arène avec la même abnégation à chacun de ses combats. Tel un métronome, il a fait preuve d’une admirable constance et n’a été coupable d’aucun trou d’air. Tel un boucher, le taureau de Manacor a découpé l’opposition, prenant un malin plaisir à ridiculiser et réduire ses adversaires au rang de marionnettes. L’exploit réalisé par l’Espagnol, à maintenant 31 ans, ne peut que constituer un bienfait pour le jeu. Même s’il a frisé l’indécence, son niveau représente un formidable vecteur d’inspiration à la fois pour nous, public, à la fois pour les autres joueurs, et à la fois pour la jeune génération en devenir. Tout d’abord, d’un aspect purement tennistique, il a fait montre d’une ahurissante palette technique couplée d’un schéma tactique imparable, répété inlassablement au cours de la quinzaine. En commençant par son déroutant service, tantôt slicé, tantôt lifté, tantôt kické. C’est son effet, déstabilisant à souhait, qui le transforme en arme redoutable. En poursuivant par cette solidité en revers pour fixer l’adversaire, le tenir à sa merci. En finissant par ce coup droit ultra-lifté, profond, dont l’effet et le rebond sont décuplés sur terre, le rendant incontrôlable. Tout cela agrémenté de quelques amorties et de montées à la volée bien senties pour achever le point. Cette stratégie, qui frôle la perfection, force l’admiration. Du fait, compte tenu de l’homogénéisation actuelle des jeux, l’aspect atypique de celui de « Rafa », déployé à la perfection, ne peut qu’être source de délectation pour les aficionados de la petite balle jaune. Rendons-nous bien compte que dans un futur proche, ce style si particulier risque de nous manquer…

 

Malgré tout, le titre s’est aussi et surtout construit mentalement. L’Espagnol se complaît à prendre un ascendant psychologique dès les premiers échanges, pour ne jamais lâcher une miette à son adversaire pendant la partie. Chaque coup, chaque point, chaque jeu semble relever d’une importance cruciale. Le guerrier qu’il est confère une telle intensité à chaque frappe que l’issue de l’échange semble rapidement décidée. N’importe quelle balle courte devient rédhibitoire et se trouve violemment réprimée. Les seuls joueurs susceptibles de l’inquiéter et faire douter n’ont jamais trouvé les armes pour la déstabiliser. Même remporter son jeu de service se transforme un calvaire. En cause ? La qualité de ses retours. Au-delà de son profil d’attaquant, Nadal est de surcroît un formidable défenseur. Pour ramener toutes les balles dans le court, il a cependant pu compter sur un physique retrouvé après deux années de galère. Nous l’aurons remarqué, sa confiance est grandement dépendante de cet aspect. Son jeu complet et sa force mentale et physique, qui semble incommensurable, attribuent ainsi à Nadal un rôle de modèle, voire de héros. Et le tennis, voire le sport en général, a fortement besoin d’exemples à suivre comme celui-ci.

 

Le règne sans partage de cet empereur rend également sa destitution une quête, un Graal. Ses adversaires se doivent de profiter de cette domination pour parvenir à tutoyer les sommets de leur jeu. Comme le dit l’adage, « c’est dans l’adversité que l’on devient plus fort ». Ainsi, ce que Thiem a réalisé à Rome, infligeant à « Rafa » sa seule défaite de la saison sur terre, relève tout bonnement de l’exploit, et sa performance n’en est que plus gratifiante. Après tout, faudrait-il que « Rafa » abaisse son niveau de jeu pour donner une opportunité aux autres de venir le chatouiller ? Le contraire me semble évident. De surcroît, avant de connaitre à nouveau une période faste, l’Espagnol a vécu deux ans sans victoire majeure. Redevenu un joueur lambda, l’affronter n’effrayait plus personne. Sa résurrection, après tant de labeur, alors que beaucoup l’avaient enterré, rehausse la valeur de ce titre. Son retour au plus haut niveau ne peut ainsi qu’être bénéfique au circuit du tennis mondial. L’opportunité qui nous est conférée de contempler un tel champion au sommet de son art au cours du plus prestigieux des tournois de Grand Chelem relève d’une chance inouïe. Considérons-nous donc comme des privilégiés de vivre une époque où se construisent de pareilles légendes. Ces instants risquent de ne plus se reproduire. Dans quelques années, nous pourrons conter fièrement ses exploits. Et il faudrait être borgne, sinon rabat-joie pour ne pas en prendre la pleine mesure… Pour tout cela, le tennis vous remercie, Monsieur Nadal.

 

 

« Oui, la boucherie des 15 derniers jours lèse la cause tennistique » [Clément Zagnoni]

 

Avant toute élucubration, entendons-nous bien. Il ne s’agit pas ici de remettre en question l’immensité terrienne du roi Nadal, dont l’infatigable palmarès justifie la cause et les moyens, mais bel et bien de s’interroger sur les conséquences de cette raclée monumentale, de cette bérézina moderne aux airs de déjà-vu. De constater l’inéluctabilité des rencontres, aussi. Nadal l’insubmersible, c’est un fait. Nadal l’irrésistible, à Roland plus qu’ailleurs, également. Loin de moi l’idée, donc, de lui enlever quelconque mérite.

 

Ce qui m’a motivé à écrire sur le sujet, au-delà de la déculottée dominicale, c’est, je crois, la vue de ce Lionel Chamoulaud gêné, abasourdi, pantois, à la limite de s’excuser auprès des téléspectateurs venus assister à la consécration de son poulain espagnol, en roue libre ce dimanche pendant sa finale face à Stan Wawrinka. Tout fan de tennis qui se respecte connaît le penchant éternel du commentateur pour « Rafa », et le voir ainsi interloqué face à tant de facilité sembla ô combien étrange tant il lui importa de voir le gaucher soulever une nouvelle fois la Coupe des Mousquetaires. Mais voilà, justement, c’était trop facile. Et même lui, l’aficionado, l’inconditionnel nadalien des premières heures ne put s’abstenir de quelques remarques induisant sa frustration légitime. Car de combat il n’y a pas eu, Nadal ne laissant que six petits jeux à son homologue suisse, soûlé de coups et expédié en à peine plus de deux heures de jeu. C’est là où le bât blesse, car le suspense était absent ou presque. L’espace de quelques jeux, tout au plus, et c’en était fini. Et si l’on se penche sur le problème de façon macroscopique, pour englober toute la quinzaine, alors on trouvera peut-être un set (le deuxième face à Benoît Paire, au premier tour) ou quelques points pour cacher la misère — ou l’excellence — pour croire que tout n’était pas écrit d’avance comme le sont les discours de Marine Le Pen ou de Melania Trump. Parce que là réside le point sensible : dans la glorieuse incertitude du sport, comme j’en parlais quelques mois plus tôt au lendemain de la finale de l’Euro 2016.

 

Il y a les chiffres, d’abord. 21 sets joués, 21 sets gagnés, le plus serré de tous sur le score de 6-4. Il y a l’aspect technique, aussi. Ce lift, cette gifle, acerbe, cinglante, inexorable. La fatalité du joueur au revers à une main, qui, sur terre battue (et encore plus à Roland-Garros) endosse son impuissance. Au mieux, chaque année ou presque quand ils se rencontraient, Federer lui prenait un set aux allures de « vous voyez, j’ai essayé quand même ». À cet argument, les meilleurs d’entre vous me répondront — à raison — que Thiem a bien battu Nadal cette année à Rome, et en deux sets de surcroît. C’est un fait, je le concède, mais toujours est-il que l’Espagnol l’a éparpillé en demi-finale de Roland-Garros, l’Autrichien ne faisant lui aussi illusion que durant quelques jeux (6-3, 6-4, 6-0). Et puis, surtout, il y a la redondance, certes magnifique, mais qui, de par ce caractère répétitif, tend à rendre les choses plus réelles qu’elles ne devraient l’être. En torpillant ses propres records, Nadal les rend plausibles, envisageables, alors qu’ils ne le sont pas. Nadal rend logique l’illogique, au point que le commun des mortels ne pourra jamais se rendre compte de la « gargantuosité » de l’exploit. Et en faisant cela, il démystifie à la fois sa légende et son sport, empêtré dans l’inéluctabilité nadalienne.

 

Nadal est un terrien déguisé en martien. Il joue, il gagne, il repart. Un délice pour les fans, un calvaire pour les autres. Seulement, ici, au royaume de l’ocre, son parcours s’apparente souvent à un cavalier seul ; ses matches, à des expéditions. En réalité, si l’on met de côté la technique et l’aspect fanatique, le véritable intérêt d’un match du Taureau de Manacor à Roland-Garros se situe dans l’infime possibilité de le voir perdre. De pouvoir dire, après coup, « j’étais là ». C’est ce qui a donné au quart de finale Djokovic-Nadal de 2015 une portée historique, et ce bien avant le match (peut-être plus encore avant qu’après d’ailleurs). Parce que cette fois-là, et cette fois là-seulement, le monde du tennis voyait Nadal s’incliner. Et pour la première fois, la question fut la suivante : Nadal pouvait-il gagner ce match ? En était-il capable ? C’est en cela que l’hégémonie de Nadal à Roland-Garros a une face négative. Le manque de surprise. Le festin du bookmaker. Et si l’on s’affranchit de l’année 2005, où il était encore novice et (presque) inattendu, on pourra constater qu’en douze années de baston parisienne, il n’y eut qu’une seule fois où un match de Nadal ne s’est pas achevé par le triomphe du favori : en huitièmes de finale de l’édition 2009, face à Robin Söderling. Et encore, il revendique une blessure.

 

Avec Nadal, l’évidence est évidente, au point d’en devenir lassante. Parce que, contrairement à Djokovic par exemple, la forme est trop souvent la même, le lieu et la surface, aussi. Nadal est si fort sur terre battue qu’il n’a même pas besoin d’un plan de jeu et il le dit ouvertement. Ce qui devrait sembler sensationnel est devenu un marronnier : son fameux coup droit lifté dans le revers adverse a encore fait des ravages cette année, autant que sa couverture de terrain exceptionnelle ou sa capacité à étouffer l’adversaire. Je me sens privilégié d’avoir été témoin de la « décima » autant que je ressors frustré d’en avoir connu le dénouement à l’avance. Comme toujours. Et pour le coup, c’était trop court. Comme souvent.

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Alexandre Ravasi et Clément Zagnoni

Comments

  1. ODieuZ

    « au premier tour (6-1, 6-4, 6-1) à Stan Wawrinka en finale (6-2, 6-3, 6-1). Au pire, dans un même match, il aura perdu 8 jeux. » J’en compte 6 personnellement ^^
    Très bon article sinon

    • Matthieu Slisse

      Ils parlent de sa quinzaine en général et non pas du 1er ou du dernier match.

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