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La cryogénisation sauvera-t-elle l’humanité ?

La cryogénisation sauvera-t-elle l’humanité ?
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La quête d’éternité est récurrente dans l’histoire de l’Humanité. Il se pourrait que la cryogénisation, sorte de momification des temps modernes, permette à l’Homme de réaliser ce vieux rêve. Elle pose cependant des questions sur les plans technique, financier et moral.


 

J’ai seulement 14 ans et je ne veux pas mourir”. Les mots d’une adolescente britannique atteinte d’un cancer en phase terminale résonneront sans doute longtemps dans l’esprit du juge anglais Peter Jackson de la Haute Cour de Londres. Ils l’ont probablement poussé à rendre un verdict sans précédent. Il a en effet accepté, suite à une lettre de la fillette qui a souhaité rester anonyme, qu’elle soit cryogénisée dans l’espoir que peut-être, un jour, elle puisse être ramenée à la vie.

Ce cas n’est pas isolé. Ainsi, on estime aujourd’hui à environ 300 le nombre de personnes qui se sont éteintes et qui ont eu pour dernier souhait celui d’attendre, dans le froid, dans l’espoir que les progrès futurs puissent les ressusciter. D’ailleurs, les sociétés permettant cette pratique se développent, notamment aux Etats-Unis.

Ce désir de “vie éternelle” est pourtant vieux comme Hérode (si ce n’est plus !). Successivement, les différentes religions n’ont pas pu et ne peuvent toujours pas prouver l’existence d’une vie après la mort, d’une résurrection ou d’une réincarnation. Elles s’y sont pourtant employées avec ardeur, influant sur le cours de l’Histoire, de la manière que l’on connaît. Plus tard, chevaliers et aventuriers ont cherché en vain la Fontaine de jouvence tandis qu’alchimistes et scientifiques, portés par le célèbre Nicolas Flamel, tentaient de découvrir l’élixir de longue vie.

 

Repousser les limites du vivant

 

Inutile de préciser que ces multiples quêtes se sont soldées par des échecs. Cependant, l’immortalité a continué d’alimenter l’imaginaire collectif. Au XXème siècle, la course à l’espace entre les géants russe et américain ainsi que l’avènement de nombreuses recherches concernant notre univers ont permis de comprendre que celui-ci ne pourrait pas être colonisé facilement. Largement diffusées par l’intermédiaire de livres et de films, certaines méthodes ont donc été imaginées pour réaliser sans encombre des voyages inter-galactiques. Quoi de mieux que de s’endormir dans une cuve remplie d’azote liquide, et de se réveiller aux confins de la galaxie, comme dans Star Wars ou Interstellar ? Ce processus, communément appelé cryogénisation, est nécessaire pour survivre à des périples de plusieurs centaines d’années-lumière alors que l’espérance de vie de l’Homme est de moins d’un siècle…

Et oui ! Grande nouvelle, le corps vieillit… Et les mécanismes du déclin de l’enveloppe humaine dans le temps ne font pas encore consensus dans la communauté scientifique. Les chercheurs considèrent que les cheveux gris, la maladie d’Alzheimer et la cataracte sont des évènements programmés au niveau cellulaire. C’est lorsqu’il s’agit de rentrer dans les détails que cela se corse. Les théories admettent que notre corps serait réglé par une sorte “d’horloge biologique”. C’est peut-être l’alternance d’une séquence particulière de gènes qui détermine le début des phénomènes liés au grand âge.

La détérioration du corps est-elle dûe à l’action des mitochondries ou à l’accumulation de protéines qui causent des problèmes ? Sur son site, le CNRS résume que “l’ADN d’une cellule peut-être dégradée par différents facteurs”. Les radicaux libres, sorte de prédateurs cellulaires, sont des déchets créés par des facteurs extérieurs (respiration, UV, cigarette…) qui “viennent attaquer la membrane cellulaire et l’ADN” de manière de plus en plus pressante. Ce phénomène est accru avec la baisse de la quantité de certaines protéines, dont “les sécrétions et effets diminuent avec le temps”.

Les “cryonics” en sont persuadés, et la science pourrait leur donner raison : la solution, c’est la cryogénisation !C’est aujourd’hui la technologie la plus aboutie que nous ayons pour qui veut prendre une probabilité réaliste de revenir de la mort, contrairement à l’incinération ou l’inhumation qui offrent 100% de chance de ne PAS revenir” explique la SCF (Société des Cryonics de France). Malheureusement pour les fans de science-fiction, nous sommes encore loin de la “boîte” utilisée dans L’Odyssée de l’espace. En effet, au-delà même des questions techniques, la loi interdit, et ce quel que soit le pays, d’endormir – peut-être à jamais  une personne vivante. Ainsi, il est nécessaire d’attendre que le certificat de décès soit signé pour cryogéniser. Il faut aussi réaliser l’opération avant que la mort clinique ne soit trop avancée pour éviter la putréfaction : il serait dommage que nos descendants réveillent dans quelques siècles un être digne des pires films d’horreurs…

 

Devenir un glaçon taille XXL

 

Théoriquement, la cryogénisation semble très simple. Lorsque le patient décède, on doit le refroidir rapidement (pas plus de six heures après la mort clinique indique Alcor, un société américaine de cryogénie) pour qu’il conserve son état biologique ante-mortem tout en évitant la création de cristaux qui pourraient abîmer les tissus. Pour cela, on lui retire son sang afin d’éviter un éclatement des vaisseaux sanguins, et on le remplace par une sorte d’antigel qui se solidifie à basse température. On appelle ce processus la vitrification qui se distingue donc de la congélation (ou cristallisation) par l’absence de cristaux dans les cellules. Par la suite, le corps est placé dans une cuve. On plonge usuellement celle-ci dans du nitrogène ou de l’azote liquide à -196°C. Une fois solidifié, il est conservé en l’état la tête en bas pour protéger le cerveau. Et c’est là le point le plus important. Les chercheurs s’accordent sur le fait que préserver le cerveau dans un état parfait permettra au corps d’éviter de possibles lésions cellulaires au réveil.

Des expériences menées sur un babouin, ramené à la vie une heure après avoir vu sa température corporelle abaissée à 0°C ou sur un berger allemand, maintenu dans le même état pendant quatre heures, semblent concluantes quant à la possibilité de conserver un organisme dans un état fonctionnel grâce au froid. Cependant, de nombreux autres cobayes n’ont pas survécu aux essais et attestent de l’amateurisme de la science dans ce domaine.

Barbara Jaumouillié, qui dirige un centre de cryothérapie (soins de pathologies, récupération sportive, etc. par l’utilisation du froid) à Bordeaux en atteste : On peut congeler mais c’est réveiller qui est compliqué. Aujourd’hui je ne pense pas que ce soit réalisable”. Si la médecine du futur en a les capacités, elle pourra peut-être réanimer nos morts qui attendent sous forme de glaçons. La Société des Cryonics de France parle ainsi de l’horizon 2050. Mais avant tout, il paraît nécessaire de donner un sérieux coup de fouet pour le développement et la maîtrise de la cryogénisation. Pour le gérontologue George Martin, “il est clair que l’investissement au niveau des recherches sur les techniques permettant de conserver le corps est partiel et peu concluant”. Ce dernier met en avant “qu’un approfondissement plus concret dans ce domaine permettrait de trouver une première approche au terrible problème de la conscience de la mort”.

Peu fiable, le chemin semble encore long pour ce procédé qui paraît surnaturel mais est loin de l’être. Des animaux extrêmes, grenouilles arctiques, salamandres ou tardigrades, utilisent le glycérol produit par leur foie comme antigel afin de survivre à de très basses températures. D’autres insectes et reptiles utilisent du sucre comme cryoprotectant. La nature est bien faite mais manifestement pas assez pour l’humain. Il ne fait aucun doute que nos scientifiques iront de plus en plus loin dans la conquête du froid.

 

Immortels, mais à quel prix ?

 

S’il faut admettre que la possibilité de vivre plus longtemps semble se rapprocher grâce à la cryogénisation, ce ne sera probablement pas une avancée accessible – et c’est le cas de le dire  au commun des mortels. Comptez au moins 26 000 euros pour une opération chez les américains Cryonics et leur homologue russe Kriorus. L’offre “corps complet” s’élève même à près de 188 000 euros chez Alcor. Ces tarifs exorbitants laissent envisager une nouvelle forme de discrimination. Alors que la lutte des classes revient sur le devant de la scène avec des fossés financiers qui s’élargissent, il semble que les populations pourraient désormais se trouver divisées par des inégalités face à la mort. Il faudra donc se prémunir d’un monde où une caste supérieure peut s’enrichir indéfiniment alors que des populations conservent une durée de vie “classique” mais aussi lutter contre une situation qui ne manquera pas de surgir, celle qui met côte à côte les notions de “réussite” et “immortalité” face à celles de “mort” et “échec”. Ces interrogations semblent superflues en 2017, mais il convient de se munir dès à présent de lois permettant d’encadrer le phénomène qu’est la cryogénisation. Cette question de légalité n’est pas tranchée partout. Si on peut facilement se faire transformer en statue de glace chez nos amis américains au nom de la liberté et du respect de la propriété privée, il est interdit de le faire en France, et ce même si la loi du 15 novembre 1887 permet à chacun de décider de ce qu’il convient de faire à sa propre mort. Pour revenir à l’exemple anglais, il est le symbole d’un vide juridique où le juge doit décider dans un cadre mouvant et abstrait, et qui touche à la moralité.

En effet, la cryogénisation se heurte de plein fouet à tous les principes éthiques et moraux sur lesquels se sont construites nos sociétés. Quelque soit la civilisation, et quoi qu’il arrive après le décès (réincarnation, résurrection,…), toute naissance est synonyme de mort. L’avènement de techniques permettant de repousser les limites du vivant pose donc la question de la désacralisation de la vie pour ce qu’elle est, c’est-à-dire la chose la plus précieuse et fragile que possède un Homme. Quand on voit la position qu’a longtemps adopté l’Eglise vis-à-vis du suicide, qui sait quelles répercussions entraînera(it) la première réanimation humaine ? La cryogénisation, donnant l’assurance d’être ramené à la lumière, permettra-t-elle la conquête de nouvelles frontières pour l’Humanité et la transmission de nos savoirs aux générations futures ? Favorisera-t-elle au contraire l’explosion de pratiques dangereuses pour les populations dites “normales” mais sans conséquences pour les “immortelles” ?

 

“L’idée de ‘re-naître’ ne sera que pour les observateurs extérieurs. J’imagine que pour la personne réanimée, ce sera comme sortir d’un long sommeil, d’un coma.”

Est-ce que, comme le suggèrent ces paroles d’un membre de la SCF, la personne réanimée aura préservé sa mémoire et sa personnalité dans cette expérience hors du commun ? Ainsi, les perspectives, questions, et problématiques ouvertes par la cryogénisation humaine sont multiples et touchent de nombreux domaines, aussi bien sociaux que scientifiques. Dans cette période de bouleversements que nous traversons, nous sommes probablement à un carrefour entre plusieurs philosophies qu’il convient d’aborder avec prudence.

 

Le temps où nous pourrons nous glisser dans des box et nous réveiller de l’autre côté de l’univers semble encore loin… mais arrive à grands pas ! A l’aube de la mort, la cryogénisation, technique moderne loin d’être aboutie, a permis à de riches inconnus de défier la Faucheuse. “Quitte à tout perdre, autant tenter !” se sont sans doute dits tous ces êtres humains, véritables cobayes humains, dans un ultime pari pascalien. Verront-ils leur souhait exaucé et connaîtront-ils un jour ce futur lointain qui nous semble actuellement inaccessible ? L’enjeu sera probablement de ne pas voir disparaître l’humanité lorsque la promesse d’une vie sans limite pourra retirer à cette dernière sa singularité. C’est à cette unique condition que les volontaires pourront savourer… leur renaissance.

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Martin Hortin

Etudiant en électronique mais passionné par l'écriture, l'actu, et le sport, j'espère pouvoir transmettre certaines clés pour une meilleure compréhension de notre monde !

Comments

  1. Delphine Da Silva

    Très bon article !
    Chacun son avis sur ce vaste sujet, mais bien que grande admiratrice des progrès scientifiques, je suis très réservée sur une future possibilité de se réveiller « d’entre les morts ».
    Déjà, comme vous l’avez indiqué dans votre article à cause de cette injustice qui ne permettrait qu’aux plus aisés d’en profiter.
    Ensuite d’un point de vue pratique, sachant que la Terre ne pourra bientôt plus subvenir aux besoins de ses habitants si nous ne changeons pas nos modes de vies, est-il judicieux pour autant que nous puissions avoir la possibilité de ne plus mourir ?
    Et enfin d’un point de vue moral et personnel, sur « pouvons-nous défier à ce point la mort, pourtant étape logique de nos vies ? »
    Bien que ce ne soit pas pour tout de suite il est bon à mon avis de commencer à se poser ses questions 🙂

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