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Cumhuriyet : quand la presse turque doit affronter la justice

Cumhuriyet : quand la presse turque doit affronter la justice
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À Istanbul s’ouvrait lundi le procès de dix-neuf salariés du principal quotidien turc d’opposition, Cumhuriyet. Fondé en 1924, le journal de centre-gauche fait face à de fortes pressions exercées par le régime de Recep Tayyip Erdoğan. Le procès intenté à Cumhuriyet débute alors même que la répression contre les journalistes, militants et opposants politiques s’intensifie en Turquie.


 

Le quotidien Cumhuriyet vit le jour en même temps que la République de Turquie. Il y a presque un siècle, alors que Mustafa Kemal Atatürk portait le coup de grâce à l’Empire, un homme, Yunus Nadi Abalıoğlu, fonda Cumhuriyet, le premier journal turc à prendre le parti de la République. Nous étions en 1924. En 2017, dans une république gangrénée par l’autoritarisme, le principal quotidien d’opposition navigue en eaux troubles. En ce 24 juillet, le procès de dix-neuf journalistes, collaborateurs et dirigeants du journal s’ouvrait à Istanbul.

Leur crime ? Officiellement, il est d’avoir apporté leur soutien à des organisations considérées comme terroristes par le régime, telles que le Parti des travailleurs du Kurdistan ( PKK ). Selon les soutiens de Cumhuriyet, le simple fait d’exprimer des opinions dissidentes a conduit les employés du journal au tribunal. Certains d’entre eux risquent jusqu’à 43 ans de prison. L’affaire, largement relayée par les médias internationaux, est devenue le symbole des dérives du régime du président Recep Tayyip Erdoğan.

 

Un renforcement des pouvoirs présidentiels 

 

Comment la presse s’est-elle retrouvée dans le collimateur du gouvernement ? Pour le comprendre, il faut revenir au 16 avril 2017. Ce jour marque l’adoption par référendum d’une réforme constitutionnelle mettant en place la présidentialisation du régime politique turc. Le vote populaire permet à Erdoğan de devenir chef de l’État, et de cumuler cette dernière fonction avec celle de leader de son parti politique, le Parti de la justice et du développement (AKP). Près d’un an après la tentative de putsch militaire du 15 juillet 2016, le président Erdoğan a donc réussi son pari. Il bénéficie désormais de pouvoirs extrêmement élargis. Par ailleurs, l’état d’urgence en vigueur lui permet d’avoir largement recours aux décrets présidentiels.

Cependant, l’autorité du président ne peut être consacrée qu’à travers la censure du quatrième pouvoir, incarné par les médias turcs. Pour cela, le chef de l’État s’appuie sur le secteur privé. Comment ? La réponse est apportée par Aydin Engin, membre de la rédaction de Cumhuriyet. Ce dernier témoigne dans les colonnes de Libération : « Officiellement, le nouveau patron n’est pas l’AKP ou Erdoğan, mais un homme d’affaires serviable qui accepte de racheter des médias pour le compte d’Erdoğan, en échange de l’adjudication d’énormes chantiers publics et d’autoroutes, de lignes de métro ou de ponts ». La plupart des organes de presse turcs sont ainsi passés sous le contrôle de riches propriétaires sous contrat avec l’État. Ils ont de fait été contraints d’adopter une ligne éditoriale pro-gouvernementale.

 

Près de 170 organes de presse disparus

 

Harcelée par les gouvernants et privée de soutiens financiers, la presse d’opposition est aujourd’hui étouffée. Dans les 6 mois qui ont suivi la tentative de putsch militaire, ce sont près de 170 organes de presse turcs qui ont disparu, d’après l’Association des journalistes de Turquie ( TGC ). Si Cumhuriyet subsistait jusque-là, c’est parce que le journal de centre-gauche n’était pas détenu par un propriétaire unique. Il était en effet dirigé par un directoire composé d’éminents journalistes. Son président, Akin Atalay, fut arrêté le 11 novembre 2016. Un peu plus tôt, le 1er novembre, quatorze employés du journal avaient subi le même sort. Ils ont pour la plupart passé près de neuf mois en prison, dans l’attente de l’ouverture de leur procès.

L’arrestation des journalistes de Cumhuriyet s’inscrit dans la continuité de la politique répressive menée par le gouvernement d’Erdoğan. En 2003, lors de son arrivée au pouvoir, il était celui qui incarnait la promesse d’une Turquie plus moderne et plus libérale. Quatorze ans plus tard, le pays de 80 millions d’habitants fait l’objet de rapports alarmants de la part de nombreuses ONG. Selon Amnesty International, l’état d’urgence entré en vigueur en 2016 a permis la mise en détention provisoire de près de 40 000 personnes. Des soupçons de torture pèsent sur le régime et les forces de sécurité nationales.

En octobre dernier, Erdoğan a promis le rétablissement prochain de la peine de mort. Pendant ce temps, journalistes et opposants politiques continuent d’être incarcérés. Les locaux du principal quotidien kurde du pays, Özgür Gündem, ont été fermés par la police. En mai, un photojournaliste de l’AFP, Mathias Depardon, fut arrêté et emprisonné avant d’être libéré un mois plus tard. La censure de la presse papier va crescendo, de même que celle exercée sur Internet par le gouvernement.

 

« La presse libre ne peut être réduite au silence »

 

Rares sont les voix contestataires qui osent désormais s’élever. Face aux représailles gouvernementales, la liberté d’expression s’érode dans tout le pays. « Les pouvoirs discrétionnaires presque illimités des autorités engendrent un pouvoir arbitraire » selon Nils Muižnieks, le commissaire de l’UE chargé des droits de l’Homme, cité par Cumhuriyet. La société turque est déchirée entre partisans et opposants au régime conservateur d’Erdoğan. Ces derniers voient dans le procès intenté à la rédaction de Cumhuriyet l’aboutissement d’une tentative d’éradication par le gouvernement de la presse indépendante. Le jour de l’ouverture du procès, des manifestants se sont amassés devant le palais de justice. Ils ont procédé à un lâcher de ballons en clamant : « La presse libre ne peut être réduite au silence ».

 

Recep Tayyip Erdoğan a fait fi de l’ambition kémaliste de faire de la Turquie une République laïque et démocratique. Il semble aujourd’hui déterminé à mettre en place un État tout-puissant, conforme à sa vision de l’Islam politique. Mais le président ne peut parvenir à ses fins qu’en muselant les journalistes, à savoir ceux qui, selon l’expression d’Albert Londres, « portent la plume dans la plaie ». Dix-neuf d’entre eux doivent ainsi comparaître devant le tribunal stambouliote de Çaglayan. Sont-ils « complices d’organisations terroristes », comme l’indique le principal chef d’accusation, ou coupables d’avoir exercé leur profession ? Si un verdict sera évidemment rendu, le procès kafkaïen qui s’annonce risque de laisser cette question sans réponse.

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Pierre-Alexandre Bigel

Je suis étudiant en 1ère année à Sciences Po Paris, et j'aime beaucoup le théâtre, la série House of Cards et l'Olympique de Marseille ! Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est mettre ma plume au service de Radio Londres

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