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« Dunkerque », l’écume des jours

« Dunkerque », l’écume des jours
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Trois ans après Interstellar, Christopher Nolan, réalisateur d’Inception et de la trilogie The Dark Knight, revient avec Dunkerque, actuellement au cinéma.


 

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940.

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

Six soldats anglais marchent, hagards, dans les rues désertes de Dunkerque. A la recherche de vivres, de cigarettes et d’un tant soit peu d’espoir. Des coups de feu retentissent. Un, puis deux, puis trois, puis quatre, et finalement cinq hommes sur les six sont abattus. L’ennemi tire à l’aveugle ; il les vise, bien sûr, mais sans se découvrir. Seul rescapé, Tommy se rend sur la plage froide, apocalyptique de la ville, où 400 000 soldats cherchent, comme lui, à s’échapper. Nous sommes en mai 1940, lors de l’épisode de la fameuse « bataille de Dunkerque », et Christopher Nolan vient de réaliser ce qui restera sans doute comme sa scène d’ouverture la plus réussie.

La moins expressive, aussi. Car si elle raconte tant de choses — sur l’instinct de survie, la solitude, l’espérance —, c’est qu’elle en dit le moins ; durant ces étonnantes quinze premières minutes, presque aucun mot n’est prononcé à l’écran. La chose est suffisamment rare chez Nolan pour être soulignée : à rebours de son bavard et démonstratif Inception, le cinéaste choisit ici de laisser parler le silence, de faire dire aux images (« Show, don’t tell », selon la règle). Ainsi cette brillante alternance de plans lorsque le regard de Tommy croise celui d’un soldat en enterrant un autre pieds nus… et se chaussant aussitôt.

Il y a donc là quelque chose d’inédit (de nouveau ?) chez Nolan. Quelque chose qui colle foncièrement au sujet de la guerre et de ses effets sur les hommes, aussi : tenter de dépeindre l’intensité, la portée, l’ampleur d’une telle bataille avec des mots eût été parfaitement vain. D’où ce choix d’images réelles (tournées en pellicule 70 mm et format IMAX), de cadres, de prises de vues totalement immersives, presque VR-iennes. Magnifique paradoxe et point d’orgue d’une évolution cinématographique fascinante : Dunkerque est son film le plus expérimental, alors qu’il est le seul adapté de faits réels.

 

James d’Arcy et Kenneth Branagh. Copyright 2017 Warner Bros. Entertainment Inc. All rights reserved / Melinda Sue Gordon.

 

Débarrassée de ses récurrents — et, à la longue, agaçants — effets de manche, la mise en scène de Christopher Nolan s’en trouve ainsi sublimée. Elle lui permet surtout de construire un récit à trois niveaux quasi-symétriques (la jetée, la mer, les airs) qui se complètent les uns les autres — métaphoriquement, à la marée succède l’écume, à l’écume succède la houle. D’abord superflue, la construction narrative du film prend peu à peu tout son sens, et gagne en efficacité (bien aidée, en cela, par les mélodies vrombissantes et peu subtiles d’Hans Zimmer, auxiliaires idéales des montages parallèles made in Nolan).

Que l’on soit ou non friand de ce cinéma-là, une chose marque en tout cas universellement dans Dunkerque : le temps y contraint les êtres — exactement comme dans Memento et Interstellar. Qu’est-ce à dire ? « One hour », « one day », « one week » : quelque soit la durée de l’épreuve que les protagonistes traversent, celle-ci les transcende, les marque au point de les re-normaliser. L’ennemi qui « encercle » les soldats dans la ville est en fait moins l’armée allemande (à peine évoquée, jamais montrée) que le temps lui-même. Il faut ainsi voir comment, une fois mise en branle, la course contre la montre pénètre l’âme des personnages, soudainement obnubilés par leur foyer — ce bouleversant « chez-soi » qu’évoquait déjà Cooper dans Interstellar. A travers le court silence du personnage de Tommy, dans le tout dernier plan du film, on ne saisit donc rien d’autre que cette simple et terrassante pensée : « home ».

 

Silencieux et sensitif, spectaculaire et immersif, Dunkerque marque une étape fondamentale dans la filmographie de Christopher Nolan. Et confirme, par là, qu’il est l’un des cinéastes les plus fascinants à suivre aujourd’hui.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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