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Il y a 70 ans, naissaient la CIA… et le soft power américain

Il y a 70 ans, naissaient la CIA… et le soft power américain
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Qu’ont en commun Orwell, Gershwin, Jackson Pollock ou encore André Malraux ? Ces noms célèbres ont tous été utilisés par la CIA pour promouvoir l’American Way of Life en Europe. Créée il y a 70 ans, le 26 juillet 1947, la Central Intelligence Agency eut un rôle déterminant dans la diffusion du modèle américain dans le monde pendant la Guerre froide. En janvier, elle a déclassifié ses archives, partiellement accessibles à tous sur Internet. Par leur étude, il est possible de retracer notamment l’influence de la CIA sur la culture outre-Atlantique.


 

Mise en place d’une « diplomatie publique »

 

En 1947, l’urgence pour la CIA est de déterminer quand et comment l’Union Soviétique frappera le bloc occidental. Ses fonctions consistent au départ à collecter et évaluer les informations, mais sa mission évolue progressivement vers des objectifs d’influence auprès des autres gouvernements pour contrer le communisme. La fragilité apparente de l’Europe inquiète particulièrement les Etats-Unis, qui choisissent d’intensifier leurs efforts sur ce continent. La diplomatie publique est alors à l’œuvre : promouvoir l’American Way of Life et détourner les populations européennes du communisme soviétique. La propagande devient une des missions principales de la CIA, aidée de du PSB, Psychological Strategy Board, au moyen de la culture.

CIA

© Flickr.com – Marcos Theodoro

En Europe, la présence de la CIA s’illustre dans le Congrès pour la Liberté de la Culture, créé en 1950 à Berlin. Il s’agit d’une réunion de plusieurs intellectuels européens pour constituer un réseau d’influence fondé sur un principe anti-communiste libéral. Parmi ces intellectuels figurent notamment André Malraux et Raymond Aron. Cependant, ce Congrès est lié à l’USIA (United States Information Agency), une agence de propagande américaine. De fait, la légitimité intellectuelle du Congrès est douteuse. Ce lien sera d’ailleurs révélé dans les années 1960, provoquant une baisse brutale de la popularité du Congrès. Et pour cause : les subventions de livres et d’autres éléments culturels en Europe passent par le Congrès, lui-même financé par la CIA. Quels étaient ces éléments culturels financés par la l’Agence ?

 

Instrumentalisation de la culture par la CIA

 

Face à la montée du communisme et à ses critiques concernant le racisme aux Etats-Unis, la CIA finance la tournée européenne de nombreux orchestres symphoniques américains et y intègre volontairement des artistes afro-américains. Porgy and Bess, la comédie musicale noire-américaine de George Gershwin, fut également subventionnée pour aller se produire sur le Vieux Continent. L’objectif était ici de promouvoir la diversité culturelle américaine à travers le gospel. Ce fut un succès, à en croire le rapport d’activité D-34 du PSB datant du 30 octobre 1952, à destination du Président et du Conseil National de Sécurité américain. En page 17, il est effectivement écrit :

 

« The program also placed special emphasis on projecting a greater understanding of the cultural maturity of the United States. Examples of this were the European tour of « Porgy and Bess », the participation of American artists in the Venice UNESCO Conference, and presentations of typical artistic creations at the Congress for Cultural Freedom in Paris. »

 

L’art fut également généreusement subventionné. L’art abstrait, en particulier, fut promu en Europe. Pourquoi ? Le nom d’origine de ce courant artistique est « l’expressionnisme abstrait ». L’expressionnisme fait référence à la démocratie, la spontanéité et l’inspiration. L’abstraction, elle, est associée à la liberté. La promotion de cet art — notamment à travers les oeuvres de Jackson Pollock et Willem de Kooning — permet donc de véhiculer indirectement ces valeurs que les Etats-Unis souhaitent emblématiques.

En dehors de ces domaines, la CIA s’est focalisée sur une œuvre bien précise. En 1956, le film adapté du roman 1984 de George Orwell sort aux Etats-Unis puis en Europe. Le producteur, Peter Rathvon, sollicite un directeur exécutif du Congrès, sous le contrôle de la CIA. Suite à ses recommandations, Big Brother n’apparaît pas comme une caricature de Staline — celui-ci étant mort en 1953, le faire apparaître dans un film ne semble guère menaçant. De plus, le dénouement est totalement modifié : au lieu de la victoire de Big Brother sur l’esprit de Winston, ce dernier parvient au contraire à surmonter ses pressions.

 

Quel impact ?

 

L’objectif poursuivi ici reste la lutte contre le communisme au moyen de la culture. Instrumentalisation nécessaire ou propagande, la nuance entre les deux semble extrêmement ténue, voire inexistante. La CIA apparaît donc ici comme l’outil de diffusion principal de la propagande américaine pendant la Guerre froide. Elle a permis l’incursion en Europe du soft power américain et le recul du communisme, indispensables aux Etats-Unis pour espérer une victoire du bloc occidental.

L’impact de cette volonté américaine ne s’est pas limité aux frontières européennes. La CIA a en effet financé des radios clandestines à destination de l’URSS : Radio Liberty et Radio Free Europe. En plus des informations, les ondes permettaient de relayer le soft power américain (par exemple, à travers le jazz ou le rock, interdits dans le bloc de l’Est). Elles mettaient également en avant le progrès technologique et la place des femmes dans la société américaine, afin d’implanter l’idéal américain au cœur même des foyers soviétiques. Ces radios étaient officiellement financées en secret par la CIA, mais de nombreux sénateurs et représentants américains en avaient été informés. En témoigne cette liste datée du 30 octobre 1972, déclassifiée en 2006 par la CIA.

 

Un tableau sans tache ?

 

Encore aujourd’hui, les avis sur les actions propagandistes de la CIA sont controversés. Si l’agence de renseignement a joué un rôle important dans l’implantation de l’American Way of Life pour contrer l’idéologie communiste, les moyens utilisés ne font pas l’unanimité. Par exemple, les nombreux recours à d’anciens nazis ont été contestés. La CIA suivait finalement le précepte de Machiavel, « la fin justifie les moyens ». En témoigne l’expression de Harry Rozitzke, ancien agent de la CIA : « Viscéralement, on utilisait n’importe quel salaud pourvu qu’il soit anticommuniste ».

A l’échelle d’un pays comme les Etats-Unis, l’application de ce précepte prend des proportions considérables. Cependant, il est à noter quelques contradictions. La CIA a utilisé des moyens obscurs et souvent en marge de la démocratie, afin de promouvoir… les valeurs démocratiques et la transparence. L’idéal américain promu outre-Atlantique est donc très différent de la réalité et des mesures prises pour en faire la promotion : cette prise de conscience suscite plusieurs tollés dans les années 1960 et 1970. Le monde du renseignement et la société civile apparaissent donc aux antipodes l’un de l’autre. Le premier a une mission, la seconde en dépend.

Une autre contradiction est soulevée à propos de la politique même des Etats-Unis, par le Professeur George Gaddis Smith :

 

« Comment les États-Unis pouvaient-ils promettre de respecter le droit de chaque nation à déterminer son propre mode de vie et en même temps insister pour que ce mode de vie imite l’idéal américain ? ».

Gaddis Smith, Morality, Reason and Power, New York, Hill and Wang, 1986, p. 16.

 

Ces critiques permettent en partie de mieux appréhender le développement de l’antiaméricanisme dans la seconde moitié du XXème siècle. Si les Etats-Unis se sont hissés au rang d’hyperpuissance, ses contradictions ont constitué, pour les sceptiques, un terreau favorable à la multiplication des critiques à la fin de la Guerre froide. Aujourd’hui encore, le sujet suscite toujours des clivages.

 

Pour en savoir plus : Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, de Frances Stonor Saunders, aux éditions Denoël, Paris : 2003.

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Léa Szulewicz

Etudiante à Sciences Po Paris, passionnée par les médias et les relations internationales. En échange à University of British Columbia (Vancouver, Canada) pour l'année 2017-2018. Twitter : @LeaSzulewicz

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