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Trump accueilli en héros à Varsovie

Trump accueilli en héros à Varsovie
Adam Hsakou

Après 30 minutes de trajet en bus depuis la petite ville où je réside actuellement (Zabki, banlieue de Varsovie), j’ai pu rejoindre la place Krasinskich au cœur de la capitale pour écouter le Président des Etats-Unis. Pour sa première visite en Europe Centrale, Donald Trump est accueilli par un public conquis d’avance. En effet, les sympathisants du PiS (parti Droit et Justice au pouvoir, nationaliste-conservateur) se sont largement laissés séduire par ce leader isolationniste et réticent face à l’immigration. La rencontre entre les deux administrations, au-delà d’une évidente convergence sur le terrain des valeurs, a une portée pragmatique. Dans un contexte international de plus en plus incertain, les volets militaire, énergétique et sécuritaire ont largement été évoqués. Alors qu’Emmanuel Macron se présente comme le moteur du “monde libre”, j’ai pu m’immerger au sein d’une population amère et nostalgique d’un “modèle de civilisation” qui semble, à juste titre ou non, lui échapper.


 

Un discours empli d’histoire qui suscite les vivats

 

Sur la place Krasinskich, la foule brandit des drapeaux polonais et américains. Le choix du lieu a été mûrement réfléchi et rien n’est laissé au hasard, contribuant à la solennité de l’évènement.
En effet, comme me le rappelle Jan Oldakowski, directeur du musée de l’Insurrection polonaise, c’est précisément ici, en cette place, que se présente le tombeau rendant hommage aux millions de jeunes Polonais qui se sont révoltés, sans succès, en 1944 face à l’occupant nazi, faisant plus de 200 000 morts.

Cet acte de bravoure fut le fil conducteur du récit porté par le Président américain. Sans la moindre note, Donald Trump a su saluer avec justesse cette histoire aussi sanglante que valeureuse, faite de martyrs et de héros, de persévérance et d’abnégation. Une chose est sûre, les auteurs de son discours ont quelque peu creusé l’histoire de la Pologne, suscitant aisément l’émotion de l’auditoire. Alors que les noms de Copernic, Chopin ou Jean-Paul II fusent, la foule s’extasie et harangue le nom de Trump à tue-tête.

Je décide d’entamer une discussion avec Zbigniew Stasik, 78 ans, qui enchaîne les photos avec son appareil Reflex. Retraité passé par les Beaux-Arts polonais, il me confie avoir dessiné de nombreux timbres, logos de marque, avant de réaliser son rêve : résider quelques années à New York. “Des visites de la sorte en Pologne, avec des grands personnages, il y en a peu. Autrefois, Napoléon entretenait des liens très forts avec notre pays. Mais au cours du XXème siècle, lors de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons été délaissés par l’Ouest. Je suis né en 1939 et j’ai passé toute ma petite-enfance sous le joug nazi. C’est bien qu’aujourd’hui les Etats-Unis soient là, nous avons besoin d’un allié puissant, qui soit un garant absolu. Pour nous, personnes âgées, c’est très important” m’explique-t-il les yeux embués. Nous finirons notre discussion en immortalisant le moment par une photo. Le Reflex aura finalement été bien utile.

Quant à Michal, 47 ans, venu avec sa femme et ses deux enfants, il résume : “Ces paroles sont flatteuses pour le peuple polonais. Notre histoire sanglante nous plaît, nous inspire et nous honore. C’est pourquoi insister sur la nation polonaise plutôt que sur les problèmes géopolitiques majeurs ne peut qu’être positif !”.

En parallèle de l’histoire polonaise, les valeurs chères à Trump ont rythmé son intervention. Le Président américain s’est permis de décrire une Europe en déliquescence avant de poser la question suivante : “Est-ce que l’Ouest veut survivre ?”. Selon lui, les arguments économique et militaire sont essentiels. Pour autant, le socle fondamental doit reposer sur la famille et les valeurs chrétiennes. Une nouvelle fois, ce thème lie profondément les deux délégations, et le mentionner était peu risqué, tant l’Eglise est proche du gouvernement polonais. Sur ce sujet, des militants du PiS m’interpellent : “les gouvernements précédents et l’opposition actuelle sont dans l’erreur : ils se sont trop détachés de Dieu !”.

Pour Donald Trump, si l’âme polonaise a survécu à travers les siècles malgré sa disparition temporaire de la carte du monde, c’est grâce à son attachement à son patrimoine culturel et religieux. Si elle veut “survivre” dans un monde en proie à la mondialisation et aux échanges déroutants (migrations, commerce international, Internet), elle ne doit pas s’écarter de cette matrice. Tout comme l’Europe. Plus tradition que modernité, donc.

 

Les deux Présidents ont donné une conférence de presse commune jeudi, dans la matinée.

 

Des convergences indéniables sur le plan géopolitique

 

S’appuyant une nouvelle fois sur l’Histoire, le Président américain a remémoré les rivalités russo-polonaises. Ainsi, en 1920, les troupes polonaises retiennent héroïquement les soviétiques aux portes de l’Europe lors de l’épisode appelé “miracle de la Vistule”. Bien connu des Polonais, cet évènement est à l’origine de l’aura de Joseph Pilsudski (leader charismatique et militaire polonais de 1918 à 1935). Quelques années plus tard, durant la Seconde Guerre mondiale, les forces de l’armée polonaise luttent tant bien que mal contre l’URSS sur le front Est.

De nos jours, la Russie de Poutine se présente comme résolument expansionniste. Elle souhaite maintenir une sphère d’influence en Europe Centrale, à l’Est et en Asie. Cette dimension est illustrée par la situation ukrainienne qui peine à se stabiliser et que Trump s’est permis de pointer du doigt. Certes, le statut de membre de l’Union Européenne de la Pologne constitue déjà une assise confortable. Néanmoins, une position claire des Etats-Unis contribue à lui assurer une quiétude certaine dans une zone pourtant à risque. Une Ukraine pérenne est vitale pour le gouvernement polonais qui ne cesse de marteler qu’il est contraint d’accueillir des immigrés ukrainiens fuyant le conflit.

Bien que n’ayant connu encore aucun attentat sur leur sol, les Polonais craignent très fortement Daesh et ses incursions au sein de l’Union Européenne. Cette peur, exploitée par le PiS, justifie selon eux le refus d’accueillir des réfugiés. Conséquemment, cette décision emplie d’amalgames est justifiée officiellement par des raisons sécuritaire et intégratrice. De manière très conventionnelle, le président Donald Trump a promis de faire tout ce qui est en son pouvoir afin de bloquer les réseaux djihadistes, ses financements et la propagation de son idéologie. La décision plus que controversée du Président américain de refuser l’accès au territoire pour les citoyens issus de 7 pays du Moyen-Orient s’inscrit dans cette ligne et plaît aux curieux venus le soutenir en ce jeudi 6 août à Varsovie.

 

La place Krasinskich était remplie à ras-bord.

 

Une coopération future encore à préciser

 

Donald Trump a rappelé le “rôle grandissant” de la Pologne au sein de l’OTAN depuis son adhésion en 1999. Le chef d’Etat a valorisé le travail conjoint réalisé en Afghanistan et en Irak. Toutefois, le Président américain n’a pas confirmé l’effectivité de l’article 5 du traité de l’ONU, selon lequel une attaque sur un pays membre implique automatiquement l’appui de tous les pays membres restants. De même, le maintien de troupes américaines au sol en Pologne n’a pas été évoqué. Faute de garanties concrètes, la Pologne doit poursuivre la modernisation de son appareil militaire par ses propres moyens. Les discussions ont permis de confirmer la volonté de racheter des boucliers antimissiles américains dans les prochains jours pour une valeur de 10 milliards de dollars.

D’un point de vue énergétique, les deux gouvernements respectifs ont donné leur feu vert et encourager les entreprises nationales à trouver un accord pour faciliter l’import de gaz américain. Dépendante de la Russie dans ce domaine, la Pologne veut trouver d’autres offreurs, plus sûrs, et mettre un terme à l’héritage laissé depuis Brejnev. “C’est pour nous encore traumatisant d’être prisonnier de cette emprise russe” me confie-t-on. D’une part, la Pologne brise le monopole russe, de l’autre, les Etats-Unis peuvent espérer que cet Etat d’Europe centrale joue prochainement un rôle de “hub” dans la région. Alors que Donald Trump a assuré de manière quelque peu spectaculaire que “l’arrivage des ressources peut être signé dans le quart d’heure à venir”, les négociations pour fixer un prix d’entente risquent tout de même d’être bien plus ardues.

 

Des sifflets se sont fait entendre lors de l’apparition de Lech Walesa.

 

Walesa sifflé, une foule entre amnésie et incohérences

 

Il ne fait aucun doute que les individus rassemblés sur la place Krasinskich jeudi dernier étaient des partisans du gouvernement au pouvoir. Je m’en suis clairement rendu compte, non sans surprise et déception, au cours de l’introduction du Président américain. Alors que celui-ci remercie l’ensemble des diplomates présents, il salue également Lech Walesa. Ce dernier est le chef de fil de la dissidence polonaise et le fondateur du syndicat Solidarité en 1980, dont l’aboutissement fut l’émancipation de la Pologne de la tutelle soviétique. Décoré du prix Nobel de la paix en 1983, il est l’artisan de la mutation polonaise vers la démocratie libérale à l’occidentale (économie de marché, élections libres, liberté d’expression). Conspuée par la foule, cette figure polonaise historique paye les frais de son rôle au sein de l’opposition, participant régulièrement aux manifestations du “Comité de Protection de la Démocratie” (organisation née en 2015, hostile au pouvoir en place). Pis encore, le PiS a depuis plusieurs mois relayé des accusations alarmantes sur les positions de Lech Walesa pendant la Guerre Froide (espion soviétique ?) et décidé d’atténuer son rôle dans les nouveaux manuels scolaires d’Histoire. Pourtant, lorsque Donald Trump évoque la liberté d’expression, il récolte des applaudissements nourris. N’est-ce pas là contradictoire de siffler celui qui a permis son propre essor en Pologne ?

Michal, pourtant proche du parti au pouvoir, admet : “Je ne pense pas que ces sifflets plairont à l’opposition. Au contraire, cela va leur donner de nouveaux arguments. Quoi qu’il en soit, je trouve personnellement que Lech Walesa mérite d’être assis au premier rang aujourd’hui”.

Par ailleurs, alors que le président américain a rappelé son attachement à l’Etat de droit et à la liberté des médias, il semble judicieux de souligner que les deux gouvernements ne sont pas exempts de tout reproche en la matière. En Pologne, la Commission Européenne a lancé la procédure de sauvegarde de l’Etat de droit le mercredi 13 janvier 2016 au vu de l’influence du gouvernement sur le Tribunal Constitutionnel. Parallèlement, une loi controversée a été adoptée le 7 janvier 2016 par la Diète, accordant la mainmise de l’exécutif sur la télévision publique. Au vu de ces actions, la présidence d’Andrzej Duda est proche de sanctions venues de Bruxelles. Lors de la conférence de presse organisée jeudi matin, les journalistes n’ont pas manqué de défier le président polonais Duda sur ce sujet. En ce qui concerne Trump, il a décrit CNN et NBC comme des relayeurs de “fake news”.

Alors que je m’approche de la tribune réservée aux journalistes, j’ai l’occasion d’échanger avec Gulliver Cragg, correspondant sur place pour France 24 : “Sans aucun doute, la façon de diriger et voir le monde de Trump et de Duda est assez similaire. Ce que je retiendrais, c’est leur hostilité face à l’islam et leur rapport conflictuel avec les médias, ce qui permet, entre autres, de les ranger dans la case de “populiste”, même si je n’aime pas trop ce terme.”

Alors que certains seront déçus de l’absence totale d’indications sur la politique de visa réservée aux Polonais voulant s’installer aux Etats-Unis, le PiS se félicite de la visite “réussie” de Donald Trump… Ronald Reagan dispose déjà de sa statue à Varsovie. Au vu de l’enthousiasme qui planait jeudi dans les rues, de nombreux militants étaient proches d’en construire une nouvelle à l’effigie de l’actuel Président des Etats-Unis. Mais il semble improbable que Trump reçoive un tel plébiscite dans les autres capitales européennes.

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Adam Hsakou

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