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« Les Proies » : on n’a presque jamais aussi bien filmé le désir

« Les Proies » : on n’a presque jamais aussi bien filmé le désir
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Sofia Coppola s’attaque à un remake : celui du film Les Proies de Don Siegel. Salué à Cannes par le prix de la mise en scène, le film s’illustre par la performance de ses actrices, mais pêche par son oubli volontaire de la question raciale.


 

Un caporal nordiste, blessé à la jambe, est secouru par une adolescente qui l’amène à son pensionnat de jeunes filles. Le petit groupe de femmes toujours présentes décident de le soigner.

 

★★★☆☆ – À voir

 

Remake du film de 1971 réalisé par Don Siegel, lui-même adapté du roman éponyme, Les proies de Sofia Coppola reprend les thèmes chers à la réalisatrice. On y retrouve son obsession de la féminité, de l’enfermement. Les drames, inévitables, qui se nouent dans le confort d’une maison hospitalière. Avec ses joyeuses têtes blondes qui virevoltent en tous sens dans ce huis-clos oppressant, le film évoque un Virgin Suicides plombé par la chaleur du Sud.

Près de vingt ans plus tard, Coppola pourrait presque refaire son grand classique. Kirsten Dunst, la brillante étoile de la fin du millénaire, s’est ternie pour jouer un autre rôle. Avec les années, Dunst et Coppola, dont c’est la troisième collaboration après Virgin Suicides et Marie Antoinette (sans compter son apparition dans The Bling Ring), ont appris à jouer à deux une partition quasi parfaite. Comme un fantôme, la muse de la réalisatrice hante la pellicule de Coppola. Magnétique, elle noue avec Nicole Kidman, prodigieuse de maîtrise, et l’incandescente Elle Fanning, un trio passionnant par son danger et sa provocation. Les trois fleurs vénéneuses de Coppola sont le véritable trésor du film. Kidman, reprenant un rôle similaire à celui de maîtresse de maison impassible qu’elle campe si bien depuis Les Autres et Stocker, semble tout droit sortie d’un autre temps.

A elles trois, elles sont tellement fascinantes qu’on en oublierait presque l’objet de leur discorde. Dans cette version, le personnage du soldat est le jouet des femmes, du début à la fin. Colin Farrell, magnifique de rouerie et de séduction, minaude devant chacunes des occupantes de la maison. On pourrait croire qu’il désire toutes ces femmes ; il les charme surtout pour s’en sortir. Car le pouvoir de décision est entièrement entre leurs mains. Quand le caporal, en convalescence, décide de participer à la tenue de la maison, c’est en espérant pouvoir rester. Mais le personnage de Nicole Kidman lui rappelle qu’ici, il n’est pas indispensable. Ici, loin de la guerre dont seules les explosions étouffées et les rares soldats égarés nous rappellent l’existence, il n’est plus maître de la décision.

 

Copyright 2017 Focus Features LLC. All Rights Reserved. / Ben Rothstein

 

Sofia Coppola a un don inné pour filmer le désir. Farrell, avec ses poses lascives et son regard de braise, est probablement l’une des plus affolantes beautés qu’elle ait jamais filmée. Dans le scénario comme derrière la caméra, l’oeil n’est pas du côté masculin. L’acteur en est réduit à un rôle de mâle-objet, surprenant dans une industrie du cinéma toujours dominée par les hommes.

En dépit de quelques longueurs et maladresses qui ponctuent désagréablement la première partie du film, il serait donc facile de s’enthousiasmer pour Les Proies. Sans être le plus grand film de Coppola, il s’inscrit dans un travail esthétisant du huis clos. D’aucuns pourraient se risquer à vouloir le qualifier de féministe. Mais peut-on vraiment parler de féminisme quand seules les femmes blanches sont représentées ? Lorsque les critiques américaines l’ont vu, le film a suscité une vague d’indignation, certains accusant Coppola d’avoir délibérément écartée la question de l’esclavage. La réalisatrice a admis avoir choisi de ne présenter que des actrices blanches, expliquant ne pas se sentir légitime pour dépeindre l’expérience des esclaves. Avant d’ajouter avoir voulu “différencier la question du genre et de la race”.

Et c’est bien là le hic. En choisissant une nouvelle fois d’écarter les actrices et les acteurs de couleur de sa caméra, Coppola reproduit un schéma qu’on lui a maintes fois reproché. Mais cette fois, elle le réalise dans un décor chargé d’histoire et de question raciale : le sud esclavagiste de la Confédération. Coppola s’attaque à un remake, certes. Mais un remake adapté d’un livre où les personnages de couleurs sont bien présents. Pour la blogueuse Seren Sensei, retirer les personnages de couleur et penser s’extraire de la “question raciale”, prouve bien que Coppola fait, inconsciemment, la promotion de la femme blanche en tant que “normalité.” Sensei analyse ainsi l’obsession de la réalisatrice pour les personnages féminins blancs isolés comme un pur exemple du “white feminism”. Ce féminisme blanc vise à l’égalité des sexes, mais souvent seulement à l’intention des femmes caucasiennes.

 

Mise en scène léchée, porté par un casting surdoué, Les Proies est une bonne surprise. Bien que le film se complaise parfois dans la langueur du Sud, son montage efficace reste agréable. Mais si l’on considère que l’objet d’art ne peut vivre indépendamment de son contexte, le film de Coppola flirte dangereusement avec les soupçons de Seren Sensei. Un comble, alors qu’il a été tourné dans la même demeure sudiste que Lemonade, le fabuleux manifeste de Beyoncé pour la fierté afro-américaine.

 

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Alexandra Saviana

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