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Yémen : les sources d’un conflit multidimensionnel

Yémen : les sources d’un conflit multidimensionnel
Dorian Burnod

Peu médiatisée, la guerre civile yéménite a lieu depuis bientôt 3 ans. Elle oppose les Houthis, faction rebelle armée d’obédience chiite du président déchu Ali Abdallah Saleh au gouvernement de l’actuel chef d’État, Abdrabbo Mansour Hadi. Dans l’indifférence générale, le conflit se révèle d’une violence rare, dévastatrice tant sur les plans humain, politique que sanitaire.


 

L’urgence est là. Le conflit yéménite, en cours depuis presque trois ans, a déjà produit une fracture béante au sein de la société civile. Pire encore, il a édifié un bilan de guerre lugubre à plus d’un égard : en ce court laps de temps, près de 10 000 individus ont trouvé la mort, dont 1400 enfants. Environ 430 000 personnes ont contracté le choléra après une vague massive d’épidémies sur l’ensemble du territoire, déclenchant une crise humaine et sanitaire sans précédent. Plus de 2 000 écoles ne sont plus en capacité d’accueillir les enfants et étudiants du pays, dévastées ou bombardées par les combats aériens et terrestres, de même qu’un nombre alarmant d’hôpitaux, musées, camps militaires et monuments historiques.

Trop longtemps considéré comme une nouvelle forme de confrontation entre chiites et sunnites, il convient, face à l’ampleur du désastre humanitaire et à la complexité de la situation, d’en rappeler l’ensemble des aspects sous-jacents.

 

Une réaction face à un sentiment de marginalisation

 

Comprendre la guerre civile yéménite, c’est revenir inéluctablement aux sources premières du conflit : les revendications réprimées des houthistes, acteurs essentiels dans la crise qui lézarde le pays à l’heure actuelle. A l’inverse de la majorité des Yéménites, d’obédience sunnite, les houthistes s’affirment de confession zaydite. Cette branche minoritaire du chiisme est le réceptacle d’un millénaire de domination intellectuelle et politique au sein de la nation d’Orient.

Victime d’un sentiment de marginalisation politique, économique et religieuse par les autorités tant locales que centrales, la communauté houthiste a alors souhaité obtenir le rétablissement de son autonomie, perdue en 1962. Sans y parvenir toutefois. La raison, purement politique, réside dans le passé diplomatique du territoire qu’elle dominait. Le gouvernement de Sa’dah, au cours de la guerre civile des années 60, a grandement soutenu les royalistes, finalement défaits par les forces républicaines. Depuis, cette prise de position, politiquement erronée, entraîna de lourdes et pénibles conséquences, la région profitant peu des retombées économiques du développement d’après-guerre.

C’est la concrétisation du sentiment d’isolement chez les houthistes, dont la province demeure, encore aujourd’hui, une des plus pauvres et des plus enclavées du pays. En parallèle de cette mise à l’écart sur les champs économique et politique, de nombreux mouvements religieux, idéologiquement opposés au zaydisme, ont émergé et gagné en influence dans la région, bien que ce dernier se maintint fortement dans le gouvernorat de Sa’lah, son berceau traditionnel. La pression religieuse sur les houthistes, alors stigmatisés par ces nouveaux courants de pensée, ne cessa de croître, contribuant par ce biais à développer l’insécurité. Il a généré une escalade des tensions entre la communauté minoritaire et les autres fratries tacitement préférées par le pouvoir central.

La première phase du conflit, communément désignée par la « Guerre du Saada » (et précédant ce que l’on nomme aujourd’hui la « guerre civile yéménite »), s’enclenche avec la mise à mort par balles du leader Husayn Baddredine al-Houthi en septembre 2004. Cet acte répressif est déjà précédé par de nombreuses arrestations et exécutions sommaires de figures emblématiques du mouvement.

L’instabilité provoquée par l’opposition systématique des rebelles menace en effet une autorité déjà grandement affaiblie par son incapacité à résoudre l’importante crise économique et sociale que traverse le Yémen en ce début de XXIème siècle. En face, la communauté houthiste, alors livrée à ses divergences, se divise en deux camps :  l’un préférera conserver des moyens pacifiques, l’autre privilégiera l’option de l’action armée en « réaction forcée à l’oppression« . De ce second mouvement, déterminé à mener une attaque éclair contre le gouvernement et ses soutiens, naquît les Houthis (nom d’organisation octroyé en l’honneur du leader assassiné) et le début d’une longue série d’affrontements mineurs. Cette dernière conduisit finalement le Parlement à autoriser l’exécutif à réprimer l’insurrection (février 2007).

 

Une crise régionale

 

En dépit des quelques tentatives d’apaisement par le gouvernement, parmi lesquelles la libération de 600 prisonniers en 2005 et les offres partielles de cessez-le-feu, ou de médiation, notamment proposées par le Qatar et les EAU, entre 2007 et 2008, le conflit s’enlise et les accidents se multiplient. Inéluctablement, le cas yéménite devient un sujet de préoccupation régional majeur, d’autant plus motivé par les divers intérêts à peine voilés des deux grandes puissances en présence : l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Sous couvert de protection de la sécurité nationale face à la menace que représentent les insurgés aux abords de ses frontières, cette dernière opte d’ailleurs, dès 2009, pour le lancement de frappes aériennes intenses sur le nord du pays, principal foyer des rebelles. En réaction, l’Iran, redoutant l’influence que pourrait gagner sa rivale, choisit également d’intervenir mais aux côtés des Houthis. Toutefois, cette aide, bien que largement démontrée par les enquêtes de la communauté internationale, n’est que peu mise en avant par les autorités iraniennes. En toute logique, puisque ces dernières cherchent avant tout à éviter une dégénérescence qui pourrait déboucher sur un conflit ouvert avec l’Arabie Saoudite.

Outre ces rivalités diplomatiques qui opposent depuis toujours les deux grandes puissances désireuses d’étendre leurs rayons d’influence sur la région, subsiste de façon structurelle et évidente le différend religieux. Chiisme et sunnisme jouent une nouvelle fois un rôle majeur dans la latence du conflit. Il est juste de souligner que les houthistes sont avant tout une communauté marquant sa différence de paradigme religieux avec le reste de la population. Leur rébellion est une conséquence prévisible de l’intolérance croissante des autorités.

 

Toutefois, si le facteur religieux occupe une place centrale dans la renaissance perpétuelle des divisions au sein de ce conflit, comme en témoigne son maintien dans le temps et l’intervention des forces saoudiennes et dans une bien moindre mesure, iraniennes, il n’en est vraisemblablement pas l’unique cause. En ce sens, il ne peut absorber à lui seul les innombrables fractures déjà présentes au sein d’une société yéménite en proie à la confusion politique et sociale, d’autant plus dans un contexte de tensions à l’échelle régionale.

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Dorian Burnod

Lycéen en Terminale ES, engagé pour une actualité profonde et objective, et passionné d'économie et de littérature.

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