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« Barbara », de Mathieu Amalric : poésie visuelle

« Barbara », de Mathieu Amalric : poésie visuelle
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Novembre 1997 : la chanson française pleure l’une de ses plus grandes auteures-compositrices-interprètes, Barbara. Vingt ans plus tard, diverses créations théâtrales et musicales rendent hommage à cette artiste énigmatique, fascinante, dont les textes poétiques et mélancoliques résonnent encore ; mais c’est au cinéma que Mathieu Amalric réalise un projet surprenant – primé à Cannes dans la catégorie Un certain regard – qui échappe aux pièges du biopic. Il y joue aux côtés de la magistrale Jeanne Balibar.


 

Brigitte (Jeanne Balibar), actrice de renom, se prépare à interpréter Barbara dans une création réalisée par un metteur en scène, Yves Zand (Mathieu Amalric), hanté par la chanteuse.

 

★★★★★ – À voir absolument

 

Mise en abyme

 

Tout dans Barbara  est subtilité et déroutement. Déroutement, car l’œuvre présente en réalité un film dans le film. On comprend rapidement que l’opus ne sera pas un simple biopic, mais bien une création plus fine. Le réalisateur Mathieu Amalric jongle ainsi sans cesse entre fiction et réalité, la frontière entre ces deux mondes devenant souvent si floue qu’on ne sait plus qui est qui : est-ce Brigitte qui incarne Barbara ou est-ce La longe Dame brune – surnom de la chanteuse – elle-même ? S’immisce-t-on dans l’intimité de cette dernière ou est-ce finalement aussi l’univers de l’actrice ? On en attrape le tournis. Un savoureux tournis.

Amalric embrouille encore davantage le spectateur lorsqu’il parsème le scénario d’images d’archives, en partie extraites du documentaire Barbara ou Ma plus belle histoire d’amour de Gérard Vergez (1973). Le réalisateur effectue un tel travail sur l’image (jeu avec le noir/blanc et mélange des grains) qu’il faut parfois disséquer les plans pour s’apercevoir que certaines scènes sont en réalité un savant mélange entre de « vraies » images de Barbara et d’autres, « fausses », de Brigitte. Trouble encore lorsque la voix de Monique Serf – le nom de naissance de Barbara – se superpose à celle de Jeanne Balibar, et inversément (notamment lors de l’émouvante chanson Je ne sais pas dire).

Scénaristiquement, les choix opérés par Mathieu Amalric et Philippe Di Folco permettent par ailleurs d’éviter la déception que peuvent procurer certains biopics plus « classiques » lorsqu’ils ne collent pas fidèlement, aux yeux des connaisseurs, à la réalité.

 

Jeanne Balibar et Barbara : une parfaite symbiose. Copyright Waiting For Cinéma 2017 / Photo : Roger Arpajou Ina – Je suis né à Venise – 1977 Réalisation Maurice – Barbara et Philippe Lizon

 

Hors clichés

 

Tout en subtilité, Barbara se concentre sur divers faits marquants de la vie de La longue Dame brune. Sont évoqués tour à tour les caprices de l’interprète, son mal de vivre, l’amour de son public (Ma plus belle histoire d’amour… c’est vous) ou ses déboires financiers. Musicalement, Amalric choisit les chansons Göttingen et Perlimpinpin pour évoquer l’enfance de Barbara en temps de guerre alors que Nantes et Amours incestueuses soulignent, sans en grossir le trait, la difficile relation entre Barbara et son père incestueux. Un simple plan rapproché sur le visage de Jeanne Balibar alors qu’elle chante « J’ai toujours pensé/Que les amours les plus belles/Étaient les amours incestueuses » marque plus qu’une longue explication.

La beauté d’une œuvre se cachant souvent dans ses détails, on apprécie également quelques éléments propres à l’univers de Barbara ; au détour d’une image, notre œil est ainsi attiré vers une affiche d’Harry Fragson, chanteur de music-hall tant aimé par l’artiste et dont la frivole chanson Les amis de Monsieur est interprétée par Brigitte en début de film. Plus tard, une photographie de la chanteuse avec Gérard Depardieu témoigne de leur amitié et d’une collaboration musico-théâtrale, Lilly Passion, en 1986. Par plusieurs évocations discrètes, Amalric nous fait finalement entrevoir l’engagement de Barbara dans la lutte contre le SIDA, engagement qu’elle mena dès la fin des années 1980 en donnant des concerts de prévention dans les prisons françaises.

Au service de ce scénario, les deux acteurs principaux semblent habités par leur personnage. Jeanne Balibar est époustouflante ; regard malicieux, elle joue et chante divinement bien. Mathieu Amalric, toujours dans l’ombre, reste discret dans son rôle.

 

Intelligent, délicat et malicieusement réalisé, Barbara est un grand film ; une œuvre poétique. Ni biopic, ni fiction, ni documentaire, il séduit par son absence de forme et sonne comme une véritable déclaration d’amour à la chanteuse. Le spectateur, lui, en ressort troublé.

 

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Maxime Rutschmann

Étudiant en sciences politiques à l'Université de Genève, passionné d’actualité internationale et politique.

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