Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

One Comment

« Faute d’amour » : autopsie glaçante de la société russe

« Faute d’amour » : autopsie glaçante de la société russe
mm

Après Léviathan (2014), abordant le combat d’un père de famille vivant dans le nord de la Russie et risquant d’être exproprié, le réalisateur russe Andrey Zvyagintsev revient avec Faute d’amour, qui a remporté le Prix du jury lors de la dernière édition du festival de Cannes. Sous couvert de conter une disparition, il aborde des thèmes extrêmement variés et dresse le portrait de la Russie contemporaine. Notre critique.


 

Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

★★★★★ – À voir absolument

 

Cadre sur le fronton austère d’une école sur laquelle flotte le drapeau russe. Puis les élèves qui sortent au compte-gouttes et la caméra qui s’accroche à Aliocha, marchant jusqu’à l’appartement où il vit avec ses parents. Appartement mis en vente. « On divorce » dit simplement sa mère à de futurs acheteurs pendant des visites où le petit garçon reste prostré dans sa chambre. Le regard s’abîmant sur la grande fenêtre qui surplombe son petit bureau et qui expose des zones industrielles noyées dans une brume poisseuse. Le cadre est posé, il est d’ailleurs ancré dans le temps et dans l’espace : Moscou, 2012. Le début du film annonce parfaitement la mise-en-scène d’Andrey Zvyagintsev. Alternant les moments contemplatifs et ceux d’une puissance émotionnelle grisante, comme dans cette scène où les deux parents d’Aliocha se retrouvent dans la même pièce, dans une atmosphère rendue écrasante par la haine qui émane des deux personnages. Lorsqu’ils évoquent leur fils, c’est pour pour savoir à qui sera laissée la garde dont aucun des parents ne veut assumer la charge. Il restera cette image brève, dure, d’Aliocha caché derrière une porte et écoutant fuser les tirs verbaux, le visage horrifié et déformé par les pleurs.

 

Copyright Pyramide Distribution

 

Puis l’intrigue vient se nouer autour de la disparition d’Aliocha, aussi soudaine qu’absurde, remarquée par sa mère qui ne sait pas exactement quand son enfant de douze ans a disparu, apprise par son père qui ne semble pas s’en inquiéter. Disparition qui vient acter la désagrégation de cette famille, qui vient ouvrir de plus en plus la plaie exposée par le divorce des parents jusqu’à la laisser béante, présentant les fêlures de chaque personnage et les stigmates d’un manque d’amour immuable. Pas à un seul moment on n’imagine que le drame pourrait rapprocher les personnages. Il n’est pas un simple révélateur des tensions qui règnent entre les membres de cette famille, il en est le catalyseur. Ce n’est plus la disparition d’Aliocha qui met en lumière l’échec brûlant de ses parents dans son éducation, c’est son existence dessinée par les conversations et les actions des différents personnages au cours de l’enquête. Alors que son père le désigne par des termes comme « le gosse », sa mère explique à l’enquêteur qu’il n’avait pas vraiment de hobbies, ni d’amis. Sa grand-mère aboie à sa fille qu’elle aurait du l’écouter et ne jamais faire un enfant à cet homme. Les parents pansent leurs blessures avec leurs amants, le père semblant reproduire les mêmes erreurs qu’avec la mère de son fils, la mère semblant s’accrocher de manière surréaliste à un autre homme, comme s’il était urgent qu’elle comble le vide que ces dernières années ont laissé dans son cœur. Aliocha, lui, n’a rien de tel pour pallier cette morosité, il est simplement un rejeton périphérique subsistant dans un monde absurde, l’incarnation de cette faute d’amour, un être effacé dont la présence se déploie pour devenir accablante. La contradiction est exposée de manière si forte dans ce long-métrage que cela relève de la prouesse. Elle est accentuée par le contraste entre les couleurs grises, bleutées, sombres, et les touches incandescentes du manteau rouge du petit garçon, des gilets de l’équipe de recherche ou du ruban écarlate avec lequel il joue.

 

Copyright Pyramide Distribution

 

Dans Faute d’amour, l’intrigue n’est qu’un prétexte pour dresser le diagnostic d’une famille qui s’effondre, métaphore de la société dont elle est issue. D’ailleurs, on réalise que c’est bien bien ce portrait qui finit par obnubiler et par glacer le spectateur, plus que la disparition en elle-même. Lorsque la mère du petit garçon est convoquée par un orphelinat qui vient de recueillir un enfant dont la description correspond à celle de son fils, la caméra expose un très court instant le jeune garçon en laissant le spectateur confus et incapable de dire s’il s’agit d’Aliocha. C’est l’image de la société russe gangrénée par cet individualisme, cette négation de l’humain, ce manque d’empathie latent qui reste en mémoire et qui entache l’intégralité de l’œuvre d’Andrey Zvyagintsev. Une Russie marquée par la recherche de la réussite matérielle, par la quête de reconnaissance sociale, par la nécessité de répondre à des normes, de ne pas détonner, jamais. L’illustre ainsi le comportement du père qui suite à son divorce a pour seule crainte l’opinion de son patron. Cette obsession des selfies quand les jeunes femmes dégainent à la moindre occasion leur appareil pour immortaliser une belle robe ou un repas. Ces paroles du policier appelé par la mère pour l’avertir de la disparition de son fils, lui expliquant qu’il n’ouvrirait pas d’enquête avant une dizaine de jours pour ne pas perdre son temps s’il s’agissait d’une simple fugue. Les images des interventions militaires russes relayées par les chaînes de télévision sonnent alors comme la simple continuité, le résultat de cet état d’esprit.

 

Faute d’amour est long-métrage complexe, qui déploie toute sa beauté à mesure qu’il expose sa raison d’être. Il est ponctué par des scènes contemplatives présentées par une mise-en-scène brillante, qui laissent le temps de l’analyse et de la considération. Un drame suggéré qui évolue hors-champ, d’une violence aussi cruelle qu’intériorisée, une œuvre glaçante et sublime.

 

The following two tabs change content below.
mm

Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

Comments

  1. Ana

    Très bon article bien construit, qui donne envie d’aller le voir. Merci de me l’avoir fait découvrir!

Submit a Comment