Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

2 Comments

Harvey et Irma : entretien avec Grégory Philipps et Cédric Faiche, journalistes aux États-Unis

Harvey et Irma : entretien avec Grégory Philipps et Cédric Faiche, journalistes aux États-Unis
mm

Ils ont vécu Harvey et Irma en tant que journalistes. Au plus proche des intempéries, ils les ont racontées à la France. Discussion avec Grégory Philipps (Radio France) et Cédric Faiche (BFMTV).


 

Comment votre rédaction a-t-elle appréhendé les deux ouragans ?

 

Cédric Faiche : Dans les deux cas, on a décidé très vite de couvrir les deux ouragans en allant sur place. Décider vite est essentiel car à quelques heures près, vous n’avez plus d’hébergement sur place, plus de magasins ouverts pour faire des stocks, puis plus de voitures de location et plus de vols pour se rendre au plus près. On y est allé car les deux ouragans étaient annoncés avec une puissance hors normes. Aux États-Unis, il y a les précédents Katrina et Sandy. Deux ouragans meurtriers qui ont causé de gros dégâts et ont eu des conséquences politiques. Comme je partais de New York, j’ai fait partie de la première équipe sur place dès le vendredi pour l’arrivée d’Harvey le samedi. Puis une équipe de Paris avec 3 personnes (reporter rédacteur, reporter d’images et opérateur de transmissions) est arrivée le mardi suivant à Houston. J’ai couvert l’arrivée de l’ouragan Harvey au plus proche, lorsqu’il a touché terre à Rockport au Texas, puis j’ai suivi son chemin seul vers la Louisiane, où le niveau de l’eau montait aussi dangereusement, pour constater les dégâts causés à travers le Texas, les inondations gigantesques. J’ai parcouru 2167km en douze jours, souvent roulé dans l’eau et failli rester prisonnier des crues éclair à deux reprises.

 

Grégory Philipps : La difficulté pour ces ouragans, c’est que des alertes aux tempêtes, il y en a régulièrement à cette saison. Quand on est rédacteur en chef à Paris, ou bien correspondant à Washington, on surveille, mais la difficulté c’est de ne pas partir trop tôt, ou de ne pas partir trop tard. Pour Houston, mon collègue Philippe Randé, qui était à Washington quand l’ouragan s’est précisé, est parti dans le bon délai, au moment où les inondations commençaient. Pour Irma, comme c’était juste après Harvey et que les autorités américaines étaient très alarmistes, on est parti un peu en amont.

 

 

Est-ce délicat de poser des questions aux victimes ?

 

C.F. : C’est toujours délicat d’aller constater une catastrophe. Avant même de poser des questions ou de filmer, vous êtes là pour voir et le risque est que ce soit pris pour du voyeurisme. Mais c’est le métier du journaliste d’aller voir et de raconter ce qu’il a vu à ceux qui ne sont pas là. Selon le contexte, ça permet d’éviter que des situations dramatiques restent sous silence et que des gens soient négligés. Nous sommes sur le terrain pour aider aux prises de conscience et garder des traces de notre époque pour plus tard. Pour poser des questions, il ne faut jamais oublier que les personnes interrogées vivent un drame. Ce ne sont pas juste des personnes qui parlent pour occuper l’antenne. Elles vous confient une partie de leur vie intime au moment où elles sont le plus vulnérables. Ma façon de faire personnelle, c’est de me concentrer au maximum sur le regard de la personne et sur ce qu’elle dit, pour qu’elle se sente réellement écoutée, considérée, sans qu’elle sente mes contraintes personnelles de temps notamment. Ensuite seulement vient le temps du recul et de la confrontation avec d’autres témoignages, pour construire un récit juste.

 

G.P. : Bien sûr, c’est compliqué, il faut y aller avec tact. Aux États-Unis, ils ont vu débarquer des centaines de journalistes. Imaginez quand vous ou un proche avez perdu votre maison, voir débarquer des caméras, des journalistes, des micros, c’est quelque chose qui n’est pas très agréable. Donc la difficulté, c’est de ne pas forcer les gens. D’un regard on comprend s’ils ont envie de témoigner. Certains oui parce que c’est important pour eux de raconter ce qu’il leur arrive, certains non ; le tout est de ne pas insister, de se montrer discret. En radio, on à la chance d’être extrêmement léger : j’ai juste un petit micro. Il n’y a pas la caméra, pas de lumière donc ça crée quand même une proximité qui n’effraie pas les gens. Si on est humain avec un petit mot gentil « faites attention à vous », « j’espère que ça va aller » ça fonctionne. Par exemple, j’ai rencontré des gens avant l’ouragan qui étaient vraiment inquiets. J’ai rappelé le lendemain pour prendre des nouvelles.

 

Grégory Philipps de Radio France, à Miami la veille du passage d’Irma

 

Faut-il se détacher de la détresse des victimes ?

 

G.P. : En fait, nous on est là pour faire notre métier. J’étais à Haïti (NDLR : Séisme de 2010), où il y a eu plus de 200 000 morts, là on était sur quelque chose de beaucoup plus lourd. Ce que je dis souvent dans les catastrophes naturelles, c’est qu’on est un peu comme un pompier ou un médecin. Quand il y a des blessés, il faut qu’il les soigne et c’est seulement après, qu’éventuellement, il repense à ce qu’il a vu. On est sur le terrain, il faut qu’on travaille, de manière un peu distancée, mais c’est notre boulot.

 

 

Comment se sent-on face à ces catastrophes ?

 

G.P. : J’étais à Miami où heureusement l’ouragan était un peu moins fort qu’à Saint-Martin, mais quand vous êtes enfermé dans votre hôtel, que les vents soufflent à 200km/h, et bien vous n’avez rien d’autre à faire que d’espérer que la vitre va tenir. Nous on est sorti en fin d’après-midi pour essayer de voir le début des dégâts et on ne pouvait pas marcher dans la rue tellement le vent était fort. On est resté 10 minutes, on a vu que les arbres dansaient. On est totalement impuissant, vous ne pouvez rien faire.

 

 

Comment s’est passé le travail sur le terrain à Houston ?

 

C.F. : À Houston, ça a d’abord été difficile d’arriver car l’eau est montée très vite. Je suis tombé sur une route effondrée, j’ai dû faire des détours pour trouver une route pas encore inondée, en rebroussant chemin à contre-sens sur l’autoroute et puis en roulant dans plus de 50 centimètres d’eau. Là-bas aussi il y avait des « crues éclair ». En cinq minutes, je me suis retrouvé avec de l’eau au-dessus des roues. Le risque était que la voiture tombe en panne ou que le courant m’emporte. Une fois sur deux, c’est comme ça que meurent les gens dans les inondations. J’ai passé beaucoup de temps dans des hangars avec les réfugiés qui avaient perdu leur maison ou étaient pris au piège dans leur voiture.

 

Cédric Faiche de BFMTV pendant l’ouragan Harvey

 

Niveau technique, était-il difficile de faire des duplex ou d’envoyer des sujets ?

 

G.P. : On émet soit par internet, soit par satellite, soit par téléphone. Téléphone, à Miami, les lignes continuaient à passer donc pas de problèmes. Avec internet, c’était fluctuant, mais ça n’a duré que 24h. Et le satellite, notre troisième moyen qui nous permet d’émettre de n’importe où dans le monde même si on est dans un endroit isolé. Donc on a une valise satellite, que l’on branche sur notre magnétophone et là on peut se connecter à Paris avec un son de qualité. Mais impossible pour la valise de joindre le satellite quand on est dans un ouragan, avec une pression extrême ; pendant une journée, elle n’a pas marché.

 

C.F. : Non, le réseau téléphonique a tenu le coup. Il n’y a eu que quelques coupures… Heureusement car je n’aurais pas pu travailler. Par exemple, j’ai essayé d’aller à Rockport dans la nuit, juste après le passage de l’ouragan. Je me suis retrouvé dans le noir complet, sans réseau téléphonique et le GPS de mon téléphone ne me permettait que de me positionner sur la carte. Ça devenait compliqué avec des objets en tout genre que je pouvais percuter. Des câbles d’une ligne haute-tension coupaient la route. Là j’ai fait demi-tour. C’était trop dangereux d’être là seul. J’ai dû attendre que le jour se lève, enregistrer des images et revenir en zone couverte pour les transmettre en France. Le plus difficile était de travailler sous la pluie en permanence car le matériel est fragile. Et une goutte d’eau mal placée sur le matériel électronique et c’est la mission qui s’arrête. Cela dit, je tourne essentiellement avec des iPhone et ils sont assez bien protégés, faciles à abriter.

 

 

Qu’est-ce que vous retirez de ces deux expériences ?

 

C.F. : Harvey et Irma sont deux expériences très fortes parce qu’elles m’ont permis d’avoir une vision précise d’une catastrophe qui a touché des territoires immenses. Très peu de personnes ont eu l’occasion de vivre l’intensité du passage de l’ouragan, d’être parmi les premiers à découvrir les dégâts, notamment à Rockport, la ville la plus touchée au Texas, de vivre la montée des eaux, le manque de nourriture et d’eau, puis la solidarité qui se met en place. Quand on est journaliste, le but est de s’approcher le plus près possible de la vérité. Là j’ai eu la sensation de comprendre ce que vivaient réellement les gens. Et puis on en apprend aussi sur soi-même car il faut repousser ses limites sans se mettre en danger, garder la tête froide, on en sort grandi.

The following two tabs change content below.
mm

Théo Metton

Lycéen passionné de journalisme, j’anime la radio de mon lycée, inspiré par mon expérience à Radio France. Journaliste en devenir ?

Comments

  1. Rémi

    Article très intéressant qui permet d’en apprendre un peu plus sur les « dessous » du journalisme. Les questions sont pertinentes et surtout variées, ce qui rend l’article très agréable à lire. Super idée également de rapporter deux visions différentes du même événement.

  2. nathan

    article effectivement intéressant en tout points

Submit a Comment