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A Paris, un pavé dans le Marais

A Paris, un pavé dans le Marais
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Dimanche 10 septembre, 10 heures du matin, le Marais se réveille doucement et déjà Jean-Luc, la quarantaine, s’agite derrière son comptoir. Dans ce café au coeur du coeur de Paris, le brunch coûte 15€ et dans la salle, toujours aucun parisien. « Ici, pas beaucoup d’habitués » explique le restaurateur avant de servir deux américaines pressées. 


 

Un groupe de dix Anglais vient de s’installer dans l’arrière salle, dix brunchs à quinze euros. Tout en mettant une à une les demis oranges dans le presse-agrumes, il leur explique dans un anglais à l’accent approximatif qu’il faudra attendre « around ten minutes » avant d’être servis.

Accoudée au bar, une petite famille provinciale venue passer le week-end dans la capitale commente la matinale de BFMTV. Les images de José et celles des apprentis météorologues passent en boucle pendant qu’un homme de la cinquantaine, seul, prend son café à la terrasse tout en pianotant sur son clavier QWERTY. Un luxe que tous ne peuvent pas se permettre : ici, un café payé 2,50€ à l’intérieur coûte 4,50€ pris en terrasse.

 

Le coeur de Paname à droite de la Seine

 

Le Marais désignait historiquement toute la zone inondable sur la rive droite de la Seine, aujourd’hui ce terme désigne plus précisément le saint espace touristique compris entre la Place de la République, l’Hôtel de Ville et la Place de la Bastille.

Interrogée l’an dernier par l’Express à l’occasion de la sortie de Le Marais, chef d’oeuvre vivant, Marianne Storm, historienne-photographe suédoise et habitante du Marais depuis 40 ans s’étonnait de la caricature que subit un quartier à l’histoire et à la sociologie complexe :

 

“Le fait que le quartier soit devenu une destination fashion et touristique donne un peu le vertige. Car le Marais, c’est bien davantage que des boutiques de mode !”

 

Il est maintenant 10h15 et toujours aucun parisien dans le café. « Ici, pas beaucoup d’habitués » explique Jean-Luc, « le positionnement du café, entre la bouche du métro et le centre Pompidou, fait qu’il est pris d’assaut par les gens de passage ». Le fracas de la vaisselle et l’odeur du café enivre maintenant toute la rue.

Un groupe d’une dizaine de touristes passe devant le café, devancé par un jeune guide habillé de rouge et le micro en main. Il s’arrête devant le Franprix pour un petit speech, découverte d’un des joyaux du patrimoine parisien.

Le Marais, ce quartier le plus visité de cette ville la plus visitée au monde, semble pourtant méconnaître l’agenda de la France, fille aînée de l’église : le dimanche, repos. A l’exception de quelques boutiques, tout est ouvert et tous les travailleurs du Marais sont à leurs postes.

Juste en face du centre Pompidou, un tout nouveau lieu vient justement d’ouvrir, un espace de co-working à quatre euros l’heure. Un tarif pour lequel vous pouvez avoir un voisin de bureau qui est probablement entrain d’écrire un livre, d’éditer un livre ou de faire la critique d’un livre. A ce prix, vous pouvez aussi avoir un café chaud et toute la jouissance de pouvoir poster sur Instagram votre magnifique lieu de co-travail.

 

Des friches à la petite bourgeoisie 

 

Rue Sainte Croix de la Bretonnerie en 1980, des affiches « A vendre » occupent la plupart des vitrines, le Marais est un quartier libre, en friche, les vitres sont cassées, les portes ouvertes et la population mixte. Pierre Gautrand, pour le site ParisMarais explique comment, dans les années 1980, le quartier a progressivement vu sa population changer :

 

“Un gigantesque plan de rénovation mené par l’état et la ville de Paris vont permettre de mettre en lumière son patrimoine architectural éblouissant. L’ancienne zone marécageuse lotie sous le règne d’Henri IV, va attirer de jeunes urbains. Ce sont les créatifs, les artistes et les gays qui désormais peuvent s’afficher au grand jour qui redynamisent ce quartier.”

 

L’office de tourisme parisien, lui, capitalise plutôt sur l’image cool, bourgeois-bohème du quartier et surtout… sur ses boutiques, car elle conclut la description du quartier par une incitation à se rendre dans « le plus grand quartier gay de France » afin, notamment, d’y faire des emplettes. En plus d’être le quartier le plus visité et le plus gay-friendly, le Marais dispose aussi de l’étiquette du quartier le plus « bobo » de Paris. Des étiquettes que France Auda, cheffe de projet communication du Musée des Arts et Métiers, revendique car ces identités sont aussi constitutives de ce qu’est le Marais :

 

“On fait partie de la vie quartier et, par le festival Les traversées du Marais qui regroupe de nombreux acteurs culturels du quartier, nous n’avons pas comme velléité de changer son image mais plutôt d’en faire connaître la richesse culturelle. La culture gay et les boutiques font entièrement partie de l’histoire du Marais mais c’est aussi un lieu qui est riche en terme d’institutions culturelles.”

 

Le premier des quartiers gentrifiés 

 

Rue Sainte croix de la Bretonnerie en 2017, les coups de onze heures se mêlent à l’air de La bicyclette sifflé par un agent de la préfecture campé sur ses deux jambes. Le détenteur de la force publique, la cinquantaine, surveille l’accès à la rue : le dimanche et les jours fériés il est restreint aux seuls piétons et cyclistes dans le cadre de Paris respire, un dispositif mis en place depuis six ans. En principe ça se passe plutôt bien avec les riverains, assure t-il : « Il faut quand même utiliser son cerveau, la réglementation est très stricte, mais il arrive qu’on fasse quelques entorses aux règles quand les habitants en ont vraiment besoin ».

Dans Paris sans le Peuple, la géographe Anne Clerval explique que la gentrification est « un embourgeoisement spécifique des quartiers populaires » causée par la logique « de la circulation du capital (…) qui s’inscrit sans cesse dans des cycles de valorisation/dévalorisation/revalorisation alimentant la différenciation spatiale » ; elle « traduit la dynamique des rapports de classe dans l’espace urbain ». Dans le milieu universitaire cependant, tous n’adhèrent pas à la critique radicale de l’auteure de Paris sans le Peuple. Un désaccord qui a donné lieu à la parution en octobre dernier de Gentrifications, un ouvrage sociologique écrit à six:

 

“L’objectif est, plus précisément, d’offrir une vision nuancée, détaillée et empiriquement étayée des processus que recouvre le terme de gentrification, en évitant notamment deux fréquents écueils : d’une part, celui qui consiste à présenter la gentrification comme un phénomène implacable qui, dès lors qu’il touche un quartier, s’y déroule selon un schéma linéaire jusqu’à un stade final d’homogénéisation sociale ; d’autre part, celui qui mobilise le vocabulaire de la gentrification et ce schéma descriptif « standard » à propos de villes, de quartiers et de phénomènes extrêmement variés, pour englober des formes de « montée en gamme » extrêmement hétérogènes.”

 

Tintent les couverts des petits restaurants spécialisés dans le falafel, sonnent les églises et gloussent les bruncheurs, il est midi et le petit commerce où exerce Cathy est désespérément vide. « A cette heure-ci, la seule odeur qui attire les parisiens est celle de la nourriture » plaisante la vendeuse en parfumerie. Selon elle, le Marais est un quartier ouvert, sympathique, agréable (s’en suit toute une suite de synonymes bucoliques destinés aux touristes). Cependant, tout n’est pas si rose, elle nuance : même si la diversité culturelle est bien présente, elle explique qu’il en va tout autrement de la diversité sociale. Une analyse que partage largement Abdelamine, quarante-trois ans dont dix passées dans des kiosques de presse. Il habite en banlieue, dans la couronne de Paris et travaille au coeur du Marais : « Je ne supporterais pas de vivre ici, c’est tout juste si je supporte d’y travailler. » En cause, pour lui, « la suffisance des gens » ; un certain mépris social qu’il associe directement à la gentrification du quartier. « Par l’augmentation des prix des logements, ils ont fait de ce quartier populaire un quartier de bobos. Le Marais, pour moi, c’est le snobisme à l’extrême » explique le quarantenaire, à demi-voix, avant de tendre un exemplaire du Monde à un vieil homme pressé.

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Khedidja Zerouali

Etudiante en journalisme en Bretagne, de la politique, de la culture et de l'amour

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