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« Detroit » : immersion brûlante et contemporaine

« Detroit » : immersion brûlante et contemporaine
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Après Démineurs (Oscar du meilleur film en 2010) traitant de la mission de l’équipe de déminage américaine pendant la guerre d’Irak, et Zero Dark Thirty (2012) retraçant la traque d’Oussama Ben Laden par la CIA, Kathryn Bigelow, première femme à avoir reçu l’Oscar de la meilleure réalisatrice, traite ici des évènements de Détroit en 1967. Elle livre une réflexion sur les questions raciales aux Etats-Unis qui restera en mémoire et qui fait écho à des œuvres telles que celle de James Baldwin, écrivain américain qui consacra sa vie et ses écrits aux tensions autour des distinctions raciales dans l’Amérique des années 1950. Critique.


 

Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation.
À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…

 

★★★★★ – À voir absolument

 

“Etre un noir dans ce pays et être relativement conscient, c’est être enragé presque tout le temps”. James Baldwin

 

Le prologue dépeint la ville de Détroit durant l’été 1967. La séquence d’ouverture cousue de planches d’animation insuffle un caractère historique à ce récit et pose les fondements de cette œuvre traitant de la condition des afro-américains dans les années 1960 aux Etats-Unis. Un rappel sur l’histoire de cette communauté qui annonce les motivations des émeutiers en 1967, qui voyaient la violence comme une alternative justifiée aux moyens de protestation traditionnelle pour exprimer leur défiance envers les politiques en matière de relations interraciales. Au début de son film, Kathryn Bigelow expose la violente descente de police dans un bar clandestin qui sera l’instigatrice des émeutes qui mirent la ville à feu et à sang, littéralement. Detroit prend alors des aspects documentaires, dans un montage virtuose qui superpose de façon pertinente des images d’archive s’intégrant parfaitement au récit sans jamais alourdir la réalisation. Des rappels discrets et saisissants de la véracité historique de l’histoire qui nous est contée. On reste abasourdis par la violence des évènements, le paysage urbain se transformant progressivement en une véritable zone de guerre en proie aux pillages et aux exactions. Un prologue hallucinant où la narration de l’intrigue reste paralysée, comme si on la retenait de s’enclencher, un moment où on ne parvient pas à saisir de trame ou à identifier les personnages que l’on sera amené à suivre. Puis la caméra s’accroche à un jeune chanteur afro-américain et à son groupe qui voient leur concert être annulé en raison des émeutes et qui vont donc passer la soirée dans un motel. La tragédie de l’Algiers Motel, durant laquelle trois jeunes adultes seront tués par la police et neuf autres torturés et humiliés, est annoncée.

 

Copyright Mars Film

 

“J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances.” James Baldwin

 

Depuis la fenêtre d’une chambre, l’un des résidents vise les forces de l’ordre postées dans la rue avec une fausse arme, faisant résonner une salve de détonations. La réplique sera rapide et cruelle. Suivant les policiers traquant les prétendus tireurs, le spectateur est transporté dans un huis clos qui concentre la violence transfigurant la ville. Une heure d’enfermement pendant laquelle la réalisatrice nous ballote entre coups, actes de tortures, manipulations morbides et humiliations. Composée de courts plans-séquences, la réalisation jongle entre des hors-champs horriblement évocateurs et des gros plans mettant en exergue la peur des victimes et la jouissance des bourreaux, s’arrêtant sur des larmes qui coulent sur le visage d’un homme agonisant ou le canon d’une arme qui glisse le long d’une cuisse nue. Le rythme est ahurissant et l’expérience totalement immersive. Dans ce moment aussi effréné que prenant, Kathryn Bigelow parvient à dresser des portraits incisifs et passionnants de chacun des personnages. Elle ancre sa scène dans un instant et un lieu précis tout en la figeant dans un événement historique qui semble ne plus finir. Mais elle la transcende également en faisant transparaître la complexité de chaque personnage qui porte le poids de l’histoire de la ségrégation et de l’attitude dégénérée de la société américaine sur les questions raciales. Le choix brillant de faire de cet événement le sujet principal de son long-métrage prend alors tout son sens.

 

Copyright Mars Film

 

“Le futur des noirs dans ce pays est précisément aussi lumineux ou sombre que le futur de ce pays.” James Baldwin

 

La troisième partie du film conte enfin le procès des policiers impliqués dans la tragédie de l’Algiers Motel. Les scènes au tribunal font se déployer à elles-seules la puissance politique de l’œuvre de Kathryn Bigelow. En démontrant à quel point le racisme, l’injustice et la discrimination rongeaient chaque strate de la société américaine et altérait l’impartialité de l’institution judiciaire, elles assènent des coups plus violents et pernicieux encore que ceux qui pleuvaient dans les scènes précédentes. Entendre les juges évoquer les droits constitutionnels des policiers tortionnaires constituant une aberration plus révoltante que celle incarnée par la violence aveugle de quelques individualités. L’effroi provoqué par ces scènes est également accentué par le fait que le film prend les aspects d’un miroir de la société américaine contemporaine. En témoignent par exemple les récents évènements à Charlottesville, et l’attaque d’un suprémaciste blanc à la voiture-bélier ayant provoqué la mort d’une manifestante antiraciste, suivis par une déclaration de Donald Trump estimant qu’il y avait des torts dans les deux camps. Évènement d’un racisme aussi violent et institutionnalisé que celui dépeint dans Detroit. A ceux qui se sont interrogés sur le fait de savoir si une réalisatrice blanche était légitime pour traiter un tel sujet, Kathryn Bigelow répond que ce n’est certainement pas le cas, mais qu’elle a pu le faire « alors que cela faisait cinquante ans que cette histoire attendait d’être racontée ». Le fait est qu’elle raconte cette histoire avec une intelligence et un talent retentissants, démontrant la nécessité de rappeler et d’analyser un tel évènement.

 

Divisé en trois parties distinctes et infiniment complémentaires, Detroit apparaît comme une œuvre historique transcendante d’une richesse hallucinante. Le film de Kathryn Bigelow est une incroyable démonstration du talent de sa réalisatrice et de la puissance évocatrice et politique du septième art. Du cinéma engagé et engageant, bouleversant et indispensable.

 

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Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

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