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L’écriture inclusive : entre militantisme et linguistique

L’écriture inclusive : entre militantisme et linguistique
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Fin septembre, Le Figaro publie un article intitulé « Un manuel scolaire à la sauce féministe » à propos d’un manuel Hatier destiné aux classes de CE2 et rédigé en écriture inclusive. Depuis, le sujet fait jaser : maisons d’édition, médias et personnalités politiques débattent de l’utilité d’un langage « non-sexiste ». Alors, furie féministe ou tremplin vers l’égalité des genres : qu’est-ce que l’écriture inclusive, et pourquoi fait-elle polémique ?


 

Qu’est-ce que l’écriture inclusive ?

 

En grammaire française, le masculin, qui fait office de neutralité, prend l’ascendant sur le féminin. Ainsi, si vous vous trouvez devant un groupe de personnes composé de neuf femmes et un homme, vous les désignerez par le pronom personnel « ils », ou démonstratif « ceux » ; bien que les femmes soient ici majoritaires, il n’est pas question d’utiliser le féminin « elles » ou « celles ». Il en est de même pour la féminisation des noms de professions et de fonctions : par exemple, est-il possible de dire « auteure » ou « autrice » en bon français ? Peut-on parler d’une « cheffe » ? Notons aussi que les noms masculins sont habituellement placés devant les noms féminins lors d’une énumération.

Les premières réflexions à ce sujet fleurissent dans les années 1990 : de nombreuses thèses féministes accusent le langage français d’être sexiste, car en donnant la priorité au masculin, il reproduit un schéma sociologique machiste. L’essayiste féministe Benoîte Groult publie Ainsi soit-elle en 1975 où elle explique que le fait que les noms de métiers n’aient pas d’équivalence féminine invisibilise le travail des femmes et leur contribution à la société. De plus, d’autres critiques dénoncent un langage genré et dichotomique, qui obligerait les sujets à se positionner en tant qu’homme ou femme, excluant donc un grand nombre d’individus LGBT+.

Face à cela, une solution : l’écriture inclusive. Cette dernière consiste en une nouvelle manière « non-sexiste » d’écrire. Elle met en avant un langage épicène, soit un langage neutre qui ne distingue pas hommes et femmes ; il s’agirait par exemple de parler de « droits humains » plutôt que des « droits de l’homme ». De plus, elle conteste la prédominance lexicale du masculin en tant que neutralité, et encourage au contraire à utiliser les deux formes grammaticales ; d’où l’apparition du « point-milieu » qui permet d’ajouter un suffixe féminin. Par exemple, plutôt que de parler communément des « participants à la réunion », il s’agit d’orthographier « participant·e·s » ; « mes ami·e·s », « mes voisin·e·s »… On note également l’apparition de nouveaux pronoms, à la fois féminins et masculins. Ainsi, « ils sont tous là » est une expression exclusive ; « ils et elles sont tous et toutes là » est une expression inclusive, mais sa lourdeur peut être évitée par la formule suivante : « iels sont toustes là », le pronom « iels » étant formé à partir de « ils » et « elles », et « toustes » à partir de « tous » et « toutes ». En 2015, le HCEFH (Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes), créé en 2013 par décret du président François Hollande, publie un Manuel d’écriture inclusive.

 

Extrait du sommaire du manuel, avec les noms de métiers écrits de manière inclusive. Copyright HATIER

 

Mais passons ces considérations grammaticales : pourquoi cette manière d’écrire est-elle si polémique ?

Folie féministe, ou tremplin vers l’égalité des genres ?

 

Les critiques adressées à l’écriture inclusive sont assez bien résumées par le linguiste Alain Bentolila dans son interview au Figaro. Tout d’abord, il met en avant la complexité d’écriture et de lecture qu’elle entraîne, puisque les répétitions et l’usage de points-milieux font selon lui obstacle à une lecture fluide. L’Académie Française, traditionnellement conservatrice, rejoint son point de vue : pas question d’entendre parler d’écriture inclusive. A cela, Raphaël Haddad, fondateur de l’agence de communication Mots-Clés qui promeut un langage neutre, répond que c’est une habitude à prendre : « au bout de deux occurrences d’écriture inclusive, le lecteur reprend son rythme normal et n’est plus freiné par ces modalités ».

Bentolila rappelle également que la fonction du masculin en grammaire est de faire office de neutralité : il s’agit d’une simple catégorie lexicale, qui ne renvoie pas nécessairement à une distinction de sexe. « Voir un complot machiste dans la langue française manifeste une totale ignorance ».

Elianne Viennot, linguiste et auteure de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, estime que le langage s’est conçu de manière machiste : « Il y a eu une masculinisation délibérée du langage, à partir du XVIIe siècle, sous l’influence de ‘puristes’. Ces hommes qui se piquaient de définir le bon usage en ont profité pour renforcer l’ordre masculin. Ils ont condamné des noms féminins parfaitement justes et utilisés (autrice, peintresse, médecine…). » Elle rappelle également que l’utilisation du masculin comme neutralité n’a pas toujours existé : auparavant, c’est l’accord de proximité qui primait ; le mot à accorder prenait le genre du mot le plus proche dont il se trouvait. Ainsi, dans Athalie paru en 1691, Racine écrit : « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelles », l’adjectif « nouvelles » s’accordant selon le féminin de « foi ».

Est-il possible d’appliquer un langage épicène ? Sous l’article du Figaro, certains raillent le décalage entre théorie et pratique ; un internaute dénonce : « il faudrait aussi réformer les mots féminins qui n’ont pas leur équivalent masculin. (…) Par exemple « sentinelle », « estafette » ou bien « vedette » qui s’appliquent indifféremment aux hommes comme aux femmes. Pourquoi ne pas imaginer le néologisme « sentinel » lorsque la sentinelle est un homme ? Et lorsque l’estafette ou la vedette est un mec, devra-t-on dire un « estafet ou un « vedet » ? Vouloir donner à tout prix un sexe aux mots est une connerie monumentale. » Un autre estime : « Il serait simple d’utiliser le féminin par défaut quand la majorité est féminine. Cela serait rationnel aussi. »

Cependant, à défaut d’une neutralité linguistique parfaite, on note que certaines langues sont moins sujettes à cette difficulté ; par exemple en anglais, les pronoms sont neutres : « them » ne distingue pas s’il s’agit d’ « ils » ou « elles ». De plus, le Québec a mis en place certains termes inclusifs, tels que « droits humains » en remplacement des « droits de l’homme » afin de promouvoir un langage plus neutre.

 

Copyright VINCENT MATALON / FRANCEINFO

 

L’écriture inclusive, vitrine du débat sur l’égalité

 

Si le sujet fait autant débat, c’est évidemment moins pour son intérêt linguistique que pour ce qu’il laisse transparaître sur la cause pour l’égalité hommes/femmes aujourd’hui. Prenons l’exemple du manuel scolaire Hatier : s’il fait autant polémique, ce n’est pas tant pour la non-fluidité de lecture induise par l’écriture inclusive, que parce qu’il arbore une certaine idéologie féministe. L’écriture inclusive, bien qu’elle tende à devenir une norme, ne puise pas moins ses sources dans le militantisme. La Manif pour tous poste parle d’une « offensive idéologique et paranoïaque ». Ainsi, beaucoup reprochent à la maison d’édition d’avoir pris position, ce qui est contraire au rôle de l’école (à laquelle est destinée le manuel), qui est d’instruire mais non d’éduquer, soit d’apporter des connaissances et non des idées. La réponse d’Hatier ne s’est pas faite attendre : « Les manuels scolaires sont le reflet de la société et de ses évolutions. Ils cristallisent donc inévitablement les grands débats de société. »

Interrogé sur BFM à ce sujet, le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer affirme : « Ce n’est pas une bonne idée. Cela ajoute une complexité non nécessaire, en plus d’une polémique inutile qui abîme la cause de l’égalité hommes/femmes et détériore la langue française ».

Cette déclaration est intervenue quelques jours avant la parution, ce 10 octobre dernier, d’un Guide des bonnes pratiques rédigé par la ministre du Travail Murielle Pénicaud et la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa, destiné aux PME et TPE. Ce guide explique comment éviter l’utilisation d’un langage sexiste dans un environnement professionnel (« mademoiselle », « chef d’entreprise ») et stipule que : « C’est notre conception du travail et plus largement de la société qui est en jeu ».

Mais le problème reste le même : la pratique ne fait pas écho à la théorie, puisqu’à l’exception du dernier compte-rendu du conseil des ministres, qui fait l’effort de féminiser les noms de professions, aucun texte officiel de l’Elysée n’a jusque-là été rédigé en écriture inclusive. Un obstacle bien résumé par Alain Bentolila, qui rappelle que personne ne peut forcer le langage, qui ne se transforme que par l’usage : « Une langue ne pourra voir sa structure changer qu’au rythme de l’évolution du peuple qui la parle. (…) Commençons donc à exiger une parité au Sénat ou ailleurs et alors la langue répondant à l’évocation d’une nouvelle situation fera – pourquoi pas ? – de « sénatrices » le mot désignant l’ensemble des membres de cette noble assemblée. »

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Cécile Lemoine

Khâgneuse dans l'âme, j'aime le thé, l'émoji fantôme et le côté sombre de la force.
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Comments

  1. Matthieu Dussaigne

    Très bon article qui expose les différents points de vue tout en laissant les clés au lecteur pour qu’il puisse construire son opinion.
    Il propose de nombreuses sources à visiter qui élargissent la réflexion. Le fait qu’il se nourrisse de l’univers récent des réseaux sociaux, pas toujours bienveillant, pour apaiser et imposer une base documentée au débat en fait pour moi un article intéressant.

    • Cécile Lemoine

      Hello ! Un grand merci pour ce commentaire constructif, qui m’aide à poursuivre dans cette voie ! En effet, l’article se voulait dresser un panorama du débat de la question de l’écriture inclusive, sans forcément y prendre part. Par ailleurs, si le sujet vous intéresse, je vous invite à consulter la déclaration officielle de l’Académie Française sur la question, parue quelques jours après cet article : http://www.academie-francaise.fr/actualites/declaration-de-lacademie-francaise-sur-lecriture-dite-inclusive. Bonne lecture ! 🙂

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