Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

« Ouvrir la voix » : libérer la parole afropéenne

« Ouvrir la voix » : libérer la parole afropéenne
mm

« On en a marre des films d’excisés et de terroristes », exprime, agacé, Jean-Pascal Zadi, comédien noir. Les échanges sont vifs, au cours de la rencontre du 8 octobre, à Saint-Denis, autour du film déjà en salle d’Amandine Gay, Ouvrir la voix. Ce documentaire est attendu depuis longtemps par la communauté noire, impatiente de voir au cinéma des femmes conscientisées, à son image.


 

C’est au centre de recherche et de création artistique La Synesthésie, à deux pas de la basilique Saint-Denis, qu’une table ronde est organisée pour la sortie d’Ouvrir la voix. Au détour d’une boutique de vêtement, des femmes et hommes se sont rassemblés dans une pièce enclavée du centre commercial. Aucune place n’est libre. L’organisation est rudimentaire, mais la volonté y est. Les installations prévues pour l’événement viennent donner de la chaleur à ce dimanche gris d’automne. Le collectif afro-féministe Mwasi, qui avait fait parler de lui au printemps dernier pour avoir organisé un festival en partie réservé aux racisés, y tient un stand.

Annette Davis, militante du collectif de 32 ans a été surprise par l’agressivité des propos tenus à l’époque, non seulement par la classe politique, mais aussi par des féministes blanches : « On se positionne, non seulement comme femmes dans un système patriarcal mais aussi comme racisées dans un système hégémonique blanc. Je pense qu’on a nourri une conversation très importante en prenant la décision de ne pas dissimuler la non-mixité de nos ateliers. » Pour cette ancienne militante communiste et écologiste, cet regain d’intérêt pour l’afroféminisme n’est en rien une tendance mais la continuité d’une lutte rendue visible grâce aux réseaux sociaux : « Quand on voit la manière dont on traite Christiane Taubira, Sonia Rolland, imaginez ce que nous, tout en bas, subissons loin des caméras ».

 

Des sacs en toile affichant la figure de Patrice Lumumba

 

Au fond, on vend des beignets et du bissap, boisson traditionnelle africaine. Dans la salle des tresses, des afros, des cheveux lisses, bouclés, des hijabs, des journalistes, des militants néo-black panthers, des hipster et curieux se côtoient et écoutent avec attention les échanges : « Si je n’avais pas reçu l’aide et les conseils de la productrice africaine Binetou Sylla, jamais mon film ne serait sorti », affirme la jeune réalisatrice de 33 ans.

Salopette et basket dorée, elle arbore un sac en toile affichant la figure de Patrice Lumumba, leader de l’indépendance congolaise, tué par la CIA en 1961. C’est bien elle, Amandine Gay, réalisatrice et productrice, inconnue du grand public. Cette ancienne étudiante de Sciences Po Lyon est désormais expatriée au Canada, pays connu pour son ouverture au multiculturalisme. C’est son premier film. Mais aussi le premier film en France à être réalisé et produit par une femme noire, pour les femmes noires.

Ouvrir la voix a le temps long des films indépendants. En deux heures de film, une quinzaine de protagonistes de toutes origines, et de parcours différents, témoignent. Ce sont des afropéennes ou des afro-descentes ; leurs parents, sont issus des outre-mer, des anciennes colonies et protectorats franco-belges. Un fardeau lourd à porter quand on tente de trouver sa place dans la société française.

 

« Pour les hommes blancs, la femme noire représente un fantasme, un interdit, une expérience » 

 

Tout est minutieusement disséqué, de leur enfance, leur sexualité, leur spiritualité, leur travail, à l’attente de leurs parents : « Mon père me disait souvent qu’on n’était pas venu en France pour échouer », se souvient une femme noire diplômée. Le long-métrage se regarde et s’écoute comme une conversion entre amies. Les décors sont quasi-inexistants, seuls existent l’interlocutrice et son histoire. Les gros plans nous poussent à la proximité. Les imperfections sont visibles et assumées. Ce parti prix traduit l’éprouvant travail de revalorisation de soi, que réalisent les femmes noires contre les canons de beauté, comme le précise l’une d’elles : « Pour les hommes blancs, la femme noire représente un fantasme, un interdit, une expérience ».

Amandine Gay brise cette image construite par les films comme Fatou la Malienne de Daniel Vigne (2001) et plus récemment Bandes de filles de Céline Sciamma (2014), qui véhiculent une image de « noires soumises ou ignorantes ». Ici, les femmes noires sont là où on ne les attend pas ; juives, au théâtre, à Saint-Germain-en-Laye, dans un cabaret burlesque. Sans musique, sans retouche, Amandine Gay transcende l’esthétique cinématographique, pour nous livrer un contenu brutal mais nécessaire. Un film à voir obligatoirement, pour mieux comprendre ces femmes qu’on croit connaître.

 

The following two tabs change content below.
mm

Estelle Ndjandjo

mm

Derniers articles parEstelle Ndjandjo (voir tous)

Submit a Comment