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La culture selon… Bruno Studer, président de la commission culture de l’Assemblée

La culture selon… Bruno Studer, président de la commission culture de l’Assemblée
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Après quelques temps d’absence dans l’attente du renouveau parlementaire, nous poursuivons notre série d’échanges avec différents acteurs politiques sur les liens qui unissent la culture et la politique. Aujourd’hui, nous rencontrons, dans son bureau du Palais Bourbon, Bruno Studer, député La République En Marche du Bas-Rhin et président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée Nationale depuis juin dernier.


 

Pour commencer, pouvez-vous nous présenter le rôle de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée Nationale ?

Il faut déjà savoir que chaque député est obligatoirement membre d’une commission. Il y a donc 73 députés par commission. Le travail législatif, la première fonction du député, débute dans la commission : ce sont les textes tels qu’amendés ici qui arrivent ensuite dans l’hémicycle. La commission est aussi le cœur de la deuxième fonction du parlementaire : l’évaluation et le contrôle des politiques publiques. Des auditions de personnalités, des validations de contrats d’objectifs et de moyens, des missions d’informations sont lancées au sein de la commission et permettent aux députés de s’investir sur les sujets qui leur tiennent à cœur. Les deux principales fonctions d’un député s’exercent donc dans la commission.

 

Quels liens entretenez-vous avec le Ministère de la culture ?

Nous travaillons en étroite collaboration avec le Ministère car nous faisons partie de la même majorité. Mais nous restons le pouvoir législatif et il est normal que l’exécutif soit contrôlé par le législatif. C’est dans ce cadre là que Madame la Ministre est auditionnée. Elle nous a déjà plusieurs fois proposé sa feuille de route : par exemple pour l’examen du budget et des crédits. C’est l’occasion pour les députés de poser des questions sur l’exécution des lois. Le 14 novembre, pour la première fois, nous avons auditionné Madame Nyssen en prévision du Conseil européen des Ministres de la culture (qui s’est tenu le 21 novembre ndlr), afin de connaître la position de la France. Nous entretenons donc des liens de travail étroits avec le Ministère de la culture ainsi que ceux d’un pouvoir législatif contrôlant le pouvoir exécutif.

 

Pourquoi avoir voulu être Président de cette commission ?

C’est un poste qui permet de donner le cap des travaux d’évaluation et de contrôle. Quand on fait de la politique, c’est parce qu’on a envie de faire avancer certains dossiers. La commission a un très large périmètre : la culture, le sport, les médias, l’éducation et j’avais à cœur de faire avancer tous ces sujets. Organiser un travail collectif m’attirait également.

 

Pensez-vous que l’on puisse faire de la politique sans avoir de projet culturel ?

Je n’appartiens pas à cette famille politique en tout cas, mais elle existe sans aucun doute. Ils estiment que le rôle de l’Etat doit s’en tenir aux pouvoirs régaliens, ce n’est pas ma culture politique. Dans la mienne, effectivement, il y a un projet culturel à avoir. C’est un projet qui doit faciliter les initiatives et l’accès à la culture. La culture est absolument essentielle dans le combat qu’il faut mener contre les inégalités des chances.

 

Alors quelle serait la place idéale de la culture dans un exercice politique ?

Il faut d’abord bien réfléchir à ce qu’est la culture. La culture nous permet d’avoir un regard nuancé par rapport au monde qui nous entoure. La culture, c’est la nuance par rapport à la vie. La culture et toutes les expériences sensibles qui l’accompagnent nous permettent d’avoir un regard critique d’autant plus important aujourd’hui que nous n’avons peut-être jamais été aussi proches d’une uniformisation des modes de vie. La culture nous rend unique. L’essence de l’être humain est d’avoir son propre regard sur le monde qui l’entoure. Ce regard critique se construit par l’expérience sensible du beau, de l’émotion et du partage des traditions.

Au-delà de ça, la culture permet de prendre conscience que l’individu a un impact énorme sur le projet collectif. Vous savez, on parle beaucoup de la protection de l’environnement, des accords de Paris, mais tout cela suppose qu’individuellement, on se sente concerné par le monde qui nous entoure. Et l’on se sent individuellement concerné par le monde qui nous entoure lorsque l’on a différentes clés de lecture nous permettant de trouver notre place sur une planète de 7 milliards d’êtres humains.

La culture, c’est ce qui nous protège de ce que l’homme a pu produire de pire, c’est-à-dire le totalitarisme. Dans le film De Nuremberg à Nuremberg, il y a ce passage où Goebbels dit „wenn ich das Wort Kultur höre, dann greife ich schon an meinen Revolver“ : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon pistolet ». Voilà, nous avons la réponse, la culture nous protège des totalitarismes.

 

Comment votre culture personnelle vous sert-elle dans votre engagement politique ?

C’est une sacrée question… Ma culture me permet de penser que l’on peut fondamentalement aimer les traditions sans être conservateur. Ma culture est d’avoir la force de me battre pour un certains nombre d’idées, en regardant vers l’avant mais sans oublier tout à fait le passé. L’expérience est une chose, mais elle n’éclaire que le chemin parcouru, l’expression est bien connue. La culture, c’est ce qui me fait prendre conscience que je ne suis que de passage dans le projet extraordinaire que la France a la chance d’incarner, celui des valeurs universelles de l’égalité, de la liberté et de la fraternité.

La culture permet aussi de prendre conscience que les apports extérieurs sont indispensables. L’autre jour, il y avait un amendement qui était proposé par le Front National. Ils voulaient retirer de l’argent au financement de la Cité de l’immigration afin de le donner à l’enseignement scolaire, selon les motifs qu’il fallait d’abord combler les lacunes de l’enseignement scolaire avant de vouloir financer l’immigration. Ils ont osé faire un amendement comme celui là le 13 novembre. Il y a deux ans, j’étais dans un collège en REP (Réseau d’Education prioritaire ndlr) et j’avais dû gérer comme beaucoup de profs, l’après-Charlie Hebdo. Je me souviens avoir expliqué aux élèves qu’il était important que l’on chante la Marseillaise parce que la patrie est l’héritage de nos parents. Les parents ou les grands-parents qui ont un parcours migratoire sont autant patriotes que moi.

La culture amène toujours à se poser des questions. Elle permet de pouvoir réfléchir aux mots que l’on porte : liberté, égalité et fraternité. C’est tout cela qui me guide. La culture individuelle est forcément complexe, c’est très difficile de répondre à votre question de manière concise.

 

Quelle serait la place de la culture dans votre société idéale ?

Dans une société idéale, la culture serait accessible à tous. Pas juste en tant que spectateur, il faut aussi être acteur. La culture est une expérience sensible. Il faut que chacun ait accès à cette expérience.

La place de la culture dans une société idéale serait avant toute chose la maîtrise de la langue française. En tant que Français, notre premier marqueur culturel est notre langue. J’aime bien ce côté romantique de la perception de la langue comme étant ce qui révèle le génie national. Notre langue est absolument incroyable, elle nous permet de nous exprimer avec nuance. Quand on dit que la culture serait la nuance par rapport à la vie, la langue française nous permet d’avoir cette nuance ; elle nous permet d’aller vers une pensée critique et complexe.

La culture dans ma société idéale serait une culture partagée par tous, afin que tout le monde sache bien lire, ait accès à toutes les œuvres littéraires. C’est la base absolue. Ensuite vient la culture du sensible par laquelle on a l’occasion de pratiquer les formes d’expression. Il ne faut pas seulement être dans l’abstrait.

 

Pensez-vous donc que la culture doit être enseignée afin de tendre vers l’expérience sensible ou au contraire, qu’elle doit s’apprendre tout seul, petit à petit ?

Il faut donner des clés de compréhension. Prenons l’exemple de la musique classique : il y a beaucoup de gens qui n’en écoutent pas, non pas parce qu’ils ne trouvent pas ça beau, mais parce qu’ils ne savent pas dans quelle attitude se placer. Il faut savoir comment regarder un tableau : il faut que l’on ait la compréhension de certaines techniques artistiques pour apprécier l’œuvre, pas forcément la maitrise de Van Gogh mais simplement la compréhension. C’est le rôle de l’école de donner ces clés aux élèves. L’éducation artistique et culturelle est un véritable enjeu qui doit toujours passer par le fait d’offrir à l’enfant la possibilité de pratiquer. C’est ce que j’appelle l’expérience du sensible. Il n’est pas question de faire des spécialistes de telles ou telles pratiques artistiques, mais de donner au jeune les moyens de rentrer dans la logique de l’artiste.

 

Parlons du pass culture. Il viendrait, en théorie, compléter l’enseignement artistique de l’école à l’âge de 18 ans. Puisque actuellement, tous les jeunes n’ont pas accès aux formations artistiques, ce pass ne ferait-il pas que déplacer le problème ?

On est dans une réflexion de fond avec ce pass culture. On veut donner des moyens aux jeunes pour accéder plus facilement à la culture. Quand on est dans une école rurale, c’est le bus qui coûte cher et qui est compliqué. Le musée est gratuit ensuite. Si lors d’une sortie scolaire, on va au musée en prenant le temps de faire asseoir les enfants, j’en ai vu les effets, les jeunes se découvrent parfois des talents. Ce sont des pierres que l’on pose petit à petit, des jalons dans le parcours d’un élève. Je suis plutôt dans la défense d’un passeport culturel qui pourrait permettre l’accès à la culture pendant le temps de la scolarité. Quitte à ce qu’à un moment, quand on aura donné aux jeunes les clés de compréhension, on leur offre une somme d’argent symbolique à 18 ans, comme un moyen d’émancipation. C’est une réflexion qui est en cours mais je défends plutôt ce point de vue-là.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette réflexion, des avancées ?

La priorité, c’est d’arriver à savoir ce que les jeunes attendent de ce pass. Il faut qu’on les interroge, puis ensuite vient la faisabilité technique. C’est une concertation en cours, pour le moment je n’ai pas de retour.

 

D’après vous, pourquoi les personnalités politiques s’expriment-elles si peu au sujet de la culture dans les médias ?

Je n’ai pas eu cette impression en suivant la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. C’est le seul qui parlait de la culture et c’est pour cela qu’il a gagné. Sincèrement, pendant la campagne électorale, nous nous sommes assez peu intéressés à ce que disaient les autres candidats parce qu’ils parlaient beaucoup contre nous et assez peu de leur projet. J’étais justement à l’aise parce que notre candidat plaçait la culture au cœur de son projet. On voulait ouvrir les bibliothèques le dimanche et le soir et on va le faire. C’est un engagement qui prend un peu de temps, mais nous voulons le tenir. Nous voulions donner à tous les élèves, quelque ce soit leur territoire, la possibilité de maîtriser la langue française.

Ceci étant dit, lors de la Grande Marche à la rencontre des français, nous avons pu constater que leur première préoccupation était la sécurité. La sécurité est la base de notre contrat social, que ce soit d’un point de vue français ou européen, c’est indiscutable. Pour autant, la sécurité est l’objectif de notre projet politique mais nous n’allons pas y sacrifier notre ambition culturelle. Moi, j’avais le sentiment que l’on parlait de la culture, je suis désolé que vous ayez eu ce ressenti.

 

Mais même dans le débat de l’entre-deux-tours, la culture n’a pas été évoquée…

Certes, d’abord parce que la nuance par rapport à la vie n’est pas le projet politique du Front National. Sinon, il y aurait des députés FN dans la commission culture. Sinon, ils auraient été là quand on a débattu des budgets culturels dans l’hémicycle. Les possibilités de débattre sur la culture lors de l’entre-deux-tours ont donc été limitées.

 

Vis-à-vis de Nicolas Sarkozy ou François Hollande, vous pensez qu’Emmanuel Macron incarne un renouveau de la culture dans un projet politique ?

Oui, il y a une véritable rupture avec les précédents quinquennats. Mitterrand incarne la figure de l’homme politique extrêmement cultivé, Pompidou l’était aussi ! Quand j’étais prof d’histoire-géo, cela faisait partie des quelques vidéos que je passais en cours : cette interview de Georges Pompidou où il est interrogé sur le suicide d’une enseignante. Il répond en poésie en citant Comprenne qui voudra de Paul Eluard. Bien que cet aspect de sa personnalité soit moins connu, Valéry Giscard d’Estaing aussi a une culture phénoménale.

Le rôle du politique est bien entendu de faire la loi. Mais c’est aussi de donner l’exemple en prenant du recul par rapport au monde qui nous entoure. Les nouveaux médias ont explosé sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Je pense qu’il n’était pas facile d’être président à cette période là. Emmanuel Macron et moi faisons partie de la même génération, une génération de transition dans un monde qui évolue très vite. Nous pouvons arriver à évoluer avec lui.

De plus, on a senti la nécessité, pour le président de la République, de réincarner une fonction qui avait peut-être été perdue lors des deux précédents quinquennats. Je trouve cela absolument remarquable. Emmanuel Macron le fait mieux que personne.

 

Est-ce qu’il y a une culture propre à En Marche! ?

Notre culture politique est d’être progressiste. Nous nous questionnons beaucoup, c’est le propre de la philosophie. Le parti ne nous donne pas d’ordres au sujet de la culture, on a une très grande liberté pour agir sur les territoires où l’on est élu. Il n’y a pas de ligne directrice, notre projet est d’accorder une place centrale à la culture.

Emmanuel Macron est lui-même musicien, il a fait du théâtre, il a un amour de la langue française et une vraie réflexion qu’il a pu alimenter grâce aux personnes qu’il a fréquentées, comme Paul Ricœur. Je pense qu’il est absolument indispensable que le Président de la République française donne une impulsion et puisse inspirer toute la population française. C’est le rôle du Président de la République d’être un premier de cordée dans la question culturelle.

 

Pour cet échange, nous étions assis dans un bureau doré de l’Assemblée Nationale. En repartant dans les couloirs, nous croisons le Premier Ministre qui se dirige vers l’hémicycle pour répondre aux traditionnelles questions au gouvernement. Les politiques culturelles sont toujours autant débattues : le 15 novembre, le député communiste Pierre Dharéville demandait à M. Edouard Philippe de réaffirmer l’exception culturelle. Face à cette question, la Ministre de la culture a répondu par sa volonté de se « battre afin que chacun puisse pratiquer un art », ce que M. Bruno Studer appelle « l’expérience du sensible ».

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