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Le Liban : nouvelle plaque tournante du conflit irano-saoudien

Le Liban : nouvelle plaque tournante du conflit irano-saoudien
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Il fallut une semaine seulement après la libération de Deir Ezzor – symbolisant la possible sortie d’un conflit de plus de trois ans – pour qu’une nouvelle confrontation s’amorce dans la région. Trois semaines suivant la libération de Raqqa, un nouveau conflit semble déjà se dessiner au Moyen-Orient. Un conflit opposant de manière plus explicite deux puissances qui structurent la région depuis plusieurs dizaines d’années. En effet, l’Iran et l’Arabie saoudite semblent être arrivées, depuis la démission de Saad Hariri, à un point critique dans une guerre indirecte et internationale qui dure depuis plusieurs dizaines d’années. Entre citations belliqueuses et appels au retrait des ressortissants saoudiens au Liban, nombreux sont les éléments qui laissent penser que le prochain chapitre de cette rivalité s’écrira au pays du Cèdre. 


 

Un royaume saoudien poussé dans ses retranchements 

 

Depuis quelques années, l’Arabie saoudite enchaîne les revers d’influence au Proche et Moyen-Orient, ne cessant de la discréditer face à la montée en puissance de l’Iran. Sur le plan interne, avec de vives critiques et oppositions sur la politique étrangère de l’Arabie saoudite (incarnées notamment par Mitaeb ben Abdallah), comme sur le plan international, avec une politique étrangère qui peine largement à porter ses fruits. Déjà discréditée par les accusations de financements de groupes djihadistes en Irak et en Syrie, la politique de l’Arabie saoudite y est un échec, les groupes – majoritairement sunnites, et donc rebelles – soutenus par le royaume n’ayant pas réussi à renverser le régime alaouite de Bachar el-Assad. Un régime qui doit en partie son maintien à l’Iran, un des grands gagnants du conflit syrien. Ce dernier a tout d’abord réussi à contrer la politique d’encerclement du royaume iranien par les Saoudiens et leurs financements de groupes djihadistes début 2014, visant la chute des régimes chiites de Bagdad et de Damas. S’inscrivant dans un premier temps dans une logique sécuritaire, l’intervention iranienne est au fur et à mesure entrée dans une logique d’expansion d’influence, de renforcement face à Israël et d’affirmation en tant que médiateur majeur de la région, indépendamment des grandes puissances occidentales. Ce gain d’influence se concrétise évidemment par le maintien du régime allié de Bachar el-Assad, mais également par la prise d’influence de milices chiites financées par l’Iran, telles que la Brigade des Fatimides ou le Hezbollah (qui a connu son apogée lors de la bataille de Qousseir en Irak, en 2013).

L’inefficacité de la politique de marginalisation du Qatar, l’échec yéménite discréditant de jours en jours le régime de Mohamed Ben Salmane – en attestent les missiles lancés sur Riyad par les rebelles houtistes il y a une semaine – ne donnent donc plus le choix au royaume saoudien. Il ne peut plus accepter tant de revers et une telle position de faiblesse face aux multiples succès de l’Iran. Il se trouve dans l’obligation d’agir et de se réaffirmer sur le plan international. Les purges et la démission d’Hariri marquent alors le début d’une politique de retour spectaculaire de l’Arabie saoudite dans la région, cette démission étant vue pour beaucoup comme une humiliation et un asservissement du Premier ministre envers Riyad. Nous assistons au début d’une nouvelle ère, non plus une guerre froide comme on l’a connue jusque là avec l’Iran : c’est une ère à double tranchant, avec des actions plus frontales. Ben Salmane ne peut plus reculer, un échec de cette énième politique menaçant automatiquement son maintien au pouvoir. Terrain historique du conflit irano-saoudien, le Liban semble alors être, de nouveau, le terrain privilégié de ces rivalités.

 

Le Liban, dernière carte en main pour Mohamed Ben Salmane 

 

Depuis le départ d’Hariri, les forces iraniennes et saoudiennes ne cessent de se renvoyer la faute quant à leur influence respective dans les décisions du gouvernement libanais. Bien qu’ennemis, ces deux camps ont raison : le pays des Cèdres subit l’influence des deux puissances régionales, devenant une véritable plaque tournante de leur affrontement, et ce au plan politique dans un premier temps.

Le Hezbollah constitue l’un des enjeux principaux de l’intervention saoudienne au Liban. Cette milice islamique chiite, financée massivement par l’Iran et suivant la lignée idéologique historique de l’ayatollah Khomeini, connaît depuis plusieurs années une prise d’importance considérable. Dans le conflit syrien, la milice a parfois comblé l’absence d’armée régulière, mais a aussi profité des compromis conclus avec le gouvernement libanais de Michel Aoun. Conclus dans une logique de lutte contre Israël, ces concessions donnent au parti une marge de manoeuvre et une influence considérable, qu’elle soit politique ou militaire (en développant leur présence sur le territoire libanais). Qu’un organisme directement sous influence iranienne ait autant de prérogatives explique alors une grande partie des inquiétudes saoudiennes.

En outre, après son enlisement au Yémen et sa déroute en terres syro-irakiennes, le Liban est une des dernières options possibles de l’Arabie saoudite pour se réaffirmer dans la région. Il est notamment le dernier rempart à un « axe chiite » qui se dessine depuis la disparition de Daech en Syrie. En effet, les défaites des rebelles syriens ainsi que les libérations de Deir Ezzor et de Boukamal ont effacé toute résistance sunnite et favorable aux saoudiens en Syrie. Cela ouvre donc un canal extrêmement important entre l’Iran et le Liban, facilitant le transfert d’armes et de fonds pour les milices chiites, en premier lieu pour le Hezbollah. Cette situation rend d’autant plus urgente une intervention de l’Arabie saoudite au Liban, afin d’y limiter l’influence iranienne et donc de contrer cet « axe chiite », pouvant déboucher sur une hégémonie chiite dans la région.

Cependant, l’intervention saoudienne au Liban ne résulte pas seulement des intérêts saoudiens : ses puissances alliées, en premier plan les États-Unis de Donald Trump, jouent beaucoup dans l’orientation de cette politique. Selon Karim Bitar, directeur de recherche à l’IRIS, Trump utilise l’Arabie saoudite pour « mettre la pression sur Iran, suite à l’échec de sa politique visant à abroger l’accord nucléaire ». Cette impulsion américaine explique donc la rapidité des derniers évènements : Ben Salmane doit aller vite au niveau interne et régional s’il veut profiter des trois dernières années de la politique étrangère anti-Iran de M. Trump.

Un autre allié du royaume saoudien, plus récent et plus informel cette fois-ci, est Israël. Un rapprochement entre les deux puissances est effectivement en cours depuis quelques années. Entamé par l’initiative de paix saoudienne de 2002 (qui restera sans suite), ce rapprochement a aboutit ces derniers temps à une quasi-normalisation de leurs relations. Cela se traduit par la reconnaissance officielle de l’État d’Israël en 2005 (lors d’un accord formel entre George Bush et le roi saoudien Fahd), la construction d’une ambassade saoudienne à tel-Aviv (probablement la plus grande de la ville), ou encore une coopération commerciale et militaire : en novembre 2016, Américains et Israéliens travaillaient activement sur un système de radar dans une base saoudienne, la base aérienne Saoud al-Fayçal à Tabouk. Cette intervention de Riyad dans les affaires libanaises n’est pas étrangère aux intérêts d’Israël, qui craint de plus en plus le développement d’un « croissant chiite » et d’un « Axe de la Résistance » s’étendant de l’Iran jusqu’au Liban, son voisin ennemi. Depuis le début de l’implication du Hezbollah en Syrie, les Israéliens ne cachent pas leurs craintes : M. Rabinovich, ancien ambassadeur israélien aux États-Unis, déclarait lors d’une rencontre avec Trump que « pour remettre l’Iran à sa place, il faut s’attaquer au problème de son influence en Syrie et au Liban ». Ainsi, le gouvernement de Tel-Aviv ne cesse de tenter de diminuer l’influence du Hezbollah et d’autres milices chiites, jusqu’ici par de nombreuses frappes en Syrie. Plus récemment, les menaces de frappes préventives et, dans une autre mesure, de guerre potentielle contre le Liban montrent que la montée des préoccupations israéliennes se coordonnent avec celles des saoudiens, laissant largement penser que le gouvernement de Netanyahu est un allié proche dans la politique d’expansion de Riyad.

Malgré les critiques émises contre l’Iran, l’Arabie saoudite est déjà présente au Liban sur certains plans. Elle avait accordé, en janvier dernier, une aide de 3 milliards de dollars à l’armée libanaise, (afin de minorer l’importance du Hezbollah en renforçant l’armée). De manière plus informelle, Wikileaks révélait le financement par le royaume saoudien de partis politiques libanais et de grands médias pour accroître son influence diplomatique. La chaîne de télévision libanaise MTV, hostile au Hezbollah et au régime de Bachar el-Assad, aurait par exemple bénéficié d’un financement saoudien de deux millions de dollars. De nombreux acteurs de tous bords, politiciens comme journalistes, auraient demandé à l’Arabie saoudite un soutien financier, accordé en fonction de leur degré d’allégeance. Ces éléments représentent ainsi une bonne base pour une intervention saoudienne au Liban, et soutiennent une fois de plus l’idée d’une délocalisation du conflit irano-saoudien au pays des Cèdres.

 

Une réelle absence de souveraineté dans les décisions libanaises ? 

 

Si, comme beaucoup de libanais l’admettent, les décisions libanaises ne sont prises qu’à Riyad ou Téhéran, le Liban a-t-il encore des organes assez indépendants pour prendre des décisions souveraines ? Selon Karim Bitar, « il existe et se crée de plus en plus de petits groupes indépendants, mais qui n’ont pas assez d’impact et de marge de manoeuvre pour faire face aux rouleaux compresseurs iraniens et saoudiens ». En effet, difficile de faire face au poids électoral de grands partis comme le Courant du Futur, sous influence saoudienne ou le parti Hezbollah, partis représentant respectivement 20 % et 10 % des voix en 2009. Les groupes dits indépendants trouvent leur base électorale sur d’autres ressources que les partis traditionnels, comme la diaspora libanaise. Ces partis traditionnels sous influence iranienne ou saoudienne se basent le plus souvent sur des critères d’appartenance religieuse, tel le chiisme pour les partis pro-Iran, par exemple. C’est pourquoi il n’y aura pas de réel groupe indépendant « sans la disparition de cette polarisation et sans un vrai sentiment de citoyenneté », explique Karim Bitar.

Le seul acteur qui semble donc assez influent pour rester indépendant est aujourd’hui Michel Aoun. Le représentant du Courant patriotique libre semble toujours être le président indépendant, au dessus de toute influence et gardant les intérêts de chacun, comme il l’était en janvier dernier lors de sa visite diplomatique à Riyad. Cela se retrouve dans sa réaction, ou plutôt sa non-réaction à la démission d’Hariri. Mohamed Ben Salmane voulait sûrement, de par l’enchaînement rapide des évènements récents, aboutir à une dégradation politique au Liban et de ce fait, à la nomination rapide d’un nouveau Premier ministre libanais (comme il le voudrait avec le frère de Saad Hariri). Michel Aoun, de son côté, reste calme sans avoir accepté la démission de son chef de gouvernement, et calme le jeu afin d’éviter toute situation explosive. Il semblerait être la dernière résistance aux interférences irano-saoudiennes dans le nomination du successeur d’Hariri, mais pour combien de temps ?

 

Après la Syrie, l’Irak ou encore le Yémen, le Liban semble être, le terrain nouveau (et ultime ?) de la confrontation indirecte entre Iran et Arabie saoudite. Cette dernière semble y jouer toutes ses cartes, aux dépens du pays des Cèdres qui risque d’être la nouvelle victime de jeux régionaux. La « Suisse du Moyen-Orient » ne le sera sans doute plus pour longtemps.

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

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