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Catalogne : les raisons du divorce

Catalogne : les raisons du divorce
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Depuis la répression du référendum d’autodétermination organisé par Carlos Puigdemont en octobre dernier en Catalogne, les expressions ne manquent pas pour désigner les « unionistes », opposés à l’indépendance et favorables à la réconciliation nationale. « Fascistes », « nazis » ou encore « franquistes » sont d’autant d’insultes qui témoignent de l’avis de divorce et du contexte de tension sans précédent que connaît l’Espagne. Comment ce fameux « divorce » entre compatriotes est-il réapparu ? Les Catalans, pro comme anti-indépendance se sentent-ils capables de le surmonter ?


 

De la résurgence d’une volonté indépendantiste

 

En premier lieu, un évènement vient à l’origine de la résurgence indépendantiste, dès mars 2006 : la promesse d’un « nouveau statut d’autonomie » par José Luis Zapata, alors dirigeant du parti majoritaire, le PSOE. Le préambule de ce texte définit la Catalogne comme une « nation » à l’intérieur de l’Etat espagnol. Voté par référendum dans la région, ce texte suscite les premiers espoirs d’indépendance depuis plusieurs années. Cependant, il faut rappeler le contexte électoral des élections régionales arrivant 6 mois plus tard. Les nationalistes catalans ayant un poids très important, Zapata a en réalité émis cette mesure afin de s’attirer cet électorat. Suivant ce référendum, le PP (Parti Populaire) de Mariano Rajoy le voit comme un possible « démembrement de l’Espagne ». Il saisit le Conseil Constitutionnel, censurant 14 articles de ce texte 4 ans plus tard. Il fera par la suite preuve d’une instransigeance particulière concernant les demandes liées à toute forme d’indépendance de la Catalogne ou à un transfert de compétences. Résultat, un sentiment d’humiliation des catalans, ainsi qu’une grave perte de confiance de ces derniers envers les institutions de Madrid. Cela explique ainsi les discours indépendantistes n’acceptant aucune décision venant de Madrid, et la résurgence du discours indépendantiste : on estime à 20% la part de la population catalane voulant l’indépendance en 2010, contre 50% aujourd’hui.

 

Le retour des vieux démons franquistes

 

Franco fut particulièrement répressif envers le nationalisme catalan. Grande région industrielle d’Espagne, la Catalogne est le berceau de ses luttes ouvrières ; le Parlement espagnol vote un statut d’autonomie pour la Catalogne, plaçant le catalan et le castillan comme langues officielles. En 1934, une très éphémère République catalane est même proclamée. La guerre civile et le dictateur nationaliste Franco mettront un terme à cette idylle catalane, ce dernier faisant tomber Barcelone en 1939. Sous le régime franquiste, les aspects culturels catalans seront bannis et les indépendantistes poursuivis et emprisonnés. Une mesure qui fait écho aujourd’hui, pour beaucoup de nationalistes, à l’emprisonnement des dirigeants indépendantistes par le gouvernement de Rajoy.

Les évènements de ces derniers mois ont en effet ravivé les plaies et douleurs franquistes de la Catalogne. L’intervention violente de la guarda civil, le 1er octobre lors du référendum, a rappelé la répression brutale des indépendantistes sous le régime franquiste. Ceci s’alliant à l’exil de Puigdemont et à l’intransigeance de Rajoy, l’attitude du gouvernement espagnol devient de plus en plus inacceptable pour ceux qui ont directement connu les violences franquistes. Cela ne peut empêcher la réactualisation d’une fracture, opposant opprimés aux opprimants, structurant alors le débat indépendantistes-unionistes. En attestent les derniers échanges entre la dirigeante du PP, Andrea Levy et le ministre catalan Toni Comin, ce dernier l’ayant qualifiée de « bourreau ».

 

 

La question économique, variable structurante de la problématique indépendantiste

 

Si la question économique revient sans cesse pour délégitimer l’idée d’une indépendance catalane, elle est tout de même à la base de ces velléités d’autonomie. Dans un premier temps, de par une certaine frustration envers le régime économique d’autres communautés autonomes. Le Pays Basque est ainsi la seule communauté autonome possédant son propre « pacte fiscal » et gérant ainsi son propre budget et ayant son propre régime fiscal (le Pays Basque possède son propre impôt sur le revenu des personnes physiques, sur les sociétés, le patrimoine…). La région a donc la même capacité de réglementation et de gestion que les administrations des finances des Etats. Cet élément provoque la frustration des catalans sur deux plans. D’une part, car elle envie ce régime d’indépendance fiscale, grande étape vers l’autonomie de la région. En outre, car les catalans trouvent le régime fiscal espagnol actuel injuste. En Espagne, le système fiscal est double : une partie des impôts est prélevée par l’État espagnol et une autre par chaque communauté autonome. De fait, chaque région est libre d’instaurer un régime fiscal qui lui est propre. Dans cette répartition, la Catalogne arrive en tête, avec notamment 14 impôts qui lui sont propres (nombre le plus élevé d’Espagne) contre par exemple 8 en Andalousie ou 5 dans la région de Galice. Une étude réalisée par le Conseil Général des Economistes (Reaf-Regaf) pointe également une inégalité fiscale avec Madrid. En effet, la capitale serait la communauté autonome payant le moins d’impôts, comme le souligne Fernando, unioniste et étudiant en langues appliquées à Barcelone :

 

« Madrid a un impôt sur les sociétés et sur la succession moins élevé que nous, ils ne paient pas, ils ont des privilèges fiscaux… Si nous étions un Etat fédéral, nous n’aurions pas ce genre de problème. Ce n’est pas juste. C’est pourquoi il y a un discours selon lequel les espagnols nous volent, ne nous respectent pas. »

 

Ce discours est notamment renforcé par l’idée du décalage entre le Nord et le Sud du pays, ayant toujours cette image de région pauvre et profitant de la prospérité économique de la Catalogne. En effet, la Catalogne contribue à hauteur de 20% au PIB, contre 13,6% pour l’Andalousie ; 9,7% pour le Pays Basque ; et 2% pour la Principauté des Asturies. Si certains dénoncent l’injustice liée au système de répartition, d’autres évoquent également le fait que la Catalogne ne jouit pas autant de l’argent public que de la redistribution de la richesse, avec un déficit d’investissement réalisés par l’Espagne en Catalogne : « Une ligne de TGV relie Zaragosse à Huesca, mais il n’y en a pas entre Barcelone et Valence » pointe Gracia Dorel, professeure espagnole à Paris et vice-présidente de l’Association française des catalanistes. Pour Fernando, l’argent est au centre de cette question : « Les Espagnols sont fatigués des nationalistes catalans, car ils apparaissent comme voulant toujours plus d’argent. Tout cela est une question d’argent : si la Catalogne était la région la plus pauvre, il n’y aurait pas question d’indépendance » surenchérit-il.

Cependant, si la question économique est une des causes majeures de cette volonté d’indépendantisme, elle n’en reste pas moins un obstacle important, de par les nombreuses menaces de délocalisation des banques basées à Barcelone. En 2015, déjà, après la victoire des indépendantistes au Parlement, de grands groupes espagnols ou étrangers comme Volkswagen-Audi Espagne avaient menacé de se délocaliser. Et si les militants unionistes admettent ce risque économique de l’indépendance, les militants indépendantistes ne le nient pas pour autant : « Nous ne serons pas gagnants », admet ainsi Jaume, militant de la Esquerra Republicana de Catalunya, un parti politique indépendantiste catalan de gauche. Cet élément apparaît donc comme le seul pouvant unir de fait la Catalogne et l’Espagne, les délocalisations et sanctions économiques apparaissant comme une épée de Damoclès.

 

Si le divorce n’est donc pas acté dans les faits en ce jour d’élections, il le restera tout de même dans les têtes, les évènements de ces derniers mois ayant rouvert les douloureuses et profondes plaies de l’histoire catalane. Lorsque l’on demande aux militants du parti unioniste Ciudadanos à Barcelone si une réconciliation est encore possible, les bouches se crispent, et seul un timide « espero » (je l’espère) fait surface. Une réponse sans certitude, qui résume bien l’état des choses actuel en Catalogne.


 

Les élections en Catalogne viennent de donner aux trois partis indépendantistes la majorité des sièges au parlement régional. Reportage à Barcelone, où la jeunesse apparaît plus que jamais divisée.

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

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