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Vers une redéfinition du développement durable : entretien avec Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle

Vers une redéfinition du développement durable : entretien avec Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle
Anton Mukhamedov
  • On 7 décembre 2017
  • http://revolutionarydemocracy.wordpress.com

L’un des objectifs principaux de la COP 23 qui s’est tenue à Bonn le mois dernier était la défense des objectifs du développement durable contre l’assaut de l’administration Trump. La notion de développement durable, quant à elle, est de plus en plus monopolisée par des questions diplomatique, économique et par la politique des Etats, obscurcissant l’importance des dynamiques locales. Comment conceptualiser un développement durable ayant une vision à la fois locale et globale ? Entretien avec Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle.


 

Selon Jean-François Caron, ancien conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais, membre d’Europe Ecologie les Verts ré-élu deux fois maire de Loos-en-Gohelle, il faut traiter la question de l’imaginaire collectif. Pour lui, alors que « notre ancien modèle de développement est mort », certains peinent toujours à s’en détacher. Néanmoins, « globalement, les sociétés ont compris que c’est un changement de monde. La difficulté qu’on a, c’est que le nouveau modèle de développement n’est pas encore apparu et on a un problème d’imaginaire. » Le problème principal est alors celui de « mettre en mouvement la société avec une vision qui n’est pas définie. » C’est ce qu’il considère comme son rôle.

 

Chercher des solutions à l’échelle locale

 

Les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, des sortes de collines artificielles provenant de l’exploitation minière, s’élèvent sur le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais tels des témoins silencieux de la désindustrialisation. Grâce à l’effort collectif, parrainé par le maire de Loos, l’ensemble est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012.

Les habitants n’ont pas l’intention d’en faire des reliques du passé : tout au contraire, les terrils de Loos sont au centre d’un projet de développement durable en cours depuis au moins deux dizaines d’années. Grâce en partie à l’effort du maire, cette commune de 6 800 habitants est désormais reconnue au niveau national grâce à la recherche sur le solaire et la maitrise de l’éco-construction. Les terrils, quant à eux, sont préservés et aménagés pour accueillir tout un écosystème riche en espèces.

Cette transition paraît d’autant plus improbable que dans les années 1980, le chômage et la pauvreté y sont venus accompagner un désastre environnemental (perte de la biodiversité, affaissement du terrain du à l’exploitation minière…). « Plutôt qu’une annonce brutale d’une usine qui ferme parce qu’elle est en faillite, c’était une espèce de long processus, de lente dégradation », explique Jean-François Caron : « Nous étions la ville du développement non-durable par excellence. » Pourtant, il juge que « dans le paysage local, Loos a le plus résisté politiquement. »

En 2015, la ville de Loos était même supposée accueillir une délégation de la COP21, un projet abandonné le lendemain des attentats du 13 novembre.

 

Le besoin d’un imaginaire nouveau

 

Contrairement aux autres communes de Nord-Pas de Calais, Loos s’est démarquée par le fait « d’avoir travaillé sur la question de la mémoire collective et de ne pas avoir renié notre histoire, ce qui a joué sur la posture des gens et leurs comportements, plutôt que le plan économique. »

Dans la région la plus pauvre en France, ce n’est pas évident. Jean-François Caron explique qu’il y a « au départ, un socle de valeurs », dont une histoire commune et la volonté de « sauvegarder les valeurs de courage, de simplicité… En sachant d’où on part, nous avons une pensée en trajectoire. Nous sommes un acteur de l’histoire. Et c’est pour cela que le ‘storytelling’, la notion de récit, est fondamentale, parce qu’il permet aux gens de s’approprier le changement qui est en cours. »

Ce qui ne suppose aucunement de reléguer à la dernière place les besoins matériels et l’économie : seulement, « il faut arrêter de cloisonner ! » Il s’agit plutôt de chercher « une action et une pensée transversales ». C’est-à-dire ? Prendre en compte « pour chacune de nos politiques — économique, sociale et environnementale — les externalités produites. C’est l’entrée du développement durable. Par exemple, faire en sorte que la politique économique ne détruise pas la ressource en eau. C’est une pensée systémique transversale qui amène des profondes modifications de l’organigramme de la vie. »

Mais un récit ne suffit pas. « L’étoile, si nous la regardons dans le ciel, elle n’est pas pour nous. Et il nous faut donc des petits cailloux blancs qui balisent le chemin pour y aller. » Les « cailloux blancs », c’est, par exemple, la toiture de l’église de Loos-en-Gohelle refaite en panneaux solaires. « Quand on arrête des produits phytosanitaires depuis quinze ans, c’est un petit caillou blanc. Et ainsi de suite. »

D’après certains, ceci serait inapplicable à l’échelle nationale. Jean-François Caron pense autrement. Il constate que « la société française est bloquée : tout le monde est sur la défensive, tout le monde se raccroche à l’ancien modèle faute de voir apparaître un nouveau. Et quand le nouveau modèle est représenté par Uber, ce n’est pas vraiment, du point de vue social, quelque chose qui fait rêver ! »

Selon lui, Loos-en-Gohelle est une « cellule souche ». Des cellules souches, partout dans le monde, « se fécondent entre elles et s’analysent pour déterminer un code source plus ou moins global. » L’action désormais « consiste plutôt en mise en réseau de ces cellules souches pour faire apparaître le nouveau modèle, et à ce moment, proposer au pouvoir politique en place un horizon ! »

« Je crois beaucoup plus à l’émergence des solutions par le local qu’à une vision descendante qui gère la société par des décrets », remarque Jean-François Caron.

 

Vers une transformation radicale de l’imaginaire (et de la société)

 

C’est tout le système politique, basé sur la compétition et les rapports de force, qui est en question. En effet, comment « défendre le capital naturel et les générations futures » alors que « les plantes ne peuvent pas et les générations futures ne sont pas là ? » La politique mise en place à Loos est, avant tout, horizontale : « Tout le travail qu’on fait vise à mettre les habitants en posture d’acteurs. Nous co-produisons. Aujourd’hui, les jeunes parlent de co-working, de co-design, alors que nous l’avons fait sans y mettre ces noms-là et sans qu’on soit dans des fabs labs. »

Mais une transition écologique n’est qu’un seuil à partir duquel l’ensemble des initiatives locales se coordonnent et se mettent en mouvement ensemble, et nous avons des indications que c’est en train d’arriver : « Nous recevons des signaux faibles : le renouvelable va prendre la place du jetable, et heureusement ! Quant au collaboratif, il va remplacer les systèmes verticaux hiérarchiques. » La mission des cellules souches, dont Loos-en-Gohelle serait « de caractériser le nouveau modèle, en même temps que de construire la stratégie de conduite de changement de transition qui permet de mettre les gens en mouvement. »

Et il suffit qu’un seul secteur se transforme ! « Le solaire peut faire basculer complètement la question énergétique. Or, actuellement EDF est en grande difficulté sur le modele nucléaire. Si à Loos-en-Gohelle toutes les toitures sont refaites en solaire et donc deviennent autonomes, et si toutes les communes nous suivent, c’est un changement radical du modèle économique. »

Le maire de Loos n’est pas pour autant gagné par l’optimisme : « Quand je vois Poutine et Trump, je me dis que c’est loin d’être gagné à l’échelle mondiale. » Et en même temps, l’histoire n’avance pas à un rythme constant, remarque-t-il : « On observe de longs périodes d’évolution à bas bruit, et puis, à un moment donné, il y a des murs de Berlin qui tombent… Sur la question économique, il peut y avoir des lentes évolutions et puis, tout d’un coup, ça bascule. Avec l’arrivée du Net, des smartphones, des objets connectés, il y a eu un effet d’accélération incroyable. »

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Étudiant à SciencesPo. Adepte de l'écologie sociale. J'écris plus mal quand j'ai le temps.

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