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Reportage : les indiens Wayuu, le kite-surf pour sauver la Guajira ?

Reportage : les indiens Wayuu, le kite-surf pour sauver la Guajira ?

À l’extrême nord-est de la Colombie, le petit village du Cabo de la Vela est le lieu d’une rencontre atypique entre les indiens Wayuu et le kite-surf, implanté depuis une dizaine d’années près de la frontière vénézuélienne. Reportage.


 

Le désert de la Guajira ouvre ses portes sableuses et arides. À partir d’Uribia, la dernière ville importante et jusqu’à la pointe nord du continent sud-américain, ce sont environ 70 kilomètres de pistes empruntées par de nombreux pick-up chargés jusqu’à la gueule de passagers et de marchandises. Une voie ferrée bien entretenue servant au transport de charbon jusqu’à la mer des Caraïbes borde la piste principale et semble narguer la communauté Wayuu qui peuple ce bout de sable de 15 300 km² situé à la frontière nord entre la Colombie et le Venezuela.

Le train file sur les rails sans passager, comme un symbole de modernité inaccessible. À bord des dizaines de wagons qui se succèdent, une marchandise meurtrière, provocation pour les locaux qui meurent de soif et de faim au cœur d’un désert de plus en plus inhospitalier. L’industrie étrangère est pointée du doigt par les responsables de la communauté qui ont su prouver que les étendues d’eau servant à abreuver la population sont contaminées par la production de charbon.

« Plus de 5 000 enfants sont morts lors des cinq dernières années », selon Yasmin Romero Epiayu, porte-parole de la communauté Wayuu, interrogée par Le Monde. Malgré cette situation alarmante, la Guajira accueille de nombreux touristes venus s’offrir une balade au bout du bout du continent sud-américain mais surtout une escale au Cabo de la Vela (cap de la voile).

 

Cabo de la Vela, Guajira. (© Mélissa Pollet-Villard)

 

Il faut s’user le coccyx, se broyer les reins et manger de la poussière à l’arrière d’une jeep qui explose un pneu à l’arrière pour atteindre le Cabo, petit village de 1 000 habitants accroché à la mer des Caraïbes, à deux heures d’Uribia. Après avoir traversé des paysages que l’on croirait africains, on pose son sac dans un endroit qui semble paradisiaque, si on oublie de préciser que la population locale n’a ni accès à l’eau potable, ni à l’électricité. Des petites cabanes et bicoques en bois font office de maisons, boutiques, restaurants et hôtels où l’on peut accrocher son hamac. Ici, pas de lit : les gens dorment par terre ou dans un hamac.

Pourtant, les habitants du Cabo font partie des « privilégiés » de la Guajira. Leur chance : disposer d’un spot idéal pour les sports de glisse à voile. Les conditions météorologiques sont époustouflantes : il ne pleut pas, le vent chaud de l’est attise la voile et le touriste se plaît à échouer dans une mer turquoise tempérée sans vague et avec très peu de profondeur. Flairant la bonne affaire, Etto, un Allemand de 57 ans marié à une Colombienne de Bogota, est venu essayer son kite-surf (une planche tirée par une grande voile) il y a environ huit ans. D’autres l’ont imité et aujourd’hui, une demi-douzaine d’écoles de kite ont vu le jour au bord de la plage. La matinée et en fin d’après-midi jusqu’au coucher du soleil, la baie du Cabo se remplit de voiles. Parmi la foule de touristes venus du monde entier, de nombreux Wayuu s’exercent. Une incongruité lorsque l’on sait que le kite est un sport coûteux et que cette communauté est désœuvrée.

À l’origine de cette « révolution », un Colombien de Barranquilla, Martin Vega, 33 ans. « Les Wayuu m’ont accepté dans leur communauté et sont devenus mes amis. Les enfants ont voulu apprendre le kite, cela faisait partie de l’échange. Moi, je m’installais chez eux et eux apprenaient le kite pour devenir instructeur. Aujourd’hui, dix-sept d’entre eux travaillent dans mon école. » Au sein de l’institution d’Etto, à la sortie du village, les instructeurs de kite sont aussi majoritairement Wayuu. Il faut dire que si l’on n’est pas de cette communauté, il est impossible de créer un commerce dans la péninsule. « Je me suis associé avec Jorge et nous travaillons avec sa famille, explique l’Allemand. Les bénéfices sont équitablement répartis. »

L’arrivée du kite a profondément bouleversé le paysage du Cabo, qui a toujours vécu de la pêche. Si on entend toujours aux aurores les voix portantes des pêcheurs Wayuu revenus chargés de poisson à bord de leurs bateaux longs et fins, la nouvelle génération a plutôt les yeux rivés sur les voiles colorées. « Avant, les gamins voulaient être pêcheurs comme leur père, mais maintenant ils veulent être moniteurs de kite-surf », résume Bilal Beaugendre, co-fondateur avec Ugo Wachsberger de l’association Juya (« la pluie » en Wayuu). Les deux jeunes Français de 28 et 26 ans souhaitent apporter de l’eau, de la nourriture et de l’éducation aux enfants du village qui sont démunis.

Aujourd’hui, l’accès à l’école est relativement difficile. La structure manque de professeurs et beaucoup de familles n’y envoient pas leurs enfants. Un argument a été utilisé pour donner accès à l’éducation aux jeunes Wayuu : de l’eau et de la nourriture sont distribués en cas de présence. C’est pour cette raison que les touristes fréquentant le Cabo sont invités à ne surtout pas en offrir aux enfants venus en réclamer.

L’attrait de la distribution de vivres ne suffit pourtant pas à fidéliser certains enfants qui se tournent vers le kite. Même si l’école leur offre une éducation, ils pensent qu’ils auront plus de chances de gagner de l’argent s’ils deviennent enseignant de kite. « Ce n’est pas un débat, coupe Martin Vega. L’école est rarement ouverte et l’éducation n’y est pas bonne. Les gamins sentent qu’ils ont plus de chance de s’en sortir en venant au kite, même si on ne les encourage pas à sécher les cours. »

On voit en effet de nombreux enfants graviter autour des écoles et proposer leur aide pour ranger les planches ou plier les voiles. D’autres, plus âgés, pratiquent déjà le kite à haut niveau et certains rêvent d’entamer une carrière professionnelle, comme les frères Beto et Nelson Gomez (17 et 19 ans), très performants en catégorie free-style.

 

Beto, jeune rider wayuu. (© Mélissa Pollet-Villard)

 

Tous les jours, on les voit s’envoler à travers le ciel afin de réaliser des acrobaties et amuser la galerie. Seulement, il est difficile pour eux de se mesurer à la concurrence nationale et internationale, car ils n’ont pas les moyens de voyager. Une compétition – qui a regroupé 85 glisseurs l’an passé – a déjà été organisée deux fois au Cabo, mais c’est insuffisant pour faire progresser les deux Wayuu dans la hiérarchie nationale.

« On est en train de créer une association afin de réunir des fonds pour que les jeunes puissent concourir dans d’autres pays, explique Martin Vega. On ne peut pas compter sur les pouvoirs publics qui sont corrompus. » L’objectif pour lui ainsi que pour Etto, qui entraîne deux jeunes, est de pouvoir conduire des glisseurs aux Jeux olympiques de la jeunesse, qui auront lieu à Buenos Aires en 2018.

Un objectif qui se transforme en utopie en raison des manques de moyens financiers. Peut-être que les plus jeunes, comme Larry, 10 ans, auront la chance de participer à des compétitions de grande envergure si la situation évolue favorablement. Larry fait aussi partie de la fratrie Gomez et on le voit déjà sauter dans tous les sens sur l’eau sous les ordres de sa grande sœur, qui pratique aussi la discipline. Elle est l’une des deux femmes Wayuu à pratiquer le kite. Dans cette société encore très misogyne et aux valeurs traditionnelles, la place des femmes est très souvent à la maison ou dans la rue, à vendre des petits sacs ou bracelets qu’elles tricotent elles-mêmes.

Au cœur de cette société parfois encore bien archaïque, le kite apporte un vent de renouveau et de progrès, même s’il contribue également à augmenter les inégalités. Ceux qui donnent des leçons de kite vivent convenablement, tandis que les autres continuent de toucher un salaire de misère (moins de 700 000 pesos colombiens mensuels, soit à peine plus de 200 euros).

Le kite s’affirme aujourd’hui comme le vecteur de développement numéro un pour la ville. « Je suis content de voir le Cabo évoluer de cette façon, confie Jorge, un moniteur et pêcheur de 35 ans. Avant l’arrivée du tourisme, nous n’avions pas autant d’activité. Je me souviens même que la région était dangereuse, j’ai déjà vu des trafiquants faire passer de la marchandise depuis des voitures jusqu’à des bateaux. »

 

Jorge, pêcheur et professeur de kite-surf. (© Mélissa Pollet-Villard)

 

Les locaux disent en effet que le village est deux fois plus grand qu’il y a dix ans et louent l’arrivée du kite qui a permis aux restaurants, aux hôtels et aux vendeurs de souvenirs de développer leurs affaires. Les Wayuu doivent désormais apprendre à gérer cette expansion.

Déjà, commencent à fleurir des bâtiments de deux étages au Cabo qui n’est composé à l’origine que des maisons de plain-pied. Si les bâtiments prennent trop de hauteur, le vent n’aurait pas la même pénétration dans la baie et les bonnes conditions de kite seraient altérées. Le Cabo perdrait alors son flux de touristes et devrait réapprendre à vivre sans cet apport extérieur.

Lorsque l’on regarde les Wayuu s’émanciper grâce au kite, on se dit que la photographie du moment est positive, mais il est nécessaire pour cette communauté de ne pas négliger l’avenir. Tout comme il est urgent de s’occuper des nombreuses familles vivant dans des cabanes isolées de l’arrière-pays au cœur des tempêtes de sable.

 

Retrouvez également ce billet sur Les Cahiers vagabonds, le blog de Marc et Mélissa.

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