Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

« 3 Billboards » : Tableaux grinçants de l’Amérique

« 3 Billboards » : Tableaux grinçants de l’Amérique
mm

Après Bons Baisers de Bruges ou 7 Psychopaths, le réalisateur britannique Martin McDonagh nous livre une œuvre noire et atypique. Prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise en 2017, 3 Billboards a remporté quatre prix aux derniers Golden Globes dont celui du meilleur film dramatique et celui de la meilleure actrice pour un film dramatique attribué à Frances McDormand. Notre critique.


Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

 

★★★★★ – À voir absolument

 

Plusieurs mois après que sa fille a été violée et brûlée dans une petite ville du Missouri sans que le coupable ait été retrouvé, Mildred Hayes décide de prendre les choses en main et d’afficher des messages indignés sur des panneaux publicitaires jonchant la route déserte où son enfant a perdu la vie. Elle y interpelle et accable le shérif Bill Willoughby : la guerre est déclarée entre la mère de famille et la police. Le titre français « Les panneaux de la vengeance » ne traduit peut-être pas au mieux le sujet de ce long métrage. Ces trois panneaux, immortalisés dans une brume et un air d’opéra sublime durant une scène d’ouverture qui l’est tout autant, représentent avant tout l’ampleur du deuil d’une mère. Un deuil placardé sur trois surfaces de trois mètres sur quatre, en lettres noires sur fond rouge. De cette intrigue somme toute simple se développe un scénario très riche où se nouent les destins de plusieurs personnages. 3 Billboards prend les aspects d’une grande fresque dépeignant l’Amérique contemporaine et son absurdité sans jamais la caricaturer. Toute une palette de personnages anime ce récit : le shérif aux apparences rogues qui n’a pas le pouvoir de démêler son enquête, un lieutenant foncièrement raciste et homophobe, un prêtre médusé devant des accusations d’abus sur mineurs, une jeune fille de 19 ans paumée et fréquentant un homme qui pourrait être son père…  A travers ce tableau, c’est l’image de cette société qui transparaît et des thèmes tels que le racisme, les droits civiques, le désoeuvrement, le journalisme sensationnaliste, la religion, les violences faites aux femmes résonnent de façon permanente.

 

Copyright Twentieth Century Fox

 

Au fil du long-métrage, les différents personnages qui composent cette symphonie gagnent en épaisseur et transfigurent les ficelles de l’intrigue initiale. Chacun participe et fait face à la violence suintant de l’atmosphère de cette petite ville et des tensions suivant l’installation des panneaux. Violence dans les actes, dans les paroles, violence dans les attitudes. Des insultes qui blessent, des gestes qui brûlent et qui percent. Jamais le scénario ne se laisse aller à la facilité du manichéisme et chacun des personnages présente une profondeur et une ambivalence remarquables. Frances McDormand, qui incarne un personnage principal tout en nuances, une mère endeuillée aussi forte que blessée, parvient par son regard à transmettre une émotion palpable alors que son expression faciale reste sensiblement identique tout au long du film. Le lieutenant Dixon, policier alcoolique dont l’intolérance n’a d’égal que son ignorance crasse, est également magistralement incarné par Sam Rockwell qui parvient à rendre plausible l’idée d’une rédemption pour ce personnage en premier lieu infiniment antipathique.

Le film de Martin McDonagh brille également par son mélange des genres : 3 Billboards assemble habillement des caractéristiques propres à la comédie, au drame et au film policier. Un humour noir et grinçant anime presque toutes les scènes du film tout en explorant différents ressorts comiques : d’un monologue maîtrisé à des situations absurdes en passant par des silences sources de malaises ou des expressions faciales furtives, l’humour de 3 Billboards est la grande force de ce film et expose un sens du dialogue absolument fabuleux. Le rythme soutenu offre une alternance équilibrée entre les scènes où l’on rit franchement et celles où l’émotion transmise par la posture de Mildred Hayes prend au cœur instantanément. Autant de ruptures de tons qui surprennent par leur capacité à se fondre dans l’ambiance aberrante qui teinte la majorité du film. Des champ–contrechamps nombreux lors les dialogues entre les personnages aux plans larges de la campagne américaine, la réalisation est d’une maîtrise presque académique. Elle permet cependant de dresser au mieux le portrait de cette petite ville et de ses habitants. La musique de Carter Burwell et la bande originale insufflent quant à elles un lyrisme parfaitement adapté à certaines scènes, sublimant l’émotion qui en émane.

 

 

3 Billboards incarne ainsi une œuvre dont il est difficile d’expliciter les ressorts et l’atmosphère tant le mélange des genres, des tons et des procédés cinématographiques y est riche. Martin McDonagh expose de façon magnifique ses réflexions sur la façon de rendre la justice et l’espoir. Son oeuvre prend des aspects profondément optimistes lorsqu’il expose l’évolution de certains de ses personnages, tout en restant imprégnée d’une grande noirceur. Elle offre une observation pertinente et grinçante sur l’Amérique contemporaine et dresse un portrait mémorable d’une femme qui brûle de s’arracher à son destin de mère endeuillée et à l’injustice, quitte à s’embourber dans un chaos destructeur.   

The following two tabs change content below.
mm

Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

Submit a Comment