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« Seule sur la plage la nuit », l’ivresse cruelle

« Seule sur la plage la nuit », l’ivresse cruelle
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La nouvelle réalisation de Hong Sang-soo, Seule sur la plage la nuit, vient de sortir en France. A notre avis, c’est un film magnifique. Critique.


 

Quelque part en Europe. Younghee a tout laissé derrière elle : son travail, ses amis et son histoire d’amour avec un homme marié. Seule sur la plage, elle pense à lui : elle se demande s’il la rejoindra. Gangneung, Corée du Sud. Quelques amis trinquent : ils s’amusent de Younghee qui, ivre, se montre cruelle à leur égard. Seule sur la plage, son coeur divague : elle se demande combien l’amour peut compter dans une vie. 

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

A la manière d’une pièce de théâtre, Seule sur la plage la nuit se décompose en deux actes. Le premier voit Younghee, la trentaine, errer à Hambourg, en Allemagne, jusqu’à se perdre sur une plage, rêvant le retour de celui qu’elle aime. Le second se déroule Gangneung, ville côtière de Corée du Sud, où la même Younghee retrouve ses amis après une longue absence — et finit, là encore, par échouer sur une plage. De quelle façon le temps, l’espace, la fiction, la réalité et le rêve raccordent ces deux récits est le point central du film ; sa plus grande énigme formelle et, en même temps, la moins passionnante des questions qu’il pose.

Car Hong Sang-soo, qui a présenté cette année quatre (!) films en festival (avec Yourself and Yours, Le Jour d’après et La Caméra de Claire), ne cesse ici d’interroger, en fait de la cohérence de son récit, notre propre rapport au cinéma. Indice qui ne trompe pas : le plan le plus soigné du film se situe à mi-parcours, quand, dans une salle de cinéma vide, les lumières se rallument pour découvrir le visage de Younghee, dont les yeux plein de larmes sont rivés sur la caméra — donc sur nous. L’on ne sait plus, à cet instant, qui de l’actrice ou de son spectateur dévisage l’autre, qui regarde, qui joue, et qui se joue de qui.

 

Copyright Sang-soo Hong.

 

Cette manière de faire corps avec le spectateur, ses démons, ses doutes, doit pour beaucoup à la puissance de son interprète, Kim Min-hee. Ancienne mannequin, véritable star en Corée, elle a sans doute puisé, pour le film, dans son propre vécu : avant de devenir officiellement l’épouse de Hong Sang-soo, Kim Min-hee a perdu beaucoup de contrats publicitaires, du fait de nombreuses rumeurs autour de leur relation (vingt-quatre ans de différence, l’ancienne épouse du réalisateur lui refusant toujours le divorce et il n’en fallait pas plus pour que la presse people s’emballe). Ivre d’amour, ivre tout court, insoumise, joyeusement misandre (« Tous les hommes sont des débiles »), elle est en tout cas au cœur du film, et participe largement de sa beauté.

« L’essentiel, c’est d’être franc », pose-t-elle à un moment. On ne saurait mieux dire : lors de chaque scène de repas, Younghee se livre à un jeu de grand déballage face à ses semblables, balançant à chacun ses quatre vérités comme des fusées. Effet de mise en scène saisissant, cela vire d’ailleurs chaque fois à la confrontation entre elle et un seul autre personnage. C’est alors une scène dans la scène qui se crée ; tout disparaît autour et la focale se resserre, laissant mieux voir les rancœurs derrière deux visages souvent aussi proches des rires que des pleurs. Et, plus calmes, d’autres scènes n’en sont pas moins débordantes de spleen : au tout début du film, par exemple, de deux femmes penchées sur un balcon, soufflant doucement la fumée de leurs cigarettes, Hong Sang-soo tire des miracles de sincérité — de vérité, puisque c’est l’obsession de Seule sur la plage la nuit.

 

S’il dessine, par endroits, des esquisses fantastiques, Hong Sang-soo poursuit surtout sa quête de la vérité dans les rapports humains. Son langage cinématographique complexe, sans cesse interrogé, ainsi que la puissance de son interprète, Kim Min-hee, font de Seule sur la plage la nuit un film si beau et si triste à la fois.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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