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Catalogne et Espagne, l’histoire d’un violent désamour

© Oscar Miño Peralta / Flickr
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Pour moi, Barcelone avant, c’était l’Espagne. Mais depuis septembre dernier, je vis dans la ville de Gaudí et j’ai réalisé que celle-ci se rattachait à une autre histoire que celle du pays de Cervantes, une histoire proche, qui s’y mêle bien souvent, mais qui reste distincte, profondément distincte. S’intéresser aux relations entre la Catalogne et l’Espagne, c’est dans un premier temps se confronter à un trouble de l’identité. L’intensité de ce conflit m’a poussé à tenter de comprendre ce trouble. Chronique.


 

Depuis quelques mois, le climat dans la péninsule semble s’être radouci. En apparence peut-être. Pour autant ce dimanche 25 février, la venue du roi d’Espagne à Barcelone pour le Mobile World Congress 2018 a réveillé la rancoeur des indépendantistes catalans, ou du moins a été l’occasion de l’exprimer haut et fort. En l’espace de quelques heures, les principales artères de la ville restaient bloquées et l’atmosphère devenait de plus en plus pesante. Les gens crient, sifflent, tapent sur des casseroles – tradition catalane –, ils viennent interpeller ce monarque qu’il ne reconnaissent pas comme le souverain de leur citoyenneté. Certains lui suggèrent de partir lui et sa couronne ! On veut ici dénoncer les pressions politiques dont son gouvernement s’est rendu coupable ces derniers mois. Car en réponse au désir d’indépendance catalan, on a tout bonnement retiré le droit d’autonomie ; comme si quelque part, ils n’avaient pas le droit de décider de son propre sort. Malgré ce « non » catégorique, je ressens toujours autour de moi une certaine forme de « foi » parmi le peuple catalan.

 

Du trouble de l’identité

 

Dans un pays comme l’Espagne essentiellement composé de communautés autonomes, on évoque sans complexe une identité plurinationale. Chaque région semble avoir son histoire, sa culture, son dialecte. Un galicien, après avoir affirmé son identité espagnole, précisera toujours qu’il est galicien. Les appartenances se superposent et ne semblent pas s’éliminer entre elles, a priori… Pour autant, en Catalogne, ce n’est pas pareil, ce n’est plus pareil ou alors cela ne l’a jamais été. Une grande partie des Catalans refusent désormais cette schizophrénie typiquement espagnole. Et les manifestants indépendantistes ne cessent de l’affirmer dans les rues : ils ne sont pas espagnols mais uniquement catalans. Tous s’exclament : « Aqui ningu ens Espanyol, Catalunya no es Espanya », ce qui signifie : « Ici, personne n’est espagnol, la Catalogne n’est pas l’Espagne ». Je m’interroge. Je voudrais comprendre ce pays plus que jamais segmenté en son cœur, je voudrais comprendre pourquoi les identités sont désormais opposées les unes aux autres, pourquoi le mélange est-il devenu impossible.

Il est loin le temps où l’on pouvait entendre un personnage de L’Auberge Espagnole de Cédric Klapisch, apparemment catalan, affirmer : « L’Espagne, ce n’est pas seulement le flamenco mais bien d’autre choses… Et le Catalan en fait partie ». Etait-ce une illusion ? Serait-ce une utopie européenne passée de mode que de penser qu’il y a de multiples identités et qu’elles peuvent toutes coexister ? Il ne me semble pas contradictoire de croiser les identités, de les marier entre elles. Serions-nous rentrés dans une ère de l’exclusion ? Il faut choisir apparemment, apprendre à préférer. On est soit Français, soit Espagnol, soit Catalan, soit Anglais, on peut plus être les quatre. On ne peut plus être tout à la fois. Je me souviens des mots de Xavier à la fin de L’Auberge Espagnole : « Je ne suis pas un, mais plusieurs. Je suis comme l’Europe, je suis un vrai bordel ». Cette phrase me donne du baume au cœur. Du plus loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais su comprendre les revendications nationalistes. Pour autant, j’ai tenté de comprendre cette volonté séparatiste. Ce qui est particulier dans le cas de la Catalogne, c’est que cette revendication s’apparente à un sentiment permanent qui parcourut une grande partie de la population à travers les siècles. Il ne s’agirait donc pas d’un caprice, mais bien d’une conviction transmise de génération en génération, la conviction qu’ils pourraient être bientôt une nation.

 

La langue catalane, vecteur d’une identité particulière

 

Les Erasmus qui sont abonnés aux cours en catalan le savent mieux que n’importe qui… À Barcelone, nous sommes en Catalogne et le catalan est la langue officielle. Très difficile donc de trouver des cours en castillan, même si la majorité des élèves étrangers ne parlent que castillan. C’est souvent incompréhensible aux yeux de ces étudiants, mais les enseignants luttent pour que leurs cours perdurent encore et toujours en catalan. Certains y voient de la mauvaise foi, d’autres une façon d’affirmer leur culture, de transmettre un message fort à ces élèves. Nous ne sommes pas sans savoir que l’usage de la langue est un vecteur de culture et d’histoire très puissant. Parler en catalan, c’est également résister devant la tentative d’uniformisation culturelle. Toujours, les Catalans semblent avoir lutté pour le maintien de leur identité. Déjà au XIXe siècle, des poètes catalans issus du mouvement artistique de la « Renaixença », courant similaire à celui du romantisme en France, revendiquaient la libre écriture de la langue catalane. S’en suivront des siècles plus tard les dictatures de Primo de Rivera et de Francisco Franco sous lesquels la pratique du catalan sera une nouvelle fois interdite.

Toujours ce peuple aura donc lutté pour préserver son histoire : une langue et une manière toute personnelle de se déclarer au monde comme pour affirmer un besoin accru de reconnaissance. Eux, voient le catalan comme une langue de conscience collective. En le parlant, ils ne se sentent que d’autant plus catalan et poussent tout un chacun à s’intéresser au particularisme qui est le leur. Suite à la mort de Franco, l’Espagne redevient une démocratie. Et ce sera l’occasion pour le peuple catalan de prôner justement l’idée d’une « nationalité catalane », ce qui revient, selon les termes juridiques espagnols, à reconnaître une identité culturelle et historique. Dès lors, la Catalogne est-elle oui ou non une nation ? Si oui, ce serait une nation sans État. Encore aujourd’hui, la question se pose et à ce propos, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, est très clair : « une nation sans État n’est pas une nation ». Une phrase qui sonne comme un déni et qui réveille les désirs indépendantistes de toute part. Car ici en Catalogne, le gouvernement incarné par Rajoy n’est, pour la plupart, en aucun cas le reflet d’une démocratie juste et solidaire.

 

Une Catalogne moderniste et démocratique

 

Or, force est de constater que le 1er octobre dernier fut une démonstration du caractère anti-démocratique de l’état espagnol. Le référendum aurait pu donner lieu à une déclaration d’indépendance, symbole d’une rupture définitive avec Madrid et l’Union européenne. Si la rupture sentimentale est définitivement entamée après la violente réplique de la Guardia Civil espagnole face aux votants catalans, le divorce n’a finalement pas été prononcé. Si l’on peut discuter l’objet du vote, je pense que l’on ne peut empêcher un peuple de s’exprimer. Et cela, Rajoy semble l’avoir tout bonnement oublié. Contrairement à ce que de grands médias français et étrangers ont pu affirmer, cette violence n’a été ni inventée ni exagérée. Ce jour-là, à Barcelone comme à Gérone, la police espagnole a chargé des civils désarmés. Je me souviens encore du bruit des hélicoptères au-dessus de nous. L’atmosphère était tendue, l’émotion très forte. Le téléphone ne cessait de vibrer. On parlait de ce qu’il était en train de se passer dehors, de ce que les gens avaient vu.

Dès lors, que penser d’une prétendue démocratie qui fait couler du sang sur la liberté d’expression ? Est-il normal que des gens aient peur d’aller voter ? Est-il normal qu’on retienne une opinion sous peine de se faire tabasser ? La culture de la violence n’a jamais vraiment déserté le cœur de l’Espagne, pourrait-on dire. Comment un pays peut-il sortir indemne de près de 40 ans de dictature et d’oppression ? Cela me semble impossible… La péninsule ibérique porte sur elle les cicatrices de son passé. Tous ceux que j’ai interrogés à Barcelone parlent d’un choc. Irene, espagnole de naissance, affirme : « J’ai tellement honte que mon pays soit gouvernée par de telles brutes […]. Ce qui m’attriste encore plus, c’est que ce conflit à propos de l’indépendance réveille beaucoup de haine et divise profondément la société espagnole ». Même les Catalans sont divisés entre eux. Anna, elle-même en couple avec un Catalan indépendantiste, décrit des repas de famille sous tension où chacun reste campé sur ses positions : « Le dialogue n’est pas possible et personne n’est prêt à changer d’avis. Cette dualité politique ne laisse que peu de place à celles et ceux qui prôneraient une troisième voie, un dialogue constructif qui permettrait d’envisager un nouveau statut d’autonomie, avec plus d’indépendance sur la gestion des finances par exemple ».

Devant la décision du gouvernement espagnol de retirer l’autonomie à la région, tous ceux avec qui j’ai pu discuter m’ont parlé d’une réponse disproportionnée, mais malheureusement attendue de la part d’un gouvernement aussi impérialiste que celui-ci. On dirait que la Catalogne force l’Espagne à regarder en face ses vieux démons. L’ombre du franquisme plane encore, et ce, d’autant plus depuis que le PP (Partido Popular) est revenu au pouvoir. Pour ceux qui ne le sauraient pas, le parti conservateur a été fondé par sept ministres du dictateur Francisco Franco. Bien qu’on ne puisse affirmer qu’il s’agisse d’une formation fasciste, on sait qu’elle n’a jamais condamné de manière officielle le franquisme… En ce sens, beaucoup de Catalans voient l’appartenance à l’Espagne comme un appauvrissement démocratique. Laura, catalane et barcelonaise en son cœur, explique ce point de vue : « La Catalogne désire depuis des siècles être un État indépendant et sans roi, c’est-à-dire une vraie République, mais plus particulièrement depuis le XXe siècle. Ce n’est pas quelque chose de nouveau même si ce souhait s’est popularisé à cause des décisions politiques prises par le gouvernement espagnol ces dernières décennies, particulièrement depuis le gouvernement Aznar qui s’est montré très conservateur et catalanophobe ».

 

Si la Catalogne souffre de se voir ainsi réduite au silence, je crois que l’Espagne elle-même souffre de la force employée dans ce conflit. Car la violence endormie en elle semble se retourner contre elle du même mouvement. Ce déchirement intérieur la replonge visiblement dans ses pires tourments et lui rappelle avec évidence que tout n’est pas encore réglé et qu’il sera nécessaire un jour de revenir sur son passé douloureux.

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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