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« La Forme de l’eau » : émouvante inondation de symboles

« La Forme de l’eau » : émouvante inondation de symboles
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Après Crimson Peak (2015) et Pacific Rim (2013), le réalisateur de Hellboy (2004) et de l’Echine du Diable (2001) revient avec La Forme de l’eau, une romance entre une jeune femme muette et une créature aquatique sur fond de Guerre Froide. Gagnant du Lion d’Or à la Mostra de Venise et de deux Golden Globes (meilleur réalisateur, meilleure musique) cette année, le dernier film de Guillermo Del Toro a été encensé par la presse et reste le grand favori des Oscars. Notre critique.


 

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

La Forme de l’eau débute dans un prologue qui plonge immédiatement le spectateur dans une atmosphère saturée et singulière. L’immersion est si brutale qu’elle en paraît presque trop abrupte, considérant la surcharge esthétique et musicale qui la définit. Elle commence par une narration en voix-off qui annonce le conte que le réalisateur nous fait découvrir. Elle présente Elisa, une jeune femme muette qui travaille en tant qu’agent d’entretien dans un laboratoire américain qui conserve une créature aquatique ramenée d’Amazonie. La pellicule est teintée d’un vert gris, assombrie par le fait que l’action se déroule essentiellement de nuit ou dans les lieux confinés du laboratoire, entachée par instant des couleurs incandescentes de néons ou de signaux lumineux. L’intrigue reste figée pendant plusieurs minutes et le récit s’attarde sur la routine d’Elisa, dans un montage de plus en plus rapide qui annonce la richesse des choix de cadrage du réalisateur. L’eau, notamment, a rarement été représentée de manière aussi belle et variée. D’une focale sur les gouttes coulant sur les vitres d’un bus aux mouvements de caméra rasant le bassin où la créature vit au laboratoire, en passant par des plans fixes dans une salle de bain remplie intégralement d’eau, la photographie et l’effet produit par les choix de mise en scène permettent une immersion et une identification fascinantes.

 

Copyright Twentieth Century Fox France

 

Le récit s’ancre dans la période de la Guerre Froide, mais une fois le cadre posé, La Forme de l’eau ne prétend pas à un récit historique. Ce contexte sert notamment l’intrigue puisque des expériences sont envisagées sur la créature capturée dans le cadre de la course à la conquête spatiale entre américains et soviétiques. Mais cette période d’affrontement entre les deux blocs permet principalement de mettre en exergue la lutte des Etats-Unis pour défendre certaines valeurs, souvent au prix d’une déshumanisation, d’un mépris et d’une violence envers ce et ceux qui ne correspondent pas au carcan du modèle défendu. Ce profil de l’homme blanc persuadé de sa supériorité est incarné par Michale Shannon, ayant la créature aquatique et les expériences associées sous sa responsabilité. Se permettant des remarques ouvertement racistes ou relevant du harcèlement sexuel pur, Richard incarne toute l’ignorance et la bêtise suintant de la dévotion aveugle et démesurée à ce qu’il interprète comme étant les idéaux défendus par son pays. Le parallèle entre le « monstre » prisonnier et cet homme se croyant tout puissant est exposé de manière évidente dans le film de Guillermo Del Toro. Sa dimension politique s’illustre également dans l’opposition qui est faite entre la classe dominante – blanche, valide, hétérosexuelle, dont le salaire permet d’acquérir des biens luxueux et typiquement américains – et les marginaux. Ces derniers sont incarnés par Elisa, sa collègue afro-américaine, son voisin artiste et homosexuel, et évidemment par cette créature, ce « monstre », soumis à des tortures abjectes et dont les caractéristiques humaines sont totalement niées par la plupart des agents du laboratoire.

 

Copyright Twentieth Century Fox France

 

Dans un cadre esthétiquement et politiquement chargé, La Forme de l’eau conte la romance entre Elisa et cette créature, une histoire naissante entre deux êtres incomplets. Les rapports entre Elisa et l’amphibien sont capturés avec une grâce et une sensibilité bouleversantes, enveloppés dans une relation charnelle et amoureuse d’une crédibilité désarmante. L’expressivité d’Elisa (incroyablement interprétée par Sally Hawkins) et le travail pour donner à cette créature des expressions humaines s’incarnent particulièrement dans les yeux – immenses et noirs pour l’une, reptiliens et traversés par une fine membrane pour l’autre – des deux protagonistes. On retrouve ici l’amour de Guillermo Del Toro pour les créatures aux aspects humains ainsi que la richesse visuelle caractéristique de ses précédents films. Les effusions crues et soudaines de violence, illustrées dans des doigts qui se gangrènent et que l’on arrache ou par des coups perfides assénés de façon sadique, constituent également des éléments caractéristiques de l’œuvre du réalisateur. Riche en références et en métaphores, La Forme de l’eau est un long-métrage extrêmement ambitieux, qu’on aurait souhaité voir davantage s’attarder sur sa créature fascinante afin que celle-ci en soit la véritable clé de voûte plutôt qu’un élément autour duquel s’articulent les actions des personnages.

 

Copyright Twentieth Century Fox France

 

C’est également une véritable déclaration d’amour au Cinéma qui transparaît dans ce film. A plusieurs reprises, des champs – contre-champs nous exposent Elisa et son voisin en train de regarder des gens dansant sur un petit écran de télévision. Des plans sur les lettres lumineuses annonçant les films joués dans le Cinéma en dessous de leur appartement nous indiquent des projections de comédies musicales. Ces films montrés dans des mises en abyme incarnent une puissance qui semble déborder dans l’œuvre de Guillermo Del Toro lorsqu’Elisa reproduit les pas de danse vus à la télévision ou lorsqu’elle s’imagine dansant et chantant dans un cabaret alors qu’elle réalise ses sentiments amoureux. Le pouvoir immersif et transcendantal du 7ème art est également illustré dans un plan large montrant la créature qui, après plusieurs rebondissements, se retrouve plantée au milieu d’une salle de Cinéma, fascinée par l’animation des images qui prennent vie devant ses yeux.

 

 

La Forme de l’eau est ainsi une œuvre à l’inventivité visuelle et symbolique renversante, dont la richesse provoque parfois l’étouffement et la marginalisation de certains pans du récit que l’on aurait souhaité voir davantage développés. Ce film incarne cependant une démonstration magnifique de la puissance et de la transcendance du Cinéma, de sa capacité à nous transporter et à nous identifier au fantastique, et sert une histoire d’amour émouvante doublée d’un bel hommage à la différence.

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Claire Schmid

Responsable Culture. Etudiante en Master à l'Ecole de Droit de Sciences Po. Passionnée par le Cinéma, la peinture, l'écriture et la politique.

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