Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

No Comments

Tribune : la chasse aux sorcières russes est ouverte !

Tribune : la chasse aux sorcières russes est ouverte !
Alexandre Ravasi

Le CIO a interdit à de nombreux athlètes russes de participer aux Jeux olympiques de Pyeongchang, qui s’ouvrent la semaine prochaine en Corée du Sud. Une décision controversée qui, contrairement aux apparences, n’est pas salutaire pour les sports d’hiver.


 

Vendredi 9 février 2018. La cérémonie d’ouverture des 23e Jeux olympiques d’hiver bat son plein. Les délégations des quatre coins du monde célèbrent ce spectacle magnifique, cet instant magique ponctué de danses, de chants, et rempli d’émotions. Un festival qui marque l’entame de la plus grande compétition de sports blancs au monde. Pourtant, une nation manque à l’appel, et pas des moindres. La quatrième des derniers JO. Terre de champions, elle est surtout connue aujourd’hui pour son dopage institutionnalisé, révélé dans le rapport McLaren en 2016. La fédération russe aurait sciemment orchestré un système de dopage et de couverture systématique, ce qui lui a valu une suspension pour « triche organisée ». Plus loin, on aperçoit la délégation des « Athlètes olympiques de Russie », arborant la bannière olympique, qui ont exceptionnellement été autorisés à participer. Celle-ci aurait pu être composée de 500 athlètes, ceux proposés par les instances olympiques russes au CIO. Ou plutôt à la commission chargée par son président Thomas Bach de sélectionner les candidats éligibles en fonction de leur passeport biologique. Ils ne seront au final que 168.

Si mes calculs sont exacts, ils sont 332 athlètes à avoir été interdits de participer à la plus belle fête du sport, simplement pour soupçons de dopage. L’ouragan institutionnel représenté par ce panel de commissaires (dirigé par notre ex-ministre des sports Valérie Fourneyron, aux connaissances sur les sports d’hiver boiteuses) a donc fait des ravages. Il a empêché de nombreux mastodontes de concourir. Commençons par la décision la plus lourde de conséquences. Je vous présente Viktor Ahn. Le meilleur patineur de vitesse au monde. Une légende de son sport. Un mythe en Corée du Sud, son pays d’origine, où son sport est considéré comme quasi-sacré. Naturalisé russe en 2010 à l’issue d’une brouille avec sa fédération, l’octuple champion olympique et vingt fois champion du monde (!) avait déclaré en décembre au Korean Herald : « Je me prépare à ces Jeux depuis quatre ans, je ne peux pas laisser tomber ». Eh bien si ! Le « short-trackeur » de 32 ans est contraint d’abandonner son rêve de devenir l’unique patineur le plus titré aux JO (il co-détient le record) sur ses terres natales. Tout cela à cause d’une simple suspicion de tricherie. Sergey Ustiugov, le meilleur fondeur du pays, se retrouve dans la même situation. Sextuple médaillé mondial, deuxième du classement général la saison dernière, le spécialiste du sprint passe également à la trappe. Enfin, comment ne pas citer Anton Shipulin ? Il fait partie des meilleurs biathlètes de la planète depuis plusieurs années. Deuxième du classement général l’année dernière (derrière Martin Fourcade), il totalise dix victoires en Coupe du Monde.

Ces trois champions auraient légitimement pu prétendre à une (voire plusieurs) médaille(s) olympique(s). Leur point commun ? Ils n’ont jamais été contrôlés positif de leur carrière. Tout comme les 12 biathlètes sur 15 interdits de participer. Aucune prise de produit dopant n’a été révélée à leur encontre, malgré le nombre relativement important de contrôles auxquels ils doivent se tenir tout l’hiver. Ils ont toujours été considérés comme propres. Et le seraient toujours si la Russie n’était pas empêtrée dans ce scandale. Cette affaire a sali leur honneur et leur dignité en tant qu’humain, et leur carrière en tant que sportif. Car on les accuse bien là de dopage. On présume qu’ils sont des tricheurs, des hors-la-loi, des profiteurs, simplement parce qu’ils ont la nationalité russe, et qu’ils concourent sous ce drapeau.

 

 

Le problème réside dans cette interrogation : comment savoir si un sportif est dopé ou non ? On ne le peut malheureusement pas de nos jours. Les tricheurs ont toujours une longueur d’avance sur l’AMA (Agence Mondial Antidopage) et l’enfumage qui leur sert de contrôle. Vient alors cette seconde question, que le CIO a décidé de trancher de manière aveugle : comme l’on ne peut identifier les coupables, faut-il interdire les athlètes de concourir alors que c’est leur fédération qui est inculpée ? Oui, selon eux. Non, selon moi. Ces athlètes courent toute l’année en Coupe du Monde, au même titre que les autres athlètes, et obtiennent des résultats similaires à leurs homologues étrangers. Ils ne présentent rien d’anormal, de louche, ou d’impressionnant qui pourrait les associer de près ou de loin à du dopage. Prenons le cas d’Alexey Volkov, biathlète interdit de Jeux olympiques. Ce qui fait sa force sont sa rapidité et sa précision au tir, particulièrement remarquables. Il perd malheureusement bien souvent ses courses grâce à sa faible vitesse et endurance sur les skis. Et se retrouve aux portes du top 50 de courses de Coupe du Monde, même avec un sans-faute derrière la carabine. N’allez-vous pas avancer que le dopage améliore les performances de tir ? Valérie Fourneyron et ses acolytes ne semblent pourtant que peu s’intéresser au biathlon.

Voilà pourquoi la FIS et l’IBU, les fédérations internationales respectivement de ski de fond et de biathlon, étaient particulièrement étonnés par cette décision burlesque. Ils attendent toujours de plus amples explications de la part du CIO. Voilà pourquoi la plupart des athlètes sont interloqués par cette décision qui s’apparente clairement à un déni de justice. Simon Fourcade s’est exprimé sur la question à nos confrères de sports.fr : « Il faut punir les gens concernés mais on ne peux pas pointer du doigt toute une nation ». Or, ici, tous les athlètes ne sont pas logés à la même enseigne, les Russes étant immédiatement incriminés. Et l’aîné des Fourcade de surenchérir : « J’imagine que certains russes n’ont pas participé au système de dopage, or on met tout le monde dans le même panier ». Voilà pourquoi cette décision est scandaleuse et répréhensible à mes yeux. Les fédérations sont peuplées de tricheurs qui ne seront jamais punis et accumuleront des titres pendant leur carrière. D’autres, propres et exempts de tous reproches, sont suspendus sans fondement aucun. A-t-on interdit à Mo Farah de participer aux derniers Championnats du Monde d’athlétisme, alors que son entraîneur avait été vu administrant des produits dopants à ses athlètes ? Il y a remporté deux nouvelles médailles. Même question pour Justin Gatlin (et d’autres sprinteurs américains), alors qu’il avait déjà été convaincu à deux reprises d’avoir triché ? Il a remporté l’or sur le 100 mètres. Il faut que cette chasse aux sorcières cesse. Cette pseudo-justice à deux poids deux mesures menée par le CIO est honteuse. Peu de médias ont remis en cause ou débattu cette décision lourde de conséquences, se contentant d’une simple retranscription des faits avant d’étouffer l’affaire. La gravité de ce Maccarthysme 2.0 ne peut pourtant être niée.

Je ne remets pas ici en cause le dopage d’État en Russie. La triche a été prouvée, et la fédération doit payer pour l’infâme corruption dont elle est responsable, car elle ternit l’image du sport. La suspension des sportifs dont le dopage a été officialisé me semble également évidente en tous points. Quid des autres ? Ils sont aujourd’hui incriminés uniquement parce qu’ils sont Russes. Il s’agit d’un chef d’accusation bien trop faiblard à mes yeux. À militer pour un sport propre et évacuer tout ce qui pourrait potentiellement rimer avec « dopage », par simple motif d’exemplarité, le CIO n’a fait que mettre arbitrairement la poussière sous le tapis. Une attitude qui dessert forcément leur crédibilité, à l’aube de la grande messe des sports d’hiver.

The following two tabs change content below.

Submit a Comment