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Les femmes du cinéma, toujours victimes de la bien-pensance

Kathryn Bigelow, première femme à recevoir un Oscar de la meilleure réalisation et considérée comme une des femmes les plus influentes d'Hollywood. C'est également une productrice de renom. (© David Torcivia/Flickr)
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« Nous avons oublié un prix ce soir, celui de la bien-pensance ». Tels étaient les mots de Robin Campillo en cette 43ème cérémonie des César, appelant à l’action envers les migrants, prostituées, toxicomanes et marginalisés de la société, dénonçant ainsi le décalage entre paroles de cérémonies et actions concrètes. Une critique plus que légitime aujourd’hui contre cette bienséance qui rend ces appels au secours aussi dérisoires qu’éphémères. Car, de l’autre côté de l’Atlantique, ces mêmes paillettes de la bien-pensance étaient encore une fois omniprésentes, et concernaient une fois de plus les critiques dont Hollywood était victime, à savoir principalement les inégalités femmes-hommes. Au programme, série de discours plus féministes et revanchards les uns que les autres, laissant paraître ce que Grazia ou encore Le Figaro appelaient il y a peu une « révolution » au sein du cinéma américain. Mais derrière l’euphorie et les paillettes de la communication se cache à Hollywood une réalité bien plus difficile à affronter, rendant tous ces discours complètement hypocrites. 


 

De par leur renommée, nombreuses sont les femmes d’Hollywood voulant montrer que cette ère des inégalités femmes-hommes est désormais révolue. On se souvient par exemple de la rage de Meryl Streep lors du discours de la cérémonie en 2016. Plus récemment, Frances McDormand, oscarisée meilleure actrice pour son rôle dans 3 Billboards : Les Panneaux de la vengeance, a fait lever toutes les femmes du cinéma hollywoodien présentes au Dolby theatre. Au delà de l’euphorie qui en ressort, cette initiative rend surtout compte de la très faible représentation féminine dans l’assemblée. Et contre l’impression générale de ces derniers temps, il suffit de s’intéresser aux chiffres pour se rendre compte que le progrès tant évoqué est quasi-inexistant ou marginal. En attestent les 30% de rôles parlants féminins de 2002 à 2013, sur un total de 7000 rôles. En témoignent les 18% seulement de réalisatrices, scénaristes, productrices exécutifs ou productrices travaillant sur les 250 films les plus rentables de l’année 2017, même chiffre qu’en 1998. Ces chiffres provenant du Center for the Study of Women in Television and Film sont basés sur les 3011 individus travaillant sur les 250 plus grosses productions cinématographiques de 2017. Au-delà des inégalités de salaires tant décriées, la représentation des femmes à Hollywood est alors victime de facteurs bien plus structurels et profondément ancrés.

 

 

Des financements aux représentations de la femme, des facteurs transversaux et structurels 

 

La situation actuelle tient tout d’abord aux problèmes de financement rencontrés par les femmes face aux studios. Rebecca Zlotowski, jeune réalisatrice française, admet ce constat : « C’est un problème de budget. Si les femmes filment le corps, c’est parce que le cinéma grand spectacle coûte cher. Et généralement, on ne confie aux femmes que des budgets de films modestes ». En attestent les 2,2 millions d’euros d’écart entre les budgets de films de femmes et les films d’hommes dans le cinéma français, ainsi que le fait que A Wrinkle in Time a été le seul film réalisé par une femme à avoir un budget supérieur à 100 millions de dollars en 2018. Pascale Ferran, réalisatrice césarisée du meilleur film en 2007, montre que « les femmes sont très bien représentées dans les films à moins de 6 M€ et sous-représentées dans les productions au-dessus de 10M€ ». Karen Ward Mahar, chercheuse et auteure de l’ouvrage Women Filmmakers in Early Hollywood explique qu’il s’agit d’un problème de confiance, les personnes « inspirant confiance aux investisseurs » étant encore des hommes.

 

« Les investisseurs ne font pas confiance aux femmes quand il y a beaucoup d’argent en jeu. C’est une conception culturelle qui peut être changée mais pour ça, il faut la déconstruire pour comprendre comment elle s’articule et comment elle se maintient »poursuit-elle.

 

Ces difficultés correspondent alors à une autre cause du déficit féminin d’Hollywood : les représentations sexistes et genrées que ce cinéma véhicule. De nombreux rapports (comme le Bechdel Test) témoignent de la façon dont la femme est constamment représentée dans le cinéma américain, quand elle est représentée – les femmes ayant, rappelons-le, 30% seulement de rôles parlants en 2017. Au-delà de certaines inégalités relatives à l’âge (les femmes connaissent leur pic de proposition de rôles à 36 ans, contrairement à 54 ans pour les hommes), les représentations sociales influent énormément sur le type de rôle dont les femmes bénéficient et inversement, cela crée un cercle vicieux dont il est pour les victimes difficile de s’émanciper. Ainsi, selon le même rapport de l’université de San Diego, 78% des personnages masculins sont représentés avec une activité professionnelle, contre 60% de ceux féminins. Sur cet éventail de personnages étudiés, 21% des hommes y ont des rôles de leaders contre 8% des femmes. En outre, 75% des protagonistes masculins y ont des buts liés au travail, contre 48% des personnages féminins. Cela se retrouve dans ce qu’un journaliste du Dissolve appelait le « Trinity syndrome », phénomène selon lequel les personnages féminins seraient moins intéressants, moins forts et plus subordonnés à ceux masculins. Et quand un personnage féminin est mis en valeur, cela est, comme le souligne l’auteur, plus une marque de marketing qu’autre chose.

En bref, il n’y aura pas de changement de la condition féminine dans le cinéma sans un travail sur ces représentations, cela demandant évidemment bien plus d’efforts que ceux actuellement délivrés. Cela revient donc à, dans un premier temps, un travail sur ces stéréotypes, impliquant directement une action sur les studios, première porte d’entrée vers ces représentations. Dominés par les hommes, cette sur-représentation masculine influe fortement sur les images véhiculées : selon le Dr Martha M. Lauzen, interrogée par The Independent, les films réalisés par des femmes contiendraient 57% de personnages féminins, contre 18% dans les films réalisés par des hommes. Ces représentations genrées se retrouvent également dans les métiers du cinéma. Natalie Portman admettait dans une interview à Grazia que l’industrie du cinéma était « très sexuée, les équipes techniques étant majoritairement masculines », au détriment des femmes composant 16% des monteurs, 4% des directeurs de photographie et 3% des compositeurs de films. Afin de mettre un terme à cette sexualisation du cinéma, dans les personnages comme dans les coulisses, il est donc indispensable d’agir sur les principaux décideurs du cinéma, autrement dit, les studios de production. Difficile, quand on sait que 75% des producteurs et 81% des producteurs exécutifs étaient des hommes en 2017. Ces postes concentrant un tel pouvoir, le chemin à parcourir est encore long comme le soulignait dernièrement Elizabeth Banks dans une interview à Vanity Fair en juin 2017, productrice et actrice de Hunger Games : « Le changement est lent et les gens n’aiment pas partager, surtout en ce qui concerne le pouvoir, l’argent ou les ressources ».

 

Source : Konbini

 

« Si elles veulent des rôles importants, les femmes vont devoir les créer » 

 

Nombreuses sont les actrices ayant compris les logiques de ce blocage et ayant entrepris leur propre initiative pour faire bouger les choses. « Les femmes réalisent que si elles veulent des rôles importants, elles vont devoir les créer », décrypte notamment Martha M. Lauzen. Il s’agit ainsi d’agir par leurs propres moyens, notamment financiers, comme l’ont fait Kirsten Dunst, Jennifer Love Hewitt, Susan Sarandon ou encore Charlize Theron en créant leur propre structure de production. Comme initiative collective concrète, on peut citer The Dollhouse collective, créée par cinq Australiennes, parmi lesquelles l’actrice Rose Byrne (Nos pires voisins). Maison de production uniquement composée de femmes, elle est dédiée à « des scénarios inspirés par les femmes ». On pourrait citer d’autres cas de réussites produites par des femmes, ce caractère exclusif traduisant alors des exceptions face aux surpuissants studios.

Certaines initiatives intéressantes ont cependant déjà fait leurs preuves. C’est notamment le cas des quotas de subventions aux films réalisés par les femmes, mesure demandée par une tribune publiée le 1er mars dernier dans Le Monde, signée entre autres par Juliette Binoche (créatrice de sa propre société de production féministe), Agnès Jaoui ou encore Charles Berling. Ces derniers se basaient sur l’exemple de la Suède et de l’Irlande, où 50% des subventions sont maintenant adressées aux femmes. Suite à cette mesure, plusieurs avancées convaincantes furent soulignées, en premier lieu la proportion de réalisatrices, « passée de 16 % en 2012 à 38 % en 2016 », comme le soulignent les signataires. En France, le CNC a fait un pas vers cette juridiction en votant l’instauration systématique de la parité dans l’ensemble des Commissions et Présidences du CNC, avec pour objectif de garder une égalité dans les aides fournies. S’il peine à venir du bas, il semblerait donc que le changement doive venir aussi du haut pour être le plus efficace possible.

 

Ainsi, si les efforts de communication semblent vain à tout progrès paritaire, il semblerait que l’utilisation de normes juridiques davantage coercitives soient l’unique voie vers ce changement en profondeur et cette meilleure représentation féminine. Sans action concrète et changement structurel, les beaux discours et les paillettes de la bien-pensance ont de beaux jours devant eux. 

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Mathieu Hennequin

Etudiant en L3 Sciences-Politiques et en journalisme, en échange à Beyrouth. Passionné de Moyen Orient, de géopolitique et de raclette.

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