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« Ready Player One », fantasmes geeks et subversion

« Ready Player One », fantasmes geeks et subversion
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Sorti sur nos écrans ce mercredi 28 mars, Ready Player One est à la fois un grand film d’aventure et une convaincante invitation à la fronde. Critique (avec légers spoilers).


 

2045. Le monde est au bord du chaos. Les êtres humains se réfugient dans l’OASIS, univers virtuel mis au point par le brillant et excentrique James Halliday. Avant de disparaître, celui-ci a décidé de léguer son immense fortune à quiconque découvrira l’œuf de Pâques numérique qu’il a pris soin de dissimuler dans l’OASIS. L’appât du gain provoque une compétition planétaire. Mais lorsqu’un jeune garçon, Wade Watts, qui n’a pourtant pas le profil d’un héros, décide de participer à la chasse au trésor, il est plongé dans un monde parallèle à la fois mystérieux et inquiétant…

 

★★★★☆ – À ne pas manquer

 

En janvier, Spielberg regardait dans son rétroviseur. The Post retraçait la publication du scandale des Pentagon Papers par le New York Times, puis le Washington Post, en 1971. Elégance des plans, cadence de l’histoire, respect du cadre : en choisissant de rester à hauteur humaine, le film embrassait de la meilleure des façons possibles son récit historique. Quelques semaines plus tard, voilà le réalisateur américain propulsé dans le futur et même, a priori, dans une autre dimension. Avec Ready Player One, l’enjeu s’est déporté : il ne s’agit plus de révéler le passé ; il s’agit de contrôler le futur.

Car le « présent » de l’intrigue est apocalyptique : en 2045 (dix ans avant Minority Report, donc), si la Terre ne ressemble plus à rien, c’est que personne ne s’en occupe vraiment. Pour s’en échapper, la plupart des humains se plongent, casque VR vissé sur la tête, dans « l’Oasis », un univers entièrement virtuel où la promesse néolibérale du self-made-man semble avoir atteint son point critique (au sens physique du terme, puisque les propriétés de son propre corps peuvent varier à l’infini). Lieu de distraction maximale, l’Oasis est pourtant, parallèlement, l’objet d’une lutte acharnée : son créateur y a caché quelque part un œuf numérique permettant d’en prendre le contrôle et d’accéder à une immense fortune.

A partir de ce postulat original et étonnement moins daté qu’il n’y paraît — le film est issu d’un roman écrit par Ernest Cline en 2011 —, Spielberg invente d’abord des séquences visuelles à couper le souffle. Sans chercher à tout prix le réalisme détaillé et fin d’un Blade Runner 2049 (choix tautologique, puisqu’il s’agit ici, précisément, d’un univers virtuel, factice), le cinéaste parvient à donner vie à des décors et des objets qu’on croyait laissés pour morts par dix ans d’effets spéciaux made in Marvel. Il faut voir, par exemple, comment la première scène de course automobile, époustouflante de maîtrise, jongle entre différents mouvements et points de vue sans jamais lâcher sa focalisation centrale. Plus immersif que la plupart des attractions VR à l’heure actuelle, Ready Player One se doit d’être vu au cinéma au moins pour cette raison-là.

 

Copyright Amblin Entertainment.

 

D’autant que la qualité visuelle du film — qui alterne avec mesure les passages dans l’Oasis et ceux sur Terre — est supportée par l’actualité de son propos. Ready Player One peut ainsi se lire comme une charge à peine dissimulée contre, au choix, les gros studios et leurs productions uniformisées à l’extrême (les employés de IOI ressemblent à des répliques de Robocop) ; ou bien les GAFAM et leurs obsessions proto-totalitaires (les contrats sans cesse tendus aux héros évoquent les conditions d’utilisation illisibles de n’importe quel réseau social). Ses références sont en cela très contemporaines, et dépassent largement l’orgie de clins d’œil geeks à la Stranger Things tant promise par le marketing : Ready Player One évoque finalement moins Overwatch et King Kong que les effets dévastateurs du néolibéralisme.

Il s’en suit qu’au moment précis où le basculement s’opère (pendant le climax), les jouissances émancipatrices débordent du cadre, explosent de partout : la petite bande de jeunes geeks (d’une diversité rafraîchissante) « hacke » le système de l’intérieur ; la base des joueurs sonne la fronde et renverse les puissants ; l’entreprise et ses dirigeants s’effondrent avec une passion pathétique… Ce sont, en fait de « révolutions », des subversions qui se produisent à toutes les échelles, sous l’impulsion de personnages magnifiquement transcendés par leur objectif : non pas le refus du cadre mais son redéploiement dans un sens régulé (« except for Tuesday and Thursday »), libérateur — à l’opposé de celui imposé par le capitalisme contemporain, qui empêche les spectateurs/joueurs de s’approprier pleinement ce qui sont pourtant leurs œuvres.

 

Grand film d’aventure, Ready Player One brille par la richesse de ses thématiques et son inventivité visuelle. A l’image des protagonistes, Spielberg n’abandonne pas ses éternels objets de fantasmes mais leur donne une intensité et une direction nouvelles, éclatantes — foncièrement subversives.

 

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Pablo Maillé

Rédacteur en chef
Rédacteur en chef. Étudiant à l'Académie ESJ Lille et en licence de science politique. Pour un an en échange universitaire à la Sungkyunkwan University de Séoul.

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